L'iconographie de la Dormition de la Mère de Dieu.

Iconographie de la Dormition de la Mère de Dieu

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épitaphios dédié à Dormition de la Mère de Dieu

 

Article d'Egon Sendler SJ Dans "Plamia"

 

 

A la fin de son existence terrestre, Marie entre dans le Mystère de Dieu: elle est emportée au ciel, corps et âme. Telle est la foi de l'Eglise depuis les premiers siècles. Cette foi s'est confirmée et précisée jusqu'à nos jours, bien qu'elle n'ai pas sa source dans l'Ecriture sainte. Cet événement, désigné dans la tradition occidentale sous le nom d'Assomption, impose un parallèle à l'Ascension du seigneur, quarante jours après sa glorieuse résurrection. Il est monté au ciel après être passé par la mort, une mort qui n'a pas conduit à la corruption du corps enseveli, mais à la vie du corps glorifié qui est apparu pendant quarante jours à ses apôtres. Faut-il supposer que sa mère ait subi un sort semblable? A-t-elle dû, elle aussi passer par la mort pour parvenir à la vie glorieuse? Combien de temps est-elle restée dans la mort? Et si elle est passée par la mort, son corps, a-t-il été soumis à la corruption?

De toutes ces questions, la dernière seule trouve une réponse unanime dans la tradition : le corps de Marie a été préservé de la corruption. Les auteurs des récits apocryphes , les Pères et les théologiens jusqu'à nos jours, ne sont divisés que sur cette question faut-il ou non admettre la mort de Marie? 

Les uns font valoir que les justes lors du Jugement Dernier passeront comme le dit saint Paul (1 Thes, 4.13-17; Cor 15.51-52)  instantanément à la vie glorieuse. Pourquoi la Vierge serait-elle privée de ce privilège? De plus, elle est la nouvelle Eve. Passant directement de la vie terrestre à la béatitude du ciel, elle confirmerait l'immortalité du paradis qu'Adam avait perdue.  Enfin, Marie aurait déjà subi la mort par sa compassion douloureuse sous la croix et aurait été assimilée à Jésus crucifié. Ainsi il semble peu probable que Marie ait dû passer par la mort pour parvenir à la gloire du ciel.

La tradition byzantine, au contraire, est unanime à affirmer que l'existence terrestre de Marie aboutit au mystère de la dormition et qu'elle a subi la mort de son fils. Depuis le premier moment de sa vie, la raison d'être de Marie est liée au mystère de l'Incarnation. Depuis l'éternité, Dieu l'a choisie pour être la mère de son fils, l'instrument de son Incarnation.  

Cette union avec Jésus commande le mystère de la vie de Marie depuis l'enfance jusqu'à la croix. Ainsi sur le calvaire, elle s'associe au sacrifice de son fils, sacrifice qui était l'aboutissement de l'oeuvre de l'Incarnation. En tout semblable à Jésus, elle a dû offrir sa vie, comme lui, quand elle fut appelée à quitter ce monde.

"Tu remis ton âme dans les mains de celui qui s'incarne de toi pour nous, ton Créateur, et Dieu, la transféra à une vie incorruptible; aussi nous te bénissons avec révérence, toi, la seule pur et sans tâche, nous te confessons tous comme étant vraiment la Mère de Dieu et nous te crions : Prie le Christ auquel tu es passé, de sauver nos âmes."

 Euchologe 2 des 14, 16 et 17 août dans Joseph Ledit "Marie dans la Littérature de Byzance" Beauchesne, Paris 1976, page 226.

Mais cet instant de départ de Marie n'appartient plus à l'histoire de ce monde, il appartient à l'histoire du salut, il est commencement du bonheur éternel à la droite de son Fils, dans son corps et dans son âme.

Ainsi , la fin terrestre de Marie reste pour l'esprit humain un mystère. Quant à l'Assomption de Marie a été définie par PIE XII , en 1950, cette définition ne parle pas des circonstances du départ de Marie hors de ce monde, mais elle affirme la vérité principale de l'Assomption, vérité de la foi des premiers siècles : .... Marie, l'Immaculée Mère de Dieu, toujours vierge, après avoir achevé le cours de sa vie terrestre, a été élevée en son corps et son âme, à la gloire céleste."

 

I Les origines de la foi en la Dormition.

L'Ecriture.

Trouve-t-on dans l'Ecriture sainte quelque trace du mystère final de Marie? Ni dans l'ancien ni dans le nouveau testament ne se trouve de témoignage formel sur la manière dont Marie a quitté ce monde pour entrer dans la gloire de son Fils.

Ce silence du Nouveau Testament est compréhensible si l'on se rappelle que les livres à l'exception des écrits de saint Jean, étaient écrits avant la fin de Marie. Jean même ne se rendit en Asie qu'après la guerre judaïque (66-70) S'il reste en Judée jusqu'à cette époque, c'est probablement parce que la Mère de Jésus était encore vivante. Il ne pouvait pas abandonner celle que le Seigneur lui avait confiée au pied de la croix.

Il ne faut pas espérer trouver des indications dans les livres de l'Ancien Testament. Sans doute les Pères et la liturgie ont-ils appliqué à la Mère de Dieu glorieuse des passages empruntés aux psaumes et au Cantique des Cantiques.

Acta Sanctae Sedis 42 (1950) p.770

Mais ces passages ne sont pas, de l'avis des exégètes des témoignages directs. Ainsi le passage de l'Apocalypse (ch.12) où apparaît "la femme enveloppée dans le soleil, et la lune au-dessus de ses pieds et sur la tête une couronne de douze étoiles" présente-t-il trop de difficultés pour être appliqué à l'Assomption, c'est seulement à la lumière du mystère de la Dormition que ces passages de l'Ecriture peuvent être interprétés de cette façon.

 

Récits populaires.

Reste comme seule source historique du mystère de la Dormition la tradition des premiers siècles, la foi unanime des chrétiens qui s'est transmise de générations en générations et a trouvé son expression dans les récits apocryphes.

Les orateurs et les Pères de l'Eglise se sont servis de ces récits. Mais, dès le début, ils font abstraction des éléments pittoresques de la piété populaire pour approfondir des éléments théologiques. Quant au contenu des récits apocryphes, il existe une donnée sur laquelle s'établit leur accord; le fait que la Mère de Dieu est morte à Jérusalem et à été ensevelie à Gethsémani.

