La croix vivifiante

La croix vivifiante

icône du Christ en croix.jpg

 

 

Article du Père Egon Sendler Dans "Plamja" n° 102 novembre 1999

 

 

La Croix est un symbole qui a connu une logue évolution avant de devenir, malgré sa simplicité, l'expression privilégiée de la foi chrétienne. Pour traduire le mot "stavros" on ne trouve pas de terme exact dans l'Ancien Testament. Le mot "xylon" (bois) proche de la réalité de ce supplice, est plusieurs fois mentionné, mais il suggère la malédiction du condamné et même de l'esclave condamné. Ainsi la littérature ancienne devait chercher à prouver que cette malédiction est effacée par la volonté de Dieu qui accepte ce sacrifice. Les récits de la passion en sont des témoins. Saint Paul nomme "la croix scandale pour les Juifs et folie pour les païens (1Cor 1.23) mais voyant l'unité de la crucifixion et de la résurrection la croix devient le symbole de la réconciliation avec Dieu.

 

Dans la prédication, on a  vite cherché des images qui donnaient un sens typologique, comme "l'arbre de vie" (Gn 2.9) ou la prière de Moïse les bras en croix (Gn 14.26;17.12 ss) Ce geste de la prière juive sera interprété comme une évocation de la croix - hos typos stavrou-  aussi restera-t-il présent dans toute la littérature paléochrétienne (1)

(1) cf. Jusinus Apologeticus, 1, 55, 4 Minutius Felix Octavianus 29.8 Tertummianus "de Oratione" 11.1429.4 

En même temps les quatre bras de la croix deviennent les quatre points cardinaux alors la croix révèle et symbolise l'universalité du salut. (2)

 

(2) cf. Augustin, Grégoire de Nysse cf. Lexicon der Chrislichen Ikonographie II 564

  Dans cette littérature on voit une allusion à la croix, notamment dans un passage d'Ezéchiel (9.4-6) où le prophète marque le front des fidèles avec la lettre "tau" la dernière de l'alphabet hébreux. Or cette lettre est une croix ou un "x". Il s'agit d'un signe d'appartenance et de protection que Yahweh promet à toux ceux qui en sont marqués. Très tôt la croix comme signe et comme geste ne forme qu'une réalité qui joue son rôle dans le sacrement de baptême, probablement dès l'époque de saint Paul (2 cor 1.21 ss.) Si finalement Saint Matthieu parle du "signe du Fils de l'homme" qui précède la parousie (Mt 24.30)- l'idée de la croix au Moyen-Âge semble s'annoncer.

Avant la bataille près du Pont de Milvius, en 312, Constantin le Grand eut une vision de la croix qui sera décisive pour l'histoire des siècles suivants. La croix lui apparut toute lumineuse, comme un signe de victoire. La maison impériale s'en servira pour construire son pouvoir à Byzance. Plus tard, en 353 et 363 suivirent d'autres visions et finalement l'invention de la Sainte Croix.

Suivant les plus anciens témoins - Ambroise, Rufin et Paulin de Nole -, l'événement aurait eu lieu après le Concile de Nicée. (3)

(3) Ambroise en 395, "De obitu Theodosii" 42, P.L.XVI, 1399, Rufinus HE 1,5 ; P.L. XXI 475 Paulin de Nole Epist. XXXI, Ad Sulpitium Severum ; P.L. LXI 326

Sainte Hélène, la mère de Constantin aurait retrouvé et identifié le lieu de la crucifixion. Après avoir creusé le sol à cet endroit, on y aurait découvert trois croix. Pour identifier celle du Seigneur on aurait amené un malade qui devait toucher ces croix. Les deux premières n'auraient eu aucun effet, mais la troisième aurait guéri instantanément le malade. Selon S. Paulin, ce fut un mort qui fut ressuscité par le contact avec cette croix. Et S. Ambroise nous dit que la vraie croix était reconnaissable grâce à l'inscription qu'elle portait encore.

