La signification du dogme par Vladimir Soloviev

La Signification du dogme

Par Vladimir Solovief

Lorsqu'il ouvre son calendrier et lit ces mots pour désigner le prochain dimanche "Dimanche des trois-cent-dix-huit saint Pères de Nicée" (1)

(1) Telle est l'appellation traditionnelle dans l'Eglise byzantine du septième dimanche après Pâques, ou dimanche après l'Ascension (N. du T.)

Chez lequel de nos contemporains ces mots éveillent-ils quelques souvenirs, quelques sentiments, quelques pensées, ne serait-ce que ceux qu'évoquent habituellement pour nous la mention de la bataille de Koulikovo ou celle de Poltava? Pour l'écrasante majorité des gens instruits, Nicée et les trois-cent-dix-huit pères n'a pas plus d'importance que les neiges d'antan. Et pourtant, le christianisme est malgré tout notre patrie spirituelle : tout au fond de notre destin, nous ne pouvons nous en arracher ; et l'indifférence oublieuse de son histoire, de ses grands noms et de ses grandes époques de son existence ne peut que nous nuire, nuire à la clarté et à la plénitude de notre conscience, en faisant de nous des hommes qui "ne se souviennent plus de leur origine."

Il fut un temps où les dogmes religieux constituaient le principal, presque l'unique intérêt spirituel. C'était une anomalie, et le monde byzantin, qui y fut soumis durant la deuxième moitié de son existence, le paya fort cher. Le mal en l'occurence n'était nullement de s'intéresser vivement aux vérités de la foi, mais au contraire qu'un tel intérêt pour ces vérités fût trop extérieur et trop abstrait, trop peu rattaché à la vie. Le lien organique entre foi et vie s'était perdu, et les disputes sur les dogmes étaient devenues pour les notables et pour le peuple une sorte de sport favori à l'égal des courses de chevaux. Il est clair que l'objet d'un tel intérêt n'était pas le contenu de la vérité théologique, son sens vital, mais seulement la lettre du dogme, les détails techniques de sa formulation, pris indépendamment des réalités, et des exigences religieuses intérieures qu'ils désignaient. Mais peut-on faire grief au dogme lui-même d'avoir été transformé par des gens sans vocation en un jeu d'amateur? Est-ce que les insipides disputes de la scolastique tardive, qui sont immortalisés de façon satirique dans les Lettres des hommes obscurs, peuvent servir d'argument contre la philosophie elle-même?  (2)

(2) Epistolae obscurorum virorum ; Une des plus célèbres satires de l'humanisme allemand (1515-11516) Oeuvre liée à la polémique qui opposa Johannes Pfefferkorn et Johannes Reuschlin. (N; du t;)

Les dogmes chrétiens, une fois définis dans les conciles universels, n'ont été pour les vrais représentants de l'Eglise ni ce jeu de l'esprit auquel se laissèrent entraîner les derniers byzantins, ni ce mot étrange et oublié qu'ils constituent pour l'oreille d'aujourd'hui. Le vrai dogme est la parole de l'Eglise qui répond à la parole de Dieu quand une telle réponse est exigée par le cours de l'histoire et par le développement de la conscience religieuse. Et si, la parole de Dieu elle-même peut-être l'objet d'un emploi abusif, lorsqu'on la prend selon la lettre qui tue et ne sert de rien, à plus forte raison la parole de l'Eglise est exposée à un tel abus. La racine du mal réside uniquement dans la séparation de la lettre et de l'esprit, de la forme et du fond. De là partent en deux directions opposées deux lignes d'erreur : l'adoration idolâtre de la lettre ou de la forme extérieure au détriment du sens et de l'esprit, et l'aveugle négation de l'esprit, et l'aveugle négation de l'esprit même de la vérité à cause de cette forme figée (par la faute des hommes), forme qui cache cet esprit et qui a cessé d'être compréhensible et intéressantes.