 

Comment fut-il possible que la mort de la Vierge et son Assomption aient pu passer inaperçues par son entourage? Cette énigme s'explique probablement par les événements historiques: lors du premier siège de Jérusalem (60-70), les chrétiens se réfugièrent au-delà du Jourdain, dans la petite ville de la Décapole, appelée Pella. Là, ils restèrent pendant des années séparés du reste de la chrétienté. Revenus dans Jérusalem entièrement détruite, ils furent de nouveau obligés de la quitter en 139, lors de la révolte de Barkobéba. Une nouvelle cité fut alors construite sous l'empereur Hadrien et appelée Aelia Capitolina. Cependant, l'accès de cette région fut alors interdit à tout Juif. Tous ces événements contribuèrent à faire oublier ce qui s'était passé à Pella, 60 ans auparavant.

L'unanimité des récits populaires sur le fait de la mort et de l'ensevelissement de Marie montre que les auteurs se basaient sur un tradition ferme. Par contre, il n'existe aucune tradition en ce qui concerne la demeure de Marie sur le mont Sion et la date de sa mort. La glorification de Marie échappe par elle-même à tout témoignage humain: seul le raisonnement de la foi et la réflexion théologique peuvent y conduire.

Dans la littérature religieuse des six premiers siècles, les témoignages sur la mort et l'assomption de Marie sont rares et peu concordants. L'idée de l'élévation du corps de Marie n'est apparue que progressivement dans les apocryphes. Mais la question de la mort de Marie se posait, selon l'opinion des historiens modernes (1)

(1) cf. Maria, op.cit. tome VIII; J.Gaillot SJ, le Mystère de l'Assomption p. 163

dès la fin du IIe siècle. A cette époque, la piété mariale prenait un essor, comme le montrent les témoignages de saint Irénée et la peinture des catacombes. Une des premières indications se trouve dans le pseudo Méliton, apocryphe tardif, qui proteste contre Leucius (IIe siècle), auteur gnostique d'une vie de l'apôtre Jean, un récit fabuleux et sans valeur théologique. Ceci montre que le milieu gnostique avait déjà commencé, dès le IIe siècle à répandre un récit de la mort de la Vierge.

Le plus ancien des récits, appelé "fragment wright" et qui est situé par Cothenet (1) au début du IIIe siècle

 

(1) cf. Maria op.cit. p.163  

montre que cette littérature se rattache à un genre plus ancien, les apocalypses d'apôtres, elles-mêmes dépendantes des apocalypses juives. Dans ce manuscrit est décrit le passage de Marie dans l'au-delà. Son corps est retiré du tombeau et transporté par les anges au paradis, sous l'arbre de vie. Là, il reçoit de nouveau son âme. Ainsi, l'idée de l'assomption apparaît déjà dans son principe: Marie doit se trouver corps et âme là où les autres élus sont  présents que par leur âme. L'auteur a ajouté la résurrection de Marie à un contexte préexistant et ne se souciait pas de la logique de l'attente d'une résurrection générale. Marie se trouve ainsi, comme les autres élus, dans un paradis qui n'était que l'antichambre du ciel. Cette idée trouve son fondement dans l'insuffisance de la doctrine des fins dernières, car la foi des premiers siècles avait tendance à retarder la vision béatifique du ciel jusqu'au jugement dernier. Les fresques et les icônes du jugement dernier montrent d'ailleurs encore plus tard toujours la même scène du paradis où trône la Vierge au milieu des Patriarches de l'Anciens testament.

Dans le récit appelé "Pseudo-Méliton", antérieur au concile d'Ephèse, apparaît un progrès important dans l'évolution de la doctrine de l'Assomption. Ce récit affirme la résurrection définitive du corps de Marie et son élévation jusqu'au ciel dans une union complète avec son fils glorieux. Encore plus importante est la justification de l'Assomption que présente le pseudo-Méliton: la maternité de Marie et sa virginité.

Immédiatement après la sépulture de Marie apparaît le Christ entouré d'anges. Il s'adresse à ses apôtres rassemblés autour du tombeau et leur rappelle sa promesse selon laquelle ils siègeront au jour de sa venue pour juger les douze tribus d'Israël. Ainsi, il appartient aussi à eux, son Eglise, de déterminer l'honneur qui revient à sa Mère. Alors Pierre et les autres disent : "Seigneur, tu as choisi ta servante que voici pour qu'elle devienne pour toi une résidence immaculée... Il nous avait donc paru juste à nous, tes serviteurs, que, même qu'après avoir vaincu la mort tu règnes dans la gloire, tu ressuscites les corps de ta Mère et que tu l'emmènes avec toi, joyeuse dans le ciel". (2)

(2) cf. Maria Tome VII, J.Gallot, op.cit. p.170: De Transitu V.Mariae, ch.16. PG 5.1238       

 C'est donc la maternité, l'union intime de Marie avec son Fils, qui postule une résurrection semblable. Et cette union, se fait dans la pureté virginale, Marie est la "résidence immaculée" ce qu'expriment ces paroles de Jésus : "Lève-toi mon amie, toi qui n'as pas subi la corruption par le contact de l'homme, tu ne souffriras pas la dissolution de ton corps dans le sépulcre."

Ainsi le "Pseudo-Meliton" intègre la mort dans la destinée finale de Marie, et, en faisant suivra sa résurrection, il fait comprendre qu'elle est indispensable pour que la glorification de Marie soit complète.

Dans cette intuition de la foi se trouve la valeur des apocryphes. Elle montre que cette foi s'accompagne d'une véritable réflexion doctrinale.  

 

Cette tradition semble être mise en question par le témoignage de saint Epiphane qui a passé la grande partie de sa vie aux environs de Jérusalem et est mort en 403 Il connaît les diverses hypothèses que l'on établissait, de son temps, sur le passage de Marie de la terre au ciel. Il n'en rejette aucune, mais manifeste sa réserve : "Je ne dis pas qu'elle demeure immortelle, mais je ne décide pas non plus qu'elle est morte..." En fait, personne ne sait qu'elle a été sa fin. (1)

Maria , tome I. M. Jugie, op. cit. p.634. Contra Haereses. LXXVIII, 11, 24, P.G. t. XLII col.716,737

En énonçant cette incertitude, il a surtout l'intention de réfuter les antidicomarianites qui rabaissaient Marie en contestant sa virginité. Ainsi il dit que l'Ecriture a gardé le silence sur la fin de Marie "à cause de sa grandeur transcendante du prodige pour ne pas frapper de stupéfaction l'esprit des hommes." (2)

(2) Maria tome VII, J.Gallot op.cit. p. 164 Panarion, 78 II PG 42716 B

Mort et ensevelissement pouvaient faire soupçonner que Marie avait connu la corruption du tombeau et que sa chair n'était pas restée intacte durant la vie terrestre. "La grandeur transcendante du prodige, était pour Epiphane, la preuve éclatante de la virginité perpétuelle de Marie.