On le voit, ces récits ne sont pas identiques. Mais la plus grande difficulté provient du silence des écrivains du IVe siècle au sujet de l'Invention de la croix. Ainsi Eusèbe de Césarée, dans son ouvrage la vie de Constantin dit que Sainte Hélène est passée en Terre sainte et qu'elle aurait fait construire deux grandes basiliques, mais il ne parle pas de la découverte de la sainte Croix. Egalement le Pèlerin de Bordeaux qui visita les Lieux saints en 333, ne dit rien de cette relique récemment découverte, quand il mentionne le Golgotha. Le troisième document enfin, la "Peregrinatio" d'Aethérie (vers 400) raconte explicitement l'invention de la croix, mais sans nommer Sainte Hélène. A cette époque on croyait à Jérusalem (4) que cet événement avait eut lieu le 14 septembre, avant 335, car en cette année on avait consacré deux basiliques. Sainte Hélène cependant ne pouvait pas avoir participé à cette consécration, car elle mourut en 327 ou 328.

4. L. Dressaire Jérusalem à travers les siècles. Paris 1931, pp 86-88

Signum

Sur le fond des sources littéraires et archéologiques il convient de distinguer deux aspects : le "signe", la forme de la croix et l'instrument du supplice. Le signe qui a surtout un sens eschatologique, a été inspiré par la prophétie d'Ezéchiel (9,4 ss.) le deuxième aspect est une donnée difficile à vérifier, mais c'est aussi un symbole embrassant la totalité de la foi chrétienne. Pour l'ancienne Eglise, la croix n'est jamais une abstraction ; elle évoque le simple fait historique de la crucifixion du Christ, mais le symbole est interprétée par la foi à la lumière de la Résurrection. Ainsi la croix est essentiellement doxologique et comme telle, elle est riche d'une triple signification. Elle est historique : elle évoque la source du salut : elle est sotériologique : elle rend visible la réalité du salut : elle est eschatologique : elle est devenue signe de l'espérance et de l'attente du Seigneur au dernier jour. (5)

(5) Cf. E. Winkler, signum crucis Tübingen 1967. J. Daniélou Les symboles chrétiens primitifs Paris 1961. 

La croix était connue dans les différentes cultures de l'antiquité, aussi avait-elle nécessairement des significations très différentes. C'est pourquoi on ne peut pas l'expliquer dans un sens exclusivement chrétien. De même l'archéologie, faute de sources littéraires suffisantes, ne peut pas fournir une explication sûre. Ainsi, certains monuments, comme "la croix de dérision" du Palatin (IIe s.), la croix dans une boulangerie de Pompéi, ou les peintures murales de l'hypogée des Auréliens, à Rome, ne peuvent pas être considérées comme art chrétien. (6)

(6) LCI II, 570

En ce qui concerne les "tropaïa" des Romains, ces étendards en forme de "Tau" sur lesquels on exposait les armes de l'ennemi vaincu, en signe de triomphe, il est bien possible qu'ils aient eu une influence sur les croix du monde byzantin, par leur forme et leur fonction.

Les premiers chrétiens - souvent persécutés - utilisaient des symboles pour exprimer d'une manière voilée leur pensée. L'un des symboles anciens fut l'ancre qui représentait en même temps la croix du Seigneur et l'espérance de la vie éternelle. On la trouve dans les catacombes peintes sur les voûtes ou sculptée sur les plaques tombales. Ce symbole disparaît après le IIIe siècle.

Le trident, en raison de sa forme proche de la croix, fut aussi employée pour symboliser l'instrument du salut. Parfois on le trouve représenté avec "l'ichtys" ou le poisson symbolique.

 

A cette époque, apparaît la lettre "tau", le "t" grec, ou "crux commissa" appelé par Clément d'Alexandrie,  "le symbole du Seigneur" (tou kiriakou semeion typon) (7)

(7) P.G., t. IX, col 305

On croit aujourd'hui que la croix du Golgotha avait cette forme. Aussi le "tau" du Prophète Ezéchiel était un signe divin. Mais dans l'art paléochrétien cette croix est utilisée pour la crucifixion des larrons.