Il en allait autrement dans les années du IVe siècle. Lorsque le christianisme eut vaincu l'ignorance par la prédication des Apôtres et la violence adverse par les actes des martyrs, lorsqu'il eut été reconnu comme la "foi universelle", c'est-à-dire la foi de l'Empire romain, et qu'il fut de la sorte dispensé de lutter contre l'extérieur, alors il lui fallut concentrer son effort sur l'élucidation de sa vérité en des définitions exactes et précises. Pourquoi? Certes de telles définitions, apôtre et martyrs n'en n'ont pas besoin : cette vérité pour laquelle ils donnaient toute leur vie faisait partie de leur être même, leur être était tout animé et pénétré de cette vérité, et ce dont leur coeur était plein, leur bouche en débordait, et ils entraînaient ceux qui les entendaient et les voyaient. D'autre part, des définitions formelles de la vérité, pour des gens qui sciemment se posent en ennemis de cette vérité et la rejettent par avance, sont sans utilité. Le rôle des définitions correctes et exactes consiste à écarter les malentendus et les obscurités; à quoi bon, dès lors, cela servirait-il pour ceux qui, en toute clarté et sans aucun malentendu, se dressent contre la vérité  uniquement à raison de sa valeur interne, uniquement parce qu'elle est l'expression  du bien? Mais, si une définition intellectuelle exacte, si une élucidation de la vérité n'est pas nécessaire pour les justes et pas utile pour les méchants, elle est toutefois nécessaire et utile pour tous ces hommes  moyens qui sont tentés par les méchants et pour lesquels les justes doivent redoubler d'efforts. Le travail intellectuel sur la vérité n'est pas requis pour les élus du bien et ceux du mal mais il est requis pour la multitude de ceux qui sont appelés au bien et son séduits par le mal. Et c'est pourquoi il y a un sens historique important dans le fait que la période durant laquelle discussions et définitions dogmatiques dominaient dans la vie de l'Eglise, a commencé précisément avec l'époque de Constantin le Grand, lorsque, par suite de sa reconnaissance officielle dans l'Empire romain le christianisme fut envahi par une multitude pareille à un troupeau, de gens qui se laissaient aisément troubler et dévoyer par toutes sortes de loups déguisés en brebis. C'est alors tout particulièrement que devait se manifester dans l'Eglise, le devoir des bergers, c'est-à-dire la charge pastorale.

Effectivement, elle prit une importance particulière. La période du IVe au IXe siècle est celle de la formation définitive de la hiérarchie. Toutes les vérités fondamentales du christianisme furent élucidées dans les ouvrages rédigés individuellement par les principaux pasteurs et définies de façon décisive dans leurs assemblées générales, ce qu'on appelle les conciles universels Le premier d'entre eux se distingue de tous les autres en ce que, dans la personne de beaucoup de ses membres, la qualité de pasteur principal des chefs de l'Eglise ne se distinguait pas encore de leur qualité d'apôtres et de martyrs. Certains évêques qui siégeaient à ce concile s'étaient illustrés en convertissant un peuple païen au christianisme; d'autres, mutilés, aux orbites sans yeux, rappelaient à l'évidence les récentes persécutions contre la foi.

La tâche de cette assemblée était par son importance, digne de sa composition. Dès le début, les représentants du christianisme ont ressenti l'évangile comme la révélation définitive de la vérité, comme l'annonce de la communion parfaite à la parfaite divinité. Si le Christ n'avait été qu'un prophète ou même un être surhumain mais inférieur à Dieu, alors ce sentiment de pleine satisfaction, cette conscience que ce qui était révélé n'était pas une vérité relative mais la vérité absolue, le sens parfait et la valeur parfaite de la vie - alors ce sentiment et cette conscience auraient pu être erronés : il aurait pu se faire qu'un autre prophète apparaisse et donne d'autres commandements, il aurait pu se faire qu'un autre être divin, de rang encore plus élevé, prenne chair et révèle d'autres objectifs complètement nouveaux pour notre existence. Ce qui avait été dit au sujet du Christ dans la Parole de Dieu suffisait pour les vrais croyants, pour ceux qui avaient l'esprit du Christ, mais laissait ouvertes toutes les interprétations corruptrices de la part de ceux à qui manquait l'esprit du Christ. Il fallait prononcer une parole qui exclut logiquement la possibilité de concevoir le Christ comme un des prophètes ou un des éons. Après de longues délibérations et de longues disputes, les Pères de Nicée ont prononcé précisément cette parole/ La Sainte Ecriture dit : Le Christ, Fils de Dieu" "Le premier né d'entre les morts", "l'unique engendré du Père". Tout cela les ariens l'interprétaient à leur manière : ils enlevaient au Christ et au christianisme leur signification absolue. "Consubstantiel au Père" proclama l'Eglise par la bouche des trois-cent-dix-huit Pères, et dès lors durent cesser toutes les fausses interprétations de ce point premier et fondamental de la foi chrétienne. Il ne restait qu'à accepter ou à refuser, ou oui ou non. Consubstantiel, c'est-à-dire d'une seule essence ou nature avec le Père tout-puissant, cela signifie : Dieu par nature, et non par choix ou adoption ; cela signifie : non un des prophètes et des éons, mais précisément cela même qu'avaient dès le début ressenti en lui tous ceux qui étaient re-nés de lui, ce qui avait été donné à chacun d'eux et peut donner à chacun de nous une signification absolue. Elle semble peu de chose, apparemment cette parole - "consubstantiel au Père " - par rapport à la plénitude de la vie religieuse, mais les Pères du Concile de Nicée se sont montrés fidèles en peu de chose et c'est pourquoi ils ont été établis sur beaucoup. La divinité qui s'est révélée à nous, qui nous est accessible et à laquelle nous pouvons avoir part, est une divinité véritable, parfaite, et en conséquence, si nous voulons la divinisation, nous pouvons l'obtenir en réalité et totalement, et non pas seulement de façon approximative et partielle. Voilà ce que signifie la parole "Consubstantiel au Père."

25 mai 1897, dimanches des Pères de Nicée

Vladimir Soloviev

Plamja N° 69 



02/02/2017
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