 

 

II La Liturgie de la Dormition

L'historique de la fête. 

La première fête de Marie, "la mémoire de la Mère de Dieu" avait un caractère général et s'attachait surtout à la maternité divine. A Constantinople où cette fête était célébrée depuis le début du Ve siècle, elle avait pour date le 25 décembre ou le lendemain et était associée à la Nativité du Christ. Son sens était donc de glorifier la Mère du Verbe incarné. A Jérusalem aussi, cette fête s'appelait "Jour de Marie Théotokos", mais était fixée au 15 août. Le lieu de la célébration était l'église du "Kathsima" ou "repos de la Mère de Dieu". sur la route de Bethléem où Marie s'était reposée, selon "le protoévangile de Jacques". La tradition de Marie à Gethsémani s'était perdue après la destruction des sanctuaires par les Perses. Les apocryphes, eux aussi ont joué un rôle: ils indiquaient tous la vallée de Josaphat comme lieu de la sépulture. Quand ont reconstruisit l'ancienne basilique  Sainte Marie, on y attacha son lieu de sépulture et on transporta la maison où la Vierge s'était endormie, au Mon Sion, au Cénacle même. Dans cette évolution, les récits apocryphes ont joué un rôle important, car ils ont illustré la signification du tombeau de Gethsémani et favorisé sa vénération. 

 

Un cérémonie liturgique avec la procession au tombeau avait pour thème le départ de la Mère de Dieu de ce monde :  Ainsi, l'accent de la fête est mis sur la mort, bien que l'idée principale ait été la gloire de Marie au ciel. Le monde byzantin a gardé le titre de "Dormition" jusqu'à nos jours.

 

Selon l'historien Nicéphore Calliste (mort en 1328), l'empereur byzantin Maurice (582-602) fixa la date de la fête au 15 août suivant la tradition de Jérusalem. Les textes des offices manifestent quelquefois encore des réminiscences des différentes théories prônées par les Apocryphes sur lesquelles il ne faut pas trop insister, car il faut prendre en considération l'ensemble de l'office où un texte en complète un autre. La piété byzantine ne les a pas soulignés et médite le mystère depuis un siècle.

Dans les matines sont chantés deux canons composés par saint Cosimas le Mélode et saint Jean Damascène au VIIIe siècle. Ils reflètent la prédication de cette époque.

Vers 650, la fête de la Maternité de Marie, fixée au premier janvier, est remplacée par trois autres dont celle du 15 août qui porte d'abord le nom de "Dormition", changé plus tard en Assomption. On doit la collute "Vénéranda" de la messe du jour au pape Serge I (687-702) qui était d'origine syrienne. Ici n'est pas fait explicitement mention de la résurrection de la Mère de Dieu; Marie, bien qu'ayant subi la mort temporelle, "n'a pas toutefois, pu être retenue par les liens de la mort" parce qu'elle a engendré le Fils de Dieu incarné. La raison de cette imprécision se trouve probablement dans l'hostilité de l'Occident envers les Apocryphes dont la lecture était prohibée par le "Décret gélasien" (fin du Ve siècle).

 

Les homélies sur la Dormition.

Beaucoup de récits apocryphes portent la marque de la fiction et abondent en contradictions et merveilleux fantastiques. Parmi les plus anciennes homélies de ce genre, il faut citer l'homélie métrique en syriaque de Jacques de Sarong (451-521) Son contenu s'apparente beaucoup à ces récits légendaires. Il décrit la sépulture de Marie sur le mont des Oliviers dans une lumière surnaturelle à laquelle s'associent des anges et des hommes. Mais il passe sous silence la résurrection et l'Assomption.

Après le concile d'Ephèse qui fixa l'attention sur l'éminente dignité de la Théotokos, se pose à la piété chrétienne la question du sort ultérieur du corps de Marie. Ainsi une autre tendance se fait remarquer dans les homélies, dans laquelle domine la réflexion théologique qui apparaît déjà dans le "Pseudo-Méliton".

A cette catégorie appartient le sermon prononcé en 566 par Théodose le patriarche monophysite d'Alexandrie. Pour Théodose, le fondement doctrinal de la gloire finale de Marie est la virginité et la maternité divine. Ainsi, le corps de Marie est présenté au roi céleste accompagné par des vierges qui sont interprétées allégoriquement comme des vertus et les bonnes oeuvres. Et le Christ peut dire au Père : "ma mère est venue à toi, vêtue d'ornement de ses bonnes oeuvres." (1)

(1) Maria, op.cit. p.178

Quand le Christ offre l'âme de sa Mère au Père et à l'Esprit Saint, le mystère de sa maternité est invoqué comme lien intime avec toute la Trinité: du fait que la nature divine du Christ s'est fait chair en Marie, celle-ci a porté en elle le Père et le Fils et le Saint-Esprit. "O mon Père bon, prends auprès de toi l'âme de ma bienheureuse mère, celle qui a reçu en elle ton Fils unique, dans le monde. Reçois ton temple saint, celui qui a été la demeure de ton Esprit saint, c'est-à-dire, l'unité de ta divinité. Reçois ô Père bon, le buisson qui a reçu en lui le feu de ta divinité et n'a pas été consommé." (2)

(2) Ibidem, p.179 panégyrique pour l'Assomption, 6, éd. Wenger, p.274

Et au moment où Jésus ressuscite sa Mère, elle apparaît comme demeure de son Fills à la fois dans son âme et dans son corps. "Lève-toi de ta couche, ô corps saint, qui fus pour moi un temple, prends cette âme qui fut pour moi un tabernacle de chaque jour". (3)

(3) Ibidem p.321

  Mais ce n'est pas pour elle seule que Marie reçoit cette gloire, mais c'est en vue de l'univers à sauver. Cette gloire se justifie par l'intercession qu'elle assurera en notre faveur. Ainsi Théodose termine son sermon : "Vous la trouvez sans cesse allant chez le Roi son Fils" (4)

(4) ibidem p.314

La maternité divine, malgré sa grandeur, n'est pas la dernière raison de l'Assomption; elle trouve son accomplissement dans la communication de la rédemption.

Un autre témoin de cette époque est Théoteknos, évêque de Livias en Palestine. Comme cet évêché a disparu, au temps de l'invasion arabe, vers 650, on peut placer Théoteknos entre 550 et 650. A la différence de Théodose, cet auteur du panégyrique de la Dormition affirme expressément l'incorruptibilité du corps de Marie en suggérant qu'elle est due à sa sainteté totale et à sa qualité de "réceptacle de Dieu". C'est à cause de ce privilège de l'incorruptibilité que Marie, dès l'instant de sa mort, accède à l'Assomption glorieuse. 