 

La croix existe hors de la tradition chrétienne : la croix "à l'anse" (crux ansata) est très répandue en Egypte . A cause de sa signification dans les hiéroglyphes - "ankh - vie " elle fut intégrée à l'art chrétien, surtout chez les Coptes.

De la culture des Indes provient la croix gammée (gammadion) "crux gammata" ou swastika, mais elle existe aussi dans un contexte juif ou chrétien.

 Une signification cosmologique est attribuée à la croix inscrite dans une roue ou un cercle. Cette forme se rencontre souvent dans la décoration ou l'orfèvrerie, mais on la rencontre aussi sur les vêtements liturgiques des évêques.

 

Le monogramme du Christ avec toutes ses variantes se trouve souvent. Sa forme ancienne est celle de la lettre "X", lettre initiale du nom sacré "Christos" (en grec). De même les deux lettres initiales de Jésus le Christ "Iesous Christos" qui unies, donnent le sigle "I X" On les voit souvent au temps des persécutions sur les monuments funéraires (8)

(8) Cf. dans "Catholicisme" l'article "croix" col 2349

La vénération de la Croix

C'est au IVe siècle que la vénération de la croix prend une place importante dans la spiritualité des communautés chrétiennes. Il est évident que la victoire de Constantin a joué un rôle dans cette évolution. C'est l'apparition de la croix avec l'inscription "En tou nika" - dans ce signe tu vainqueras" - qui assura la victoire et le règne du Christ sur l'empire (9)

(9) Eusèbe "Vita Constantini, 1. 1 c.  XXVIII sq. PG t. XXVIII sq. PG t. XX col. 943 sq.      

  A cause de sa vénération pour la croix du Christ, Constantin fit abolir ce supplice légal, jadis en usage chez les Romains. De plus, il ne manque pas de faire usage de ce signe. Même si l'on ne peut pas dire, aujourd'hui quelle forme avait la croix à l'époque de Constantin, ce n'était pas le "stavrogamme" déjà connu vers l'an 200 sur les papyrus (10)

(10) Une contraction du mot grec "stavros" en "st+ros apparaît vers 200. Le "christogramme" est donc postérieur au symbole de la croix !

mais le "christogramme" qui unit le nom du Christ avec la croix. Il remplaça le dragon sur le "labarum" de Constantin, il décore les boucliers et les cuirasses des soldats, et même le diadème impérial.

Vers la fin du IVe siècle, le christogramme tend à disparaître : il ne reste que les éléments composant la croix et cette autre forme "a=w". A la fin du Ve siècle également le "rho" - P -disparaît et on préfère la forme d'un disque avec huit rayons souvent utilisée au centre d'une coupole ou d'une enluminure. 

 

La croix glorieuse

Tous ces changements de forme suggèrent que la croix a reçu une autre signification. L'instrument du sacrifice du Christ se transforme en symbole de triomphe et en vient à exprimer la royauté du crucifié sur l'univers.  C'est ce sens qui, à la fin du IVe siècle, se manifeste aussi en Occident : la croix des gemmes. A Rome, on la voit à Ste Prudentienne et à Ravenne, à S.Apollinaire in classe (VIe siècle) comme dans le mausolée de Galla Placidia. Au fond d'une abside s'élève une grande croix, ornée de pierres précieuses et de gemmes avec les extrémités des bras en légère courbe. Il n'est pas exclu de penser à la croix trouvée par  Sainte Hélène, qui apparaît dans une monture précieuse symbolisant la valeur de la relique, mais aussi au symbole de l'empire de Byzance.

