Entre deux procès

Le chemin de Croix d'Anna Abrikossova

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§ 2 Entre deux procès

Le 19 décembre 1932, Mgr Neveu signale le retour d'Anna Abrikossova: "La bonne Mère Anna Abrikossova est ici: son cancer semble récidiver, elle est soumise à un traitement par des rayons...compliqués. Que deviendrait sa communauté si elle mourait? Il est arrivé que le Guépéou de Kostroma avait longtemps en main l'autorisation de laisser partir la Mère, mais le papier n'était pas remis ni même communiqué à l'intéressée. Ce fut lorsqu'elle eut décidé de ne plus différer son départ et qu'elle eut pris son billet, qu'on lui apporta l'autorisation; "Pourquoi avoir tant tardé à me remettre ce document?" 

- "Comme nous vous avons défendu de donner des leçons ou d'être employée, nous pensions que vous vous serviriez peut-être de ce papier pour fuir ailleurs, à notre insu; quand nous avons été sûrs que vous iriez à Moscou, nous vous l'avons donné. " Cynisme et bête cruauté !

La Mère a reçu une lettre du P. Vladimir, qu'elle a détruite. Elle m'a dit : " Sans se plaindre de rien ou de personne, j'ai compris entre les lignes qu'il devait y avoir eu quelque froissement. D'ailleurs, il se peut qu'il porte la peine que nous avons eue toutes d'être desservies auprès d'un très grand personnage de Rome. La critique est facile ! "

- "Ma Mère, rien de semblable ne s'est produit: je l'aurais su d'une façon ou de l'autre. La preuve, c'est que la Saint-Père a fait plusieurs fois le geste de bénédiction lorsque votre nom était prononcé devant lui."

- " Comme vous me consolez" Elle ajouta ensuite : "Nous sommes toutes prêtes à mourir pour le pape et à travailler pour lui si nous pouvions. Le P Vladimir n'a certainement pas d'autres dispositions, je le connais assez pour l'affirmer."

Le personnage de Rome qu' Anna Ivanovna ne nomme pas, n'est autre que Mgr d'Herbigny, dont le Père Vladimir s'est souvent plaint. Mgr d'Herbigny le lui a d'ailleurs rendu, qui écrivait, dans sa lettre du 7 juin 1933 à Mgr Neveu : "Le bon père Vladimir s'attendant à être reconnu dès son arrivée à Rome comme vicaire de l'exarque (Père Léonide Féodorof) et peut-être promu à l'épiscopat , puisque sa femme est devenue moniale, a été peiné au point de renoncer, depuis 1924, avec tout contact avec les catholiques russes ou même avec d'autres. La commission "Pro Russia" n'existait pas encore. Depuis sa création, on a cherché par plusieurs voies à prendre contact avec lui, j'ai fait des visites personnelles, et écrit plusieurs lettres, sans jamais le trouver, sans jamais un mot de réponse. Nul ne sait s'il célèbre la messe, où et quand. Il n'a jamais demandé de celebret depuis 1925 à la commission. Plus heureux que Mgr Bucys.

Note: Mgr Bucys, évêque ordinant, sacré le 6 juillet 1930, par Mgr Kourteff pour les ordinations des prêtres russes de rite oriental, ancien vice-recteur de l'Académie ecclésiastique de Saint-Pétersbourg.         

 Mgr Chaptal a pu le voir une fois en 1932, quand le P. Vladimir est venu lui demander un emprunt pour Londres. Il vit avec sa mère âgée, mais en donnant de fausses adresses. Des bruits fâcheux ont couru six mois après son arrivée à Rome et se sont parfois renouvelées à Paris. Les paroles vives et plus que vives à l'égard du Saint-Siège et des catholiques en général, fréquentes pendant les premières années, semblant avoir cessé. Tout ce qui pourrait aider à remettre de la paix dans cette âme et à utiliser son savoir et son esprit de zèle pour l'apostolat serait précieux. Mais rassurez la Mère : il est aimé et, encore une fois, elle-même avec son œuvre sont très estimés."

" Naturellement, ajoute Neveu, je me gardai bien de faire la moindre allusion à l'affaire de Londres, dont vous m'avez dit un petit mot. Il est bien malheureux que l'état de santé du pauvre père l'empêche de travailler et lui inspire des démarches risquées, car ici tout le monde l'estime profondément. Aux demandes qui me sont faites fréquemment, je me contente de répondre : "Il est malade."

La Mère Abrikossova a quitté Moscou le 26 décembre 1932 avec sa "socia" pour Moscou, où elle a été assignée à résidence et où, très vite, elles contractèrent la grippe. Le 27 février 1933, la socia vient à Moscou et apprend à Neveu que le cancer  gagne les bras et les mains. Anna Abrikossova devait revenir à Moscou à Pâques. Elle n'arriva que le 19 juin, pour se faire soigner ; le mal empire. Le 3 juillet Catherine Pechkova, providence des prisonniers, la met en garde contre ses contacts avec la jeunesse et la direction des sœurs, elle assume pleinement.  