Dès le début de l'homélie apparaît une vue théologique intéressante: Théotoknos commence par rappeler   la joie que cause chez les chrétiens la Résurrection du Seigneur. Le prodige a lieu "après la Résurrection d'entre les morts et l'Ascension au ciel et la session à la droite". Il y a donc dans une certaine mesure et, tenant compte de sa condition de créature, une analogie entre la vie de Marie et les mystères de la vie du Christ. La glorification de Marie est donc modelée sur celle de son Fils. Cette vue indique ainsi que l'on doit retrouver dans l'assomption, d'une façon analogue, la signification de la Résurrection et de l'Ascension du Christ. La glorification du Christ demeure donc au centre de l'économie du salut et trouve son prolongement dans celle de Marie.

Comme chez Théodose, les arguments de Théotoknos, reposent sur le principe de la maternité divine. Cette maternité postulait une glorification non seulement spirituelle mais corporelle: "il convenait que son corps très saint, ce corps qui a porté Dieu, ce corps qui a accueilli Dieu, corps divinisé, incorruptible, illuminé par la lumière divine et plein de gloire, fût transporté par les apôtres, en compagnie des anges, confié pour peu  à la terre et élevé au ciel en gloire avec l'âme agréable à Dieu."

Théotoknos souligne encore avec plus d'insistance à quel point la maternité divine place Marie au-dessus de toutes les créatures, des apôtres et des personnages de l'Ancien Testament, grâce sa pureté et sa sainteté parfaite. "Elle, la sainte et toute belle, la vénérable qui fut jugée digne de toute joie; elle, mère et vierge, elle, pure et sans souillure." (2)

 

(2) ibidem, p.5 p.274

Ainsi apparaît l'autre perfection de Marie qui justifie l'Assomption : la virginité. Le Seigneur "a pris chair d'une vierge; le sein de Marie a porté son fruit, et sa virginité n'est pas flétrie."

(3) ibidem P. 32 p.288

Son corps qui "est demeuré vierge". ne pouvait pas être soumis à la corruption dans le tombeau, pour Theoteknos dans l'union de son être avec les personnes de la Trinité. Dans cette union, elle a reçu la plénitude de l'amitié divine qui la rattache pour toujours à sa maternité divine.

 

Toutefois, la sainteté de Marie, le privilège de la maternité divine et la ressemblance de son Assomption avec le glorification du Christ, ne peuvent pas être vus simplement comme une merveille opérée par Dieu en faveur de la Mère de son Fils. Ces privilèges et l'union intime avec les personnes de la Trinité font aussi que l'existence de Marie fait partie du mouvement de l'amour du mouvement de l'amour divin pour le salut des hommes. Elle est une de ses manifestations. Ainsi, c'est par l'Assomption que Marie devient l'instrument de cet amour : " la Mère de Dieu est partie pour le ciel comme ambassadrice de tous. Et parce que Dieu lui prête son oreille; elle nous procure des dons spirituels." (4)

(4) Ibidem P 31.32 p.288

 Pour l'évêque de Livias, cette intercession de la Mère de Dieu, ne consiste pas simplement en des interventions en faveur des hommes, elle joue un rôle plus essentiel, le rôle de la médiatrice de toutes les grâces : par elle nous est donnée la vie de la grâce en nous, assurée d'abord par l'illusion de la foi, puis surtout par l'amour envers Dieu et par la charité pour le prochain, et principalement soutenu par le sacrement de l'eucharistie.

Dans ces deux témoignages, on ne peut qu'admirer la richesse et la profondeur de la réflexion patristique des premiers siècles, elles dégagent par la réflexion doctrinale les vérités du mystère de l'Assomption.

C'est à partir du VIIIe siècle que l'on trouve dans l'Eglise byzantine les témoignages les plus nombreux, les plus dégagés des récits apocryphes et les plus riches en réflexion théologique. Les grands prédicateurs et théologiens de cette époque ont développé les idées des siècles précédents et nous ont laissé une multitude d'homélies sur la Dormition de la Vierge. On retrouve parmi les noms célèbres de Saint Germain de Constantinople (mort en 740)  , saint Jean Damascène (mort en 749), saint Théodore Studite (mort en 826) et Georges de Nicomédie (mort après 880) . Il faut y joindre les créations des poètes sacrés comme saint Cosmas le Mélode (mort après 743), auteur du canon de la vigile. La richesse théologique de ces homélie et poésies religieuses défie l'analyse et même la présentation des idées principales des auteurs. Ceci dépasserait le cadre de notre propos: nous nous limiterons à l'étude des sources et des courants qui ont influencé l'iconographie byzantine pour le thème de la Dormition. Nous parlerons plus en détail de la doctrine de Saint Jean Damascène lors de l'interprétation de l'icône de la Dormition pour laquelle ce docteur éminent nous servira de guide. 

 

La tradition occidentale

 

Pour avoir une vue complète du mouvement doctrinal sur la Dormition, on ne peut pas passer sous silence, l'évolution qui s'effectue en Occident. Pendant les premiers siècles, il faut constater pauvreté de témoignages. Ceci tient sans doute à l'absence des sources authentiques. mais aussi à la réserve des Pères latins à l'égard des apocryphes. Ainsi la fête même à été introduite que tardivement dans l'Eglise romaine. Au début, elle porte la dénomination de "Dormition", un siècle après le pape Serge Ier (687-702) ce titre a été changé en "Assomption". Sans doute parce qu'en Occident, on considérait l'Assomption, précédée de la résurrection, comme l'objet principal de la nouvelle fête, la mort passant au second plan. Dans l'Eglise gallicane, au contraire, on s'attache au terme de "dormition" parce qu'aucun fondement n'est retrouvé ni dans l'Ecriture ni dans la Tradition, et qu'elle n'est affirmée que dans les apocryphes. 

Pourtant au IXe siècle circulent deux récits pseudonymes, l'un attribué à saint Jérôme, l'autre à saint Augustin. Ils représentent les deux courants et on passé jusqu'aux temps modernes pour authentiques. Le pseudo-Jérôme, sans nier la résurrection corporelle de Marie, la met en doute et la présente comme simple opinion pieuse. Le pseudo-Augustin, au contraire, ne peut accepter que le corps virginal de Marie ait subi la corruption du tombeau. Cette idée est confirmée également par un autre récit très connu à cette époque le "transitus beatae Mariae Virginis" qui est en réalité le pseudo-Méliton ou le récit de Jean de Thessalonique.