La croix à quatre branches égales, et la croix latine avec une verticale plus longue sont fréquentes en Orient comme en Occident. C'est dans la période postconstantinienne que les témoins sont plus nombreux et permettent une datation exacte. De même les créations nouvelles - avec une couronne de lauriers, avec le monogramme du Christ et même avec des personnages assis sous la croix (représentant le soleil et la lune) - suivent dans leur conception fondamentale l'idée de la résurrection et du triomphe. Qu'il ne s'agisse pas là d'une simple évolution d'ordre esthétique, est confirmé par la littérature de ce temps. S. Jean Chrysostome par exemple, écrit que l'effigie de la croix était adorée, employée par les fidèles comme ornement, comme remède et comme protection. "Sur la pourpre, la croix ; sur les pierres, la croix ; sur la table, la croix, dans tout l'univers, la croix".

 

Parmi les nombreuses variantes de la croix (grecque ou latine), il faut encore nommer des formes souvent liées à une tradition locale dont on ne peut pas déterminer l'origine.

 

La croix de S. Pierre. Les circonstances de son martyre sont connues par "les Actes de S. Pierre" (apocryphes). Pour confesser son indignité de mourir comme son Maître, il aurait demandé d'être crucifié la tête en bas. Ainsi sa croix porte le "patibulum"  en bas de la partie verticale.

 

S. André lui aussi aurait été crucifié, selon l'ancienne tradition russe, sur une croix différente de celle du Christ. Elle a la forme d'un "X" . Cette croix était répandue dans la Russie tsariste qui considérait S. André comme son apôtre puisqu'il avait évangélisé le Nord de la Mer Noire.

 

La croix avec deux bras horizontaux est en usage pour les patriarches orientaux, et quand elle a trois branches elle est considérée comme des papes. Ces formes ont leur origine au Moyen Âge.

 

Depuis le XIVe s. la croix russe est très connue et utilisée. Elle montre en haut "le titulus" , l'inscription commandée par Pilate (12) En bas se trouve le "suppedaneum", une planche pour soutenir les pieds. Sur les icônes byzantines, elle est fixée horizontalement, sur les icônes russes elle est inclinée vers la droite du crucifié. Certains auteurs pensent qu'ici est intervenue une forme erronée de la perspective, car les extrémités, sont taillées en oblique. L'interprétation liturgique byzantine voici ici "la balance de justice" (13)

(12) Dans l'iconographie grecque elle porte souvent une autre inscription : "Roi des gloire";
(13) On la voit aussi dans l'iconographie du jugement dernier K.Onasch Kunst und liturgie der Ostkirche. p.222

 Méditant sur la croix, les fidèles s'identifient avec le bon larron, à la droite du Christ qui va au ciel. Cette idée est exprimée dans le tropaire de la neuvième heure du vendredi saint.

Voyant le Prince de la Vie suspendu à la croix

le bon larron s'écria dans un acter de foi:

"Si celui qui est crucifié avec nous n'était pas un Dieu incarné

le soleil n'aurait pas cacher ses rayons

ni la terre chancelé de frayeur

Et toi qui supportes patiemment tout cela, souviens- toi, Seigneur dans ton royaume.

 

Il faut encore mentionner la croix de Jérusalem où quatre petites croix entourent une croix grecque; elle exprime un symbolisme profondément théologique, les cinq blessures du crucifié.

La théologie de Saint Paul a, elle aussi, influencé la forme de la croix. Il y a des croix qui portent les écailles d'un palmier, des croix qui sont enracinées dans un monticule, d'où prennent leur source quatre fleuves du paradis. La croix est devenue "arbre de vie".

 

Les mystères du Christ

Dans les programmes des absides se manifestent les différentes significations de la croix. Pour l'abside de l'église du Mont SinaÏ, K. Weitzman explique la double croix dans la mandorle comme expression de la personne du Christ, en qui sont unies la nature divine et la nature humaine. (14)

(14) K.Weitzman, Proceedings of the american philosophical Soc. 110 (Philadelphia 1966) pp: 392-405

En Occident, au contraire dans la mosaïque de la Transfiguration à S Apollinaire in Classe, domine le sens eschatologique. Dans la croix à gemmes - qui pour la première fois montre le Christ au lieu de l'empereur - le fond des étoiles dans le clipeus - et l'auréole de lumière donnent à cette composition un sens parousiaque. Paul le Silenciaire écrit que la coupole de Sainte Sophie de Constantinople elle aussi était décorée d'une grande croix.