En effet, Neveu écrit le 3 juillet : "La Mère a pu assister à plusieurs réunions clandestines de jeunes étudiants ; elle trouve qu'il faudrait peu de chose pour détacher la jeunesse du marxisme et du matérialisme, dont le vide désolant se fait déjà bien sentir à ceux à ceux qui se sentent tout de même supérieur aux animaux ; mais nous n'avons pas de lectures à leur donner. Par contre, la Mère constate en ce moment du mauvais esprit chez les orthodoxes. Elle regrette aussi que les étrangers, se trouvant bien chez eux, n'entretiennent rien pour améliorer le sort des chrétiens de Russie. A quoi Neveu répondit : " Alors, vous voudriez une nouvelle guerre? Qui sera disposé à venir se faire tuer pour vous, alors que, dès le début, l'immense majorité du peuple a fait sa soumission aux nouvelles autorités? Et l'on en reste là ."

Le 30 septembre, Neveu s'inquiète:

"L'affaire de la Révérende Mère Abrikossova prend des proportions inquiétantes. Outre les personnes déjà arrêtées, se sont ajoutées Mlle Tamara Fussner, sœur de Mlle Olga, les Komsomolski qui fréquentaient chez elle et Mlle Camilia Krouchelnitskaïa. Je vous ai raconté l'arrestation de la bonne et si vertueuse Sœur Philomène Eismont à Riazan. Un jeune homme juif de Krasnodar, converti par les dominicaines et nommé Paul, musicien de son état, visitait les dominicaines d'ici, où il s'était fixé : on le fila au buffet de la gare de Briansk, où il faisait partie de l'orchestre. Comme je m'inquiétais de ne plus le voir à l'église depuis un certain temps, je chargeai quelqu'un d'aller aux informations chez les parents juifs, où le jeune homme logeait, sans s'être fait reconnaître comme chrétien, et lesdits parents déclarèrent que le 17 août, après une perquisition qui n'avait amené que la prise de livres de piété, le jeune homme avait été arrêté. Or, à Krasnodar, se trouvaient les deux religieuses, les Sœurs Madeleine et Joanna, qui ont converti le jeune homme, plus une jeune juive de Kostroma, baptisée par le père Serge, il y a trois ans, sous le nom de Thérèse et qui, a dû quitter, il y a un mois et demi ses parents; ceux-ci ayant découvert qu'elle était catholique, firent à Kostroma où se trouvait la Mère Abrikossova un scandale épouvantable, maudirent leur fille en public, et firent des menaces.

Comme nous sommes sans nouvelles de Krasnodar, je crains bien que les deux sœurs et la néophyte ne soient déjà arrêtées. Il faut aussi considérer comme certaine l'arrestation de la jeune sœur Véronique Tsvetkova qui travaillait ici dans un bureau. Au commencement d'août, elle partit pour un congé à passer dans sa famille à Sytchkova (Gouvernement de Smolensk, à mi-chemin entre Rjev et Viazma )et devait être rentrée au plus tard le 30 août à Moscou. Elle communiait chaque jour, et, comme je ne la voyais pas, je dépêchai une messagère chez la propriétaire de la chambre où la petite sœur logeait. Là, il fut dit que, dans la nuit du 15 août le "dvornik" de la maison se présenta en compagnie d'un individu prétendant que la sœur devait avoir chez elle des papiers appartenant à des étudiants et qu'il avait mission de les prendre; on lui refusa l'entrée, mais depuis, on est sans nouvelles de la sœur. C'était aussi une très belle âme, très pure, sérieuse, pleine de bon sens, de calme et de cœur (4)"

(4) Nadejda Efimovna, née en 1900, gouvernement de Smolensk, convertie au catholicisme oriental, tertiaire dominicaine sous le nom de sœur Véronique avait été condamnée au premier procès le 19 mai 1924 à trois ans d'exil. (note de l'auteur)

  Le 17 juillet, la Mère Abrikossova est retournée à Kostroma, d'où, pensait Neveu, elle ne reviendra pas avant octobre. En fait, dès le 5 août, elle était arrêtée. Le 18 décembre, Neveu écrit : "Toutes les personnes arrêtée depuis la fin de juillet 1933 sont à la prison de Boutyrki, sauf deux, la Mère Abrikossova et la digne sœur Philomène Eismont." "La mère Abrikossova, écrit Neveu, le 14 août 1933, est ici à la prison intérieure du Guépéou. Les deux demoiselles Camillia Krouchelnitskaïa et Olga Füssner sont à la Boutyrki. Les Komsomols qui les fréquentaient sont arrêtées toutes... Mme Pechkova a dit à la socia de la Révérende Mère qu'il s'agissait d'une affaire très grave. " Et Neveu commente : C'est le Guépéou qui dose comme il veut la gravité des affaires". C'est grave, en effet, puisque l'instruction avait révélé qu'il ne s'agissait pas moins que d'attenter à la vie de Staline !

Article suivant : Le procès dit de la conspiration catholique contre la vie de Staline.                        

 

 



08/09/2015
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