Par la suite, le pseudo-Jérôme a été attribué à Pascase Radbert (865) auteur de la fameuse "Lettre à Paula" et à Eustochium", et de ce fait, il eut une grande influence sur la liturgie. Il inspire le martyrologue d'Usard, adopté par l'Eglise romaine jusqu'au XVIe siècle.  Durant les offices des monastères, cette lettre était lue en grande partie, parfois même en totalité. Ainsi, il n'est pas étonnant que les prédicateurs du milieu monastique en appellent au pseudo-Jérôme pour affirmer que la résurrection glorieuse de Marie est incertaine et constitue une pieuse croyance.

Au Xe siècle, la fête de l'Assomption prit de plus en plus d'éclat. Mais à cause de l'interdiction des Apocryphes, il n'y avait pas de tradition homilétique. Ainsi on se tourna vers la tradition byzantine et on commença à traduire les homélies des Pères grecs.  

Le résultat de ces recherches nous est parvenue grâce au Codex de Reichenau, et ce dernier  qui fut largement diffusé, contribua à la victoire de la foi en l'Assomption corporelle de Marie. Pendant longtemps encore, cependant, la tendance représentée par le Pseudo-Jérôme, conserva ses partisans. Mais au milieu du XIIIe siècle, la doctrine de l'Assomption corporelle s'affirme de plus en plus. Les grands théologiens de la scholastique comme saint Thomas d'Aquin, saint Bonaventure et saint Albert le Grand la considèrent comme foi commune de l'Eglise.

Vers le XVe siècle, la fête de l'Assomption est fêtée avec éclat et joue un rôle important dans la dévotion du peuple. L'art gothique en donne un témoignage convaincant. Cette dévotion se prolonge avec continuité jusqu'aux temps modernes et conduit dans l'Eglise romaine, à la définition des dogmes de l'Immaculée conception et de l'Assomption. Pour les théologiens catholiques, ces deux mystères sont en effet étroitement liés. L'assomption glorieuse est  pour eux une conséquence logique du privilège de l'Immaculée Conception: Marie a été élevée dans la gloire du ciel parce qu'elle était la Mère du Fils, et pour préparer cette tâche, le Tout-Puissant l'a préservée de tout péché.

 

L'iconographie de la Dormition

L'art chrétien est l'expression de la foi de la communauté. Bien que la foi dans l'Assomption glorieuse de Marie se précise dès le VIe siècle, elle ne se reflète dans l'iconographie que tardivement. En effet, les représentations des premiers siècles retrouvées sur les sarcophages, fresques et murs, quelques objets rares (tissus mérovingiens du trésor de Sens, ivoire de Totilo à Saint-Gall sont plutôt des Assomptions inspirées par le modèle de l'Ascension. Les images de l'Assomption ne remontent donc guère au-delà du Xe siècle dans l'Eglise byzantine, et au-delà du XIe siècle en Occident. La scène comporte alors un axe horizontal : la Vierge étendue sur un lit, et un axe vertical : le Christ emportant son âme, semblable à un enfant vêtu de blanc. Les apôtres sont représentés à droite et à gauche du lit de la Vierge. On trouve cette scène sur les ivoires du Xe siècle qui ornent les évangiles d'Othon III et d'Henri II, et, au XIIe siècle sur les mosaïques de Daphni et de Martorama en Palerme ainsi que sur une icône russe de l'époque pré-mongole (Galerie Trétiakov). On peut conclure que, par l'ouverture de l'Allemagne othonienne à la culture byzantine, la conception latine a pris forme telle qu'on la voit sur les miniatures de l'évangéliaire de Berthold à Salzbourg ou du sacramentaire de Reichenau de Paris.  Ici, la seule différence est que le Christ préside la réanimation du corps de Marie. Ceci est conforme au récit du pseudo-Méliton et à l'histoire eutymiaque insérée dans la deuxième homélie de saint Jean Damascène. (1)

(1) Etudes mariales. Mariologie et œcuménisme. I. Eglise orthodoxe. Lethellieux Paris, 1962 ; J. de Mahuet, "Essai sur la part de l'Orient dans l'iconographie mariale d'Occident" p.173

 Le premier type, où le Christ emporte l'âme de sa Mère, est donc complétée par la conception occidentale : l'Assomption de l'âme de Marie se transforme en Assomption de son corps, en passant par sa réanimation. L'image reflète en plus, le cheminement de la foi, alors commune en Orient et en Occident, comme on peut le constater dans les textes liturgiques.

     

 En Occident, l'image byzantine de la Dormition a connu une évolution ultérieure. Elle est devenue le point de départ d'un cycle de la glorification de la Mère de Dieu et aboutit à la scène du couronnement de Marie. On voit déjà sur une mosaïque de l'église de Parenzo, bâtie par l'évêque Auphrosius (535-543) la main du Père qui tient une couronne d'or au-dessus de Marie. Cette couronne symbolise la grandeur de la maternité divine. (2) la majesté de celle qui est la mère du Roi de l'univers, la mère du Pantocrator.

(2) Maria. T.II Maurice Vloberg : "les types iconographiques de la Mère de Dieu dans l'art byzantin".   

 Cette idée fut transformée par la tendance réaliste de l'art occidental en une scène  qui a trouvé encore d'autres formes, le couronnement par le Père et, plus tard, par les trois personnes de la Trinité, comme on le voit dans l'art médiéval français. L'idée ne semble pas étrangère à l'art byzantin. Elle présentait seulement des difficultés pour sa réalisation, car il aurait fallu couronner l'âme de Marie entre les mains du Christ. On peut voir ce thème sur un manuscrit du XIe siècle (Bib.Nat.Paris N° 9448) La main du Père pose une couronne sur la tête d'une figure réduite de Marie, portée au ciel par un ange.

Pour l'Eglise orthodoxe, l'ancien schéma de la Dormition est complété, à partir du XVe siècle par d'autres scène inspirées par les apocryphes : on peut observer cette évolution en comparant l'icône de Théophane le Grec avec les icônes du XVe siècle ; si l'icône de Théophane montre encore l'ancienne composition, on remarque sur les icônes du XVe siècle un enrichissement considérable : devant le tombeau, la scène avec Jéphonias, de nombreux personnages qui s'associent aux apôtres, les apôtres emmenés par les anges sur les nuages, la Vierge dans une gloire élevée au ciel par deux anges.

Mais l'icône de la Dormition n'est pas se seulement une représentation des récits apocryphes, elle est surtout le reflet des textes liturgiques dans lesquels apparaît le contenu théologique de cette tradition. C'est à partir de ces textes qu'il faut interpréter l'icône.

 

IV L'interprétation de l'icône.