Et plus tard, à Ayvali Kilissé (Turquie), pour la première fois puis vers l'an 1000 à Torcello (Italie), on voit la croix dans le "Jugement Dernier" : elle se trouve derrière le trône vide, pour annoncer la retour du Seigneur.

 

La Liturgie.

La richesse des formes de la croix n'est pas un phénomène seulement esthétique, mais le reflet des thèmes de la liturgie. Fondée sur la doctrine de Saint Paul, elle s'est développée depuis le IVe siècle, d'abord comme pratique locale de Jérusalem, puis à Constantinople, car cette ville était devenue, après la prise de la Terre sainte par les Arabes (638), le centre de la vénération de la sainte croix. A la fin du VIIe siècle, l'Occident lui aussi célébrait l'Exaltation  de la croix le 14 septembre comme une des grandee fêtes de l'année liturgique, fête qui unissait les deux thèmes : l'invention et la vénération de la Sainte croix, symbole de l'Etat byzantin et du rôle victorieux de l'empereur, cette fête avait maintenant un sens universel et même cosmique.

Ceci apparaît dans les lectures de la vigile, où l'Eglise se souvient des personnages de l'Ancien Testament qui apparaissent comme des préfigurations du sacrifice du Christ : Moïse qui rendait douces les eaux de Mara (Ex. 15,22 : 16, 1)  "L'arbre de vie pour tous ceux qui s'attachent à lui" dans le livre des Proverbes (60.11-16); la prophétie d'Isaïe qui promet à la ville de Jérusalem "je glorifierai le lieu où je pose les pieds". la Croix, peut-elle recevoir une plus riche et plus belle signification. Pendant ces vêpres solennelles les hymnes d'André de Crète (740), Théophane (+ 845) et de l'empereur (+ 912)  expliquent le contenu de la fête grâce à d'autres préfigurations de l'Ancien Testament; de même le canon de Cosmas de Maïoun (VIII e siècle) d'après l'évangile de saint Jean (12, 28-36).

 Le point culminant de cette cérémonie se trouve à la fin des matines : la solennelle élévation de la croix vers les quatre points de l'univers. Tour à tour le célébrant la lève et l'abaisse jusqu'à terre puis la remonte. Chaque élévation se termine dans une large bénédiction, pendant laquelle le chœur chante sans se lasser " Kyrie eleison" - Seigneur prends pitié". Chaque fois cette invocation est répétée cent fois, mais interrompue par la prière pour les souverains, les autorités de l'Eglise, pour tous les chrétiens et pour les fidèles présents (16)

(16) Dans l'Eglise russe cette cérémonie se fait dans les cathédrales et les grands monastères.

A la fin, le peuple, suivi par le célébrant et les ministres s'approchent de la croix pour la vénérer tandis que le chœur chante les idiomèles, dont l'auteur serait l'empereur Léon VI.

" Venez croyants, adorons le bois vivifiant

sur lequel le Christ, le Roi de gloire,

étendit volontairement les mains,

nous relevant à notre première béatitude,

Seigneur qui avez été crucifié sur la croix,

ayez pitié de nous dans votre bonté

et votre amour pour les hommes."

(Matines, idiomèles IIe ton)

 

L'iconographie de l'Adoration de la Croix

Les représentations de cette fête reflètent le cadre de la ville impériale et de sa Cour. L'architecture, les vêtements d'apparat et les gestes des personnages constituent un fond sur lequel se déroulent les offices solennels. Cette grande célébration est le sommet symbolique de tout ce que la théologie et la spiritualité avaient créé pour glorifier l'instrument du salut. Ainsi les icônes et la liturgie se trouvent intimement unies.