 Parmi les plus belles homélies sur la Dormition, il faut mentionner celles de Saint Jean Damascène (+749) Nous en connaissons trois qui se distinguent par leur piété et leur richesse doctrinale.  Ce grand docteur est un des derniers Pères de l'Eglise orientale et est surtout connu par sa "Défense des Saintes Images", la première théologie des icônes, remontant aux persécutions iconoclastes des empereurs Léon l'Isaurien et Constantin V. Il était issu d'une famille chrétienne de Damas et vint, encore jeune, à Jérusalem où il entra dans le couvent de Saint-Sabas.  Il y passa une grande partie de sa vie. Saint Jean Damascène fut surtout le théologien de l'incarnation qui constitue le fond de sa pensée comme on le voit dans ses homélies et le canon de l'Office de la Dormition (1) dont il est l'auteur. Dans la deuxième homélie se trouve une interpolation postérieure, "l'histoire euthymiaque" qui raconte le transfert des vêtements funèbres de Marie dans l'église des Blachermes à Constantinople. Ce passage n'a pas d'importance pour la Dormition et n'est qu'un reflet des dévotions des VIIIe siècle et IXe siècle.

(1) Comme l'office slave est assez différent de l'office grec, nous ajoutons à la citation "grec" ou "slave"... Pour les citations des homélies, nous suivons Saint Jean Damascène, homélie sur la Nativité, et la Dormition, Introduction, traduction et notes par Pierre Voulet SJ. Sources chrétiennes n° 80 Ed. du Cerf, Paris 1961. 

 A travers les homélies et le canons de saint Jean Damascène, nous nous proposons donc d'interpréter l'icône de la Dormition. Saint Jean Damascène a eu le mérite de situer le rôle de Marie dans l'ensemble de la Rédemption. Sa sûreté de vue lui a permis d'examiner avec discernement les traditions partiellement douteuses pour en dégager les données essentielles.

 

Les Apôtres

Sur l'icône dont le thème est la Dormition même, il n'y a que quelques détails de la mise au tombeau. Dans le ciel, on voit les Apôtres, emmenés sur les nuages par des anges, pour assister au passage de Marie dans le ciel et pour être ainsi les témoins de la gloire :

"Quels honneurs lui furent rendus par l'auteur de la loi qui prescrit d'honorer ses parents !

Ceux qui étaient dispersés sur toute l'étendue de la terre pour leur mission de pêcheurs d'hommes...voici que par un ordre divin, la nuée les emmenait, à la manière d'un filet, vers Jérusalem... Ils étaient donc là, les témoins oculaires et les serviteurs de la Parole, pour servir aussi sa Mère, selon leur devoir, et pour puiser auprès d'elle la bénédiction...

Avec eux aussi étaient leurs compagnons et leurs successeurs, pour avoir part à leur service et à la bénédiction qu'ils en recevaient. Et pareillement, la communauté élue de Dieu, de tous ceux qui séjournaient à Jérusalem... Il convenait aussi que les principaux des anciens justes et des prophètes se joignissent à leur escorte... Mais l'assemblée même des anges n'était pas exclue. Tout être, en effet, qui obéissait au désir du Roi devait aussi escorter sa Mère selon la chair, celle qui est vraiment bienheureuse et bénie. (1)

(1) Saint Jean Damascène "Homélies sur la Nativité et la Dormition", texte grec, introduction, traduction et notes par Pierre Voulet SJ; Sources chrétiennes, Cerf, Paris 1961 : Sur la Dormition II, 6

L'icône est... reflet du mystère de la foi. Elle n'est pas soumise aux lois de la terre, aux dimensions de l'espace et au progrès contraignant du temps. Elle appartient déjà au monde céleste, à l'éternité. Aussi, sur l'icône de la Dormition, les scènes ne suivent pas l'ordre chronologique, mais font partie de l'ensemble du mystère et révèlent ses dimensions spirituelles. Ainsi les Apôtres apparaissent une dernière fois autour de la Mère de Dieu. Leurs visages et leurs gestes expriment une profonde tristesse car ils ont perdu celle qui était aussi leur Mère:

"Demeure avec nous, disaient-ils, toi, notre consolation, notre seul réconfort sur la terre. Ne nous laisse pas orphelins ô Mère, nous qui pour ton Fils compatissant, affrontons le danger... En toi, nous possédons la seule consolation qui nous soit laissée sur terre. Heureux de vivre avec toi si tu vis, de te suivre dans la mort si tu meurs " (2)

S Jean Damascène, sur la Dormition II, 8

Tropaire. Ton 1. "Dans ton enfantement tu as gardé la virginité, dans ta Dormition tu n'as pas quitté le monde, ô Mère de Dieu : tu as rejoint la source de la vie, toi qui conçus le Dieu vivant et qui de la mort délivres nos âmes par tes prières." 

La mort de Marie

Sur l'icône, la Mère de Dieu gît sur un lit richement orné, vêtue de l'omophorion, ce manteau dont la couleur varie entre brun et pourpre. Ses yeux sont fermés, une main repose sur son cœur, l'autre est étendue. Le lit et le corps forment une ligne horizontale, signe du repos et de l'absence de vie. Marie se soumet aux lois de la nature qui n'étaient pas incompatibles avec la majesté dont elle était revêtue, car son Fils a accepté de mourir pour sauver le monde.

"Oh, comment la source de la vie est-elle conduite à la vie en passant la mort? Ö surprise ! Celle qui dans l'enfantement a surmonté les limites de la nature, maintenant se courbe sous ses lois, et son corps immaculé est soumis à la mort ! Il faut en effet déposer ce qui est mortel pour revêtir l'incorruptibilité , puisque le aître lui-même n'a pas refusé l'expérience de la mort. Car il meurt selon la chair, et par sa mort, il détruit la mort, à la corruption, il confère l'incorruptibilité, et fait du trépas la source de la résurrection." (1)

(1) S. Jean Damascène, sur la Dormition, I, 10.

 Mais la mort de la Mère de Dieu n'est pas seulement la fin de son humble existence terrestre. Le moment où son âme fut réellement séparé de son corps pour un temps, qui peut-être fut très court, ce moment était l'aboutissement d'une vie qui avait été entièrement consacrée à Dieu. Ainsi elle ne subit pas la mort, mais elle remet son âme entre les mains de son Fils. Comme lui, elle meurt librement, volontairement. La liturgie byzantine  souligne avec beaucoup d'insistance cet aspect.

"Tu remis ton âme dans les mains de Celui qui s'incarna de toi pur nous, ton Créateur, et Dieu la transféra à une vie incorruptible; aussi nous te bénissons, toi, la seule pure et sans tache ; nous te confessons tous comme étant vraiment la Mère de Dieu et nous te crions : Prie le Christ auquel tu es passé, de sauver nos âmes. (2)

(2) Cathisme des Matines. 2

L'apparition du Fils de Dieu.

Derrière le corps de la Mère de Dieu étendu sur le lit, apparaît le Fils de Dieu, vêtu de lumière. Il est étonnant de voir que son visage n'exprime pas la joie et la tendresse pour sa mère, mais la force et la détermination. C'est le Ressuscité qui apparaît ici, le vainqueur de la mort. La Dormition se manifeste ainsi comme une prolongation de la Résurrection et est déjà une annonce de la Résurrection de l'humanité lors du Jugement Dernier. Marie est en effet la première des élus, bien avant la venue du Fils de l'homme à la fin du monde.

Saint Jean Damascène évoque les derniers instants de la vie de la Mère de Dieu avec l'intuition de sa foi, et avec son discernement à l'égard des apocryphes :

"A ce moment, certains faits durent survenir, en accord avec ces circonstances et réclamés par elles (1)

(1) Ce terme vise l'incompatibilité de la maternité divine avec la corruption du tombeau.

me semble-t-il : je veux dire du Roi vers sa propre mère, pour accueillir dans ses mains divines et pures, sa sainte âme toute claire et immaculée. Et elle sans doute, dit alors : dans tes mains mon Fils, je remets mon esprit... à toi et non à la terre, je remets mon corps. Je m'empresse de retourner à toi, qui descendis vers moi en supprimant toute distance. Quant à mes enfants très-aimés que tu as bien voulu appeler tes frères,  console-les toi-même de mon départ..; Et, comme elle lève les mains on peut croire qu'elle bénit les assistants réunis. Après avoir prononcé ces paroles, elle entendit à son tour une voix : "Viens ma Mère bien-aimée, "dans mon repos". Lève-toi, viens ma bien-aimée.." Ces paroles entendues, la Sainte Mère remet son esprit entre les mains de son Fils. (2)

(2) S Jean Damascène, sur la Dormition II, 10

  Qu'advient-il alors? Je suppose les éléments ébranlés et bouleversés, des voix, des rumeurs, des fracas et, ainsi qu'il convient, les hymnes des anges qui précèdent, accompagnent et suivent. Les uns faisaient escorte à l'âme irréprochable et toute sainte, et, l'accompagnaient en cercle autour du corps divin et sacré, et par leur chant angélique, célébraient la Mère de Dieu. Quant à ceux qui se tenaient tout près de ce corps saint et sacré, avec crainte et ardent amour ... ils l'embrassaient... Ils touchaient ce corps, comblés à son contact  de sainteté et de bénédictions. Alors les maladies étaient en fuite, les hordes de démons en déroute... L'air, l'éther, le ciel étaient sanctifiés par la montée de l'esprit, la terre par la déposition du corps... Le corps pur est enveloppé dans des linges purs, et la Reine est replacée sur un lit..., des chants funèbres l'entourent, ... un hymne se fait entendre...

C'est alors que l'arche du Seigneur, ayant quitté la montagne de Sion, portée sur les épaules glorieuses des Apôtres, est transférée dans le temple céleste par l'intermédiaire du tombeau. Et d'abord elle est conduite à travers la ville, comme une épouse d'une parfaite beauté, ornée de l'éclat immatériel de l'Esprit, et ainsi elle est conduite dans l'enclos de Gethsémani : les anges la précèdent, l'accompagnent, la couvent de leurs ailes, avec l'Eglise en sa plénitude...

Ainsi, maintenant, pour faire reposer l'arche spirituelle, non de l'Alliance du Seigneur, mais de la personne même du Verbe de Dieu, le nouveau Salomon lui-même prince de la paix et Maître Ouvrier de l'univers, a convoqué aujourd'hui les ordres supra-cosmiques des esprits célestes et les chefs de la nouvelle alliance, les apôtres, avec tout le peuple des saints qui se trouvait à Jérusalem. Par les anges, il introduit l'âme au Saint des Saints... et l'établit près de son propre trône, à l'intérieur du voile où le Christ lui-même en précurseur a pénétré corporellement.

Quant au corps, il est porté en procession, tandis que le Roi des rois le recouvre de l'éclat de son invisible divinité, et l'assemblée entière marche devant lui ... jusqu'au moment où il est introduit dans le tombeau comme dans une chambre nuptiale et, à travers lui, dans les délices de l'Eden et dans les tabernacles célestes. (1)

Saint Jean Damascène, sur la Dormition II, 12

La légende du profanateur.

Au premier plan de l'icône, devant le tombeau de la Vierge, on aperçoit un personnage qui lève les bras pour toucher le tombeau. A sa droite, apparaît l'archange Michel, qui lui tranche les mains avec son glaive. Sur d'autre icônes, ce personnage recule, les mains desséchées. Ceci correspond à l'interprétation que nous trouvons dans la deuxième homélie sur la Dormition de Saint Jean Damascène:

"On raconte qu'au moment où les porteurs du corps bienheureux de la Mère de Dieu commençaient à descendre la pente de la montagne, un Hébreu, esclave du péché et lié par un pacte avec l'erreur... se jeta d'un élan démoniaque sur cette demeure toute divine, dont les anges s'approchaient avec crainte, saisissant de ses deux mains le lit funèbre... ... il voulut le faire tomber à terre. On raconte qu'il fut privé de ses deux mains, et ... soudain mutilé, jusqu'au moment où, cédant à la foi et au repentir, il vînt à résipiscence. Aussitôt en effet; les porteurs du lit s'étaient arrêtés, et le malheureux aux mains mutilées, les ayant approchées de ce tabernacle, principe de vie et source des miracles, se trouva sain et sauf. (2)  

(2) ibid. II, 13

Bien que cet épisode cherche ses origines dans les apocryphes, saint Jean Damascène tient à l'insérer dans son homélie, car le sens symbolique de cet épisode manifeste la dignité de la Mère de Dieu ; "Celle qui est "plus vénérable que les chérubins, plus glorieuse que les séraphins" est sous la protection de la Toute-Puissance du Très-Haut. Elle ne peut être touchée ni par le mal ni par la haine. Elle est entièrement consacrée à Dieu qui la garde jalousement comme il a gardé l'arche de l'alliance de toute profanation (2 Samuel 6.6-7)

"Te sachant mortelle et cependant par surnature aussi Mère de Dieu, Vierge pure, les apôtres glorieux tendirent leurs tremblantes mains vers toi, tabernacle divin resplendissant de gloire à leurs yeux. Les audacieuses mains de l'impudent furent bien vite tranchées par la justice de Dieu afin de préserver l'honneur de l'arche vivante, gloire de la divinité, où le Verbe avait pris chair. (3)

(3) 15 août, Canon de Cosmas 3.2-3

La gloire de la Mère de Dieu.