Cependant, les premières représentations de la croix ne datent que du XIIe siècle, si l'on ne compte pas les peintures montrant Constantin et Hélène avec la croix au centre qu'on peut voir à Paphos dans l'île de Chypre (XIe siècle). La composition qui représente la célébration solennelle n'est connue qu'à la fin du XVe siècle, en Grèce et en Russie (17)

(17) Par exemple "Tablettes de Novgorod" vers 1545 et icône de l'école de Moscou vers 1550, Galerie Trétiakov.

Ce qui est caractéristique dans ces icônes est leur inspiration liturgique. Elles n'illustrent pas des motifs tirés des Evangiles canoniques ou des apocryphes mais les détails de la célébration liturgique même. L'autre trait notable tient à ce que la composition nous fait découvrir certains détails de la ville de Constantinople elle-même. L'église qui est représentée au fond n'est autre que la Sainte Sophie avec une seule coupole et les voûtes qui par leur vert foncé et le blanc des murs créent un beau contraste. Mais le signe incontestable est la sculpture de l'empereur Justinien qu'on voit au sommet d'une colonne, assis sur son cheval. (18) Le bâtiment situé à droite de la cathédrale ne peut-être que le palais impérial.

(18) Comme l'icône de l'Intercession de la Mère de Dieu des "Tablettes de Novgorod" ce qui correspond au récit du pèlerin Stéphane de cette ville.

C'est donc aussi la fête de l'empire, sa gloire qui se trouve ici manifestée avec éclat. De plus, les personnes visibles au bas de l'icône reflètent la civilisation byzantine. Au centre, on voit le chœur du palais, en vêtements richement décorés et avec leurs chapeaux blancs et pointus ; à droite, se trouve le maître de chœur qui tient une petite cloche à la main. Leur importance correspond aux prières des matines pour le souverain. L'ordre des saints hiérarques de l'Eglise byzantine (Saint Jean Chrysostome, S. Basile, S Grégoire de Naziance et S. Grégoire de Nysse) est à remarquer; au lieu d'être au centre ils sont sur le côté gauche. Enfin, derrière eux, les têtes couvertes avec des chapeaux ronds, on voit les chanteurs de la cathédrale. Autour d'eux, il y a des hommes et des femmes qui assistent à l'office.

 

Mais ce qui pourrait apparaître comme une riche cérémonie de la Cour reçoit son sens théologique par la figuration située au centre de la composition. Sur un "ambon" se tient debout le Patriarche Makarios de Jérusalem. Il lève de ses deux mains une croix, soutenu par deux "hypodiacres" qui portent des cierges C'est donc le point culminant et le sens ultime des cérémonies qui sont mis en présence par l'icône.

" Adoration universelle de la croix très pure et vivifiante de Notre Seigneur Jésus Christ".

 

Même si notre monde a des formes différentes de celles du monde byzantin, l'Eglise orthodoxe a gardé le sens et le goût pour les célébrations solennelles, qui se fondent sur une riche tradition biblique, sur la théologie des Pères et aussi sur les apocryphes. De nos jours, un théologien catholique, Jean-Luc Marion, approfondit le sens de cette fête en se référant à la croix et au Crucifié, il y voit la véritable nature de l'icône.

" Pour contempler le Christ comme tel - comme le Fils du Père - il n' a jamais suffi ni avant, ni après, ni pendant la Croix, de voir Jésus de Nazareth ; il faut toujours reconnaître dans ce visible spectacle-là, ce visage et cette silhouette, ces gestes et ces mots, la marque sans égale et définitive que l'invisible sainteté impose à la visibilité commune, le "typos", dans et comme lequel Dieu condescend à se faire voir, et aussi mal voir, se laisse connaître et méconnaître. Le type de la Croix - le signe de la Croix - porte la marque où le Saint invisible se donne d'autant plus sans réserve qu'il y abandonne l'éclat immédiat de sa gloire. La marque irrémédiable de l'invisible dans le visible prend donc la figure de la Croix" (19)

(19) F. Boesplug - N. Lossky, Nicée II, 787 - 1987 , Paris, Cerf pp: 457.58   

 

 

   

 



16/07/2016
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