Sur la partie supérieure de l'icône, on aperçoit la Mère de Dieu dans une auréole, portée au ciel par deux anges . Elle est vêtue du maphorion, sur d'autre icônes elle est tout en blanc. L'auréole est dans les tons bleu-vert. Elle comporte trois cercles, comme l'auréole du Christ de la Transfiguration : symbole de la divinité, des trois personnes de la Trinité. La Vierge est donc entrée dans le mystère ineffable de Celui auquel elle était unie pendant son existence. Sur d'autres icônes, on aperçoit au-dessus de l'auréole un segment du ciel dont les portes s'ouvrent pour recevoir la Mère de Dieu.

" Quels chants spirituels élèverons-nous maintenant? ô toute sainte? Par ton immortelle dormition, tu as sanctifié tout l'univers, tu as été transférée au monde supérieur pour contempler la beauté du Tout-Puissant et te réjouir avec lui comme sa mère. Les armées des anges et les âmes des justes te servent. Avec eux demande pour un nous une grande miséricorde." (1)

(1) 15 août, lucernaire des vêpres, 3

Il est étonnant de constater que dans les homélies de saint Jean Damascène comme dans les textes liturgiques, l'événement même de l'Assomption est décrit en quelques mots seulement. Aussi l'épisode de saint Thomas, raconté par les apocryphes, est passé sous silence. Il arriva en retard pour les funérailles et voulut voir une dernière fois les traits de la Mère de Dieu. Quand on ouvrit le tombeau, on trouva des fleurs à la place.  

Le texte liturgique rapporte seulement le passage suivant :

"Quels hymnes t'adressèrent en tremblant les Apôtres du Verbe en ce jour, faisant cercle autour de ton lit funèbre, Vierge Immaculée? Frappés de stupeur, ils s'écriaient : "Voici qu'est enlevé le palais du grand Roi et se lève l'arche de sa sainteté; portes, ajustez vos frontons, pour qu'en la plénitude de la joie puisse entrer la Porte de Dieu qui sans cesse appelle sur le monde la grâce du salut." (2)

(2) Ibidem, 2

Le ciel et la terre sont plongés dans l'admiration par ce miracle. Cette résurrection est comme celle de son Fils, source de joie universelle car pour les hommes elle est espérance et modèle, pour Dieu elle est l'accomplissement de son amour pour les hommes. Ainsi, la servante du Seigneur est toujours près de son Fils. Dorénavant, elle participe encore davantage à son oeuvre qui est le salut du monde, par ses prières et son intercession :

"Si rien ne fait honneur à Dieu comme la miséricorde, qui contestera que sa Mère soit honorée par les mêmes sentiments, elle qui a mis à notre disposition cet abîme ineffable, l'amour de Dieu pour nous? Par elle, nos hostilités séculières avec le Créateur ont pris fin. Par elle, notre réconciliation avec lui fut proclamée, la paix et la grâce nous furent données, les hommes unissent leurs chœurs à ceux des anges, et nous voilà faits enfants de Dieu, nous qui étions auparavant un objet de mépris.. De tous les biens, elle est devenue pour nous la médiatrice. En elle, Dieu s'est fait homme, et l'homme est devenu Dieu " (1)

(1) Saint Jean Damascène, sur la Dormition, II, 16

 A la fin de sa troisième homélie, saint Jean Damascène adresse cette prière à la Mère de Dieu:

"Tel est, après deux autres, le troisième discours de ton départ, que j'ai composé, ô Mère de Dieu, pour le respect et l'amour de la Trinité, dont tu fus la coopératrice, en vertu de la bienveillance du Père et par la puissance de l'Esprit, quand tu reçus le Verbe sans principe, la sagesse toute-puissante et la force de Dieu. Accepte donc ma bonne volonté, qui vaut mieux que mes forces, et donne-moi le salut, la délivrance le soulagement des maladies du corps,, la solution des difficultés, une condition de vie paisible, l'illumination de l'Esprit. Enflamme notre amour pour ton Fils, règle notre conduite sur ce qui lui plaît, afin qu'en possession de la béatitude d'en haut et te voyant resplendir de la gloire de ton Fils, nous fassions retentir des hymnes sacrés, dans l'éternelle joie, dans l'assemblée de ceux qui célèbrent, par une fête digne de l'Esprit, celui qui par toi opéra notre salut , le Christ Fils de Dieu et notre Dieu; à lui, la gloire et la force, avec le Père sans principe et très saint et vivifiant Esprit, maintenant, et toujours, et dans l'infinité de tous les siècle. Amen. (2)

(2) ibidem III,5

 Le lecteur qui nous a suivi sur ce long cheminement de la foi en l'Assomption, ne peut manquer d'admirer comment cette vérité de la fin glorieuse de la Mère de Dieu subsiste dans la fois de l'Eglise comme un feu qui couve sous les cendres, toujours prêt à se raviver.

 

Les récits populaires, ces expressions de la piété des premiers siècles ont été épurés par la réflexion des Pères et, après un temps de discussion, la foi ancienne se révèle dans toute sa clarté. Ainsi est-elle acceptée par la communauté et nourrit-elle la vie spirituelle de l'Eglise jusqu'à nos jours.

 

Quelle évolution ne s'opère pas indépendamment des autres vérités de la foi, au contraire elle est intimement liée aux dogmes christologiques des premiers conciles: si Jésus a souffert la mort, est ressuscité et monté au ciel, alors sa Mère qui lui a donné un corps humain, doit partager son destin. Marie partage sa mort, mais pour partager sa vie et entrer en corps et âme dans la gloire de son Fils.

 

L'iconographie de la Dormition est un reflet fidèle de l'évolution du dogme et de la prière liturgique. C'est que l'iconographie comme le dogme, sont le fruit de cette longue réflexion de l'Eglise sur sa foi dans le mystère de Marie. Mystère de celle qui est l'unique Mère de Dieu, mais aussi la créature parfaite dans laquelle nous pouvons lire l'aboutissement du dessein de Dieu sur l'humanité.

 

Egon Sendler dans Plamja.

 

Illustrations à trouver sur le Web :

 

Vierge de Tikhvine, Ecole de Moscou, XVe s. Galerie Trétiakov, Moscou.

La dormition, école de Tver, fin du XVe siècle, Galerie Trétiakov, Moscou

La Dormition, Ecole de Novgorod, fin du XVe siècle, Musée d'Histoire et d'architecture de Novgorod.

La Dormition, Théophane le Grec, fin du XIVe siècle, galerie Trétiakov. Moscou.

 



18/05/2016
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