La Téophanie

La Théophanie

(Article du Père Egon Sendler dans Plamia n° 80 1962)

 

"Lumineuse était la fête passée,

Plein de gloire est le jour approchant:

en l'une les Mages ont adoré le Sauveur,

en l'autre un serviteur choisi baptise le Seigneur :

là, des bergers passant la nuit dans les champs

ont vu et admiré l'unique Fils

qu'ici le Père proclame de sa voix" (1)

 

(1) Vêpres de l'avant-fête de l'Epiphanie dans "Menée de Janvier," Traduction Père Denis Guillaume Diaconie apostolique, Rome, 1981. p.60

A Noël le Verbe apparaît dans la nuit de l'humanité, seul et silencieux. Un petit nombre d'élus participe à sa naissance : ses parents, quelques bergers, les mages, les anges. Ils sont témoins et observateurs du mystère de sa nativité, mais sans connaître la véritable nature de l'enfant, en effet, ils ne peuvent deviner toute la portée de cet événement. Par le baptême du Jourdain le Verbe se fait connaître de tous pour commencer publiquement son ministère, l'accomplissement du plan du salut. Il est ainsi confirmé par la voix du Père et la lumière de l'Esprit qui descend sur lui par la forme d'une colombe. Ces deux événements, séparés de trente ans dans la vie de Jésus, ne forment dans la vie liturgique qu'un temps festif, marqué dans les Eglises byzantines par la suspension du jeûne et des métanies (prostrations)

 

Jusqu'à la fin du IVe siècle, la nativité du Seigneur, l'adoration des bergers et les mages, le baptême du Jourdain, et même les noces de Cana, noces mystiques de l'Epoux et de l'Eglise, étaient célébrées dans une fête grandiose qui récapitulait l'essentiel de ces événements : l'Epiphanie, l'apparition de Dieu parmi les hommes. En Egypte et en Cappadoce, cette fête était célébrée le 6 janvier. le jour du Soleil Invaincu des païens. Au Ve siècle les deux célébrations furent séparées: on célébra la Nativité le 25 décembre (nouvelle date du solstice après correction du calendrier) et le baptême restera le 6 janvier.

En Occident pour l'essentiel il en va de même, cependant la fête de l'Epiphanie tend surtout à devenir l'adoration des mages - les autres éléments sont quelque peut estompés.. Dans l'Eglise byzantine l'accent est mis sur le baptême du Christ mais en l'éclairant par les deux autres événements: l'Adoration des mages et les Noces de Cana. En ce sens la fête de l'Epiphanie revêt un caractère sacramentel qui en fait une fête encore plus importante que Noël. De plus il est à noter que le terme Epiphanie - qui a résonnances païennes (manifestation) - est remplacé par celui de Théophanie (Apparition de Dieu) qui a une résonance biblique (2)

(2) Cf..  Andronikov : le sens des fêtes, Ed. Cerf, Paris 1970 p.178

Dans les offices de la Théophanie qui ont les mêmes structures que ceux de la Nativité, se manifeste toute la richesse dogmatique du Baptême au Jourdain. Le contenu de ce mystère se développe peu à peu pendant la période de l'avant-fête. Ainsi apparaissent les deux idées-clés de la fête : la manifestation de la Sainte Trinité et la sanctification de l'Univers. Sur ce fond, la prédication de Jean-Baptiste prend un relief particulier : la pénitence devient une préparation à recevoir et l'illumination du Verbe.  Jean

"s'écria dans l'angoisse qui le prit : Je n'ose toucher, ô Verbe, ton chef : toi-même, Seigneur compatissant, puisses-tu me sanctifier, m'illuminer ; du monde, Seigneur, tu es en effet la vie, la lumière et la paix" ( (Stichère t.8 de tierce).

 

Pendant les vêpres de la fête, douze lectures de l'Ancien Testament présentent les prophéties qui trouvent dans le Baptême leur accomplissement. Leur thème est l'eau à laquelle le Seigneur depuis la Création a daigné attacher une force sanctificatrice, pour préparer l'économie du Baptême. Les vêpres sont suivies par la bénédiction de l'eau. En Egypte au IVe siècle, les chrétiens se dirigeaient en procession vers les rives du Nil pour consacrer au vrai Dieu cet élément qui étaient jadis consacré aux divinités païennes; (3) En Russie également, on préparait et décorait un lieu situé au bord d'une

(3) René-Georges Coquin : Les origines de l'Epiphanie en Egypte dans Lex orandi N° 40 Noël, Epiphanie, Retour du Christ, Ed. Cerf Paris 1967

 rivière ou d'un lac. Comme la fête tombait en plein  hiver, il fallait découper la glace pour atteindre l'eau vive. Là, le prêtre entouré du peuple récitait les prières des bénédiction des eaux dont l'auteur est Saint Sophrone de Jérusalem, Patriarche de Constantinople. Dans cette bénédiction apparaît la dimension cosmique de la fête : en descendant dans les flots du Jourdain, le Christ sanctifie les eaux et tout l'univers. Il les arrache au pouvoir des puissances ténébreuses et leur donne leur dignité originelle : celle d'être les instruments de sa grâce.

Les sources de l'iconographie du baptême du Christ.

La sainte Ecriture:

 

Quand on pense que le Baptême du Christ était la grande fête des premiers siècles et que sa doctrine théologique a inspiré de nombreuses oeuvres de son temps, on est surpris de constater combien la source principale est petite : les récits des synoptiques du Nouveau Testament se réduisent à quelques versets pour décrire l'événement même : (Mt 3, 13-17 ; Mc 1, 9-11; Lc, 4.21-22) . Sa préparation, la prédication de Jean-Baptiste aux foules, venues de toute la Palestine prend une place bien plus importante. Il s'agit là d'un mouvement de masse, qui attire même l'élite spirituelle d'Israël, les Pharisiens. Jean prononce contre eux des paroles d'une rare violence,, que nous lisons chez Saint Matthieu. Et au milieu de cette agitation et de ces foules ferventes, en quelques instants l'événement semble se passer en deux actes : le Baptême du Christ et la manifestation de la Sainte Trinité. Des événements d'une telle densité, le langage humain ne peut les suggérer que par quelques mots déficients. L'iconographie reflète cette pauvreté du langage humain. Dès les premières images elle est limitée dans la représentation de cet instant, et le spectateur devra avoir présent à l'esprit l'histoire du salut pour saisir le sens des personnages, gestes et détails qui sont devenus des symboles riches de signification. 

 

Les Pères grecs et la liturgie :

 

Pour comprendre la richesse théologique de cet événement dans la simplicité de la scène représentée il convient de se tourner vers d'autres sources d'inspiration. La liturgie est une deuxième source, mais les offices de la fête ne sont que le résumé d'une riche littérature théologique antérieure. Ainsi les auteurs de certaines prières des offices, Saint Jean Damascène, Sophrone Patriarche de Jérusalem (mort en 638) et Léon le Byzantin (probablement du VIIe siècle) connaissaient bien l'hymnographie syriaque et purent se servir d'une tradition qui remonte eu IIe siècle.

 

En effet, les écrits de Justin le Martyr ( mort vers 165) (4) expliquent déjà, dans une controverse avec le paganisme, que le Christ ne doit pas se soumettre au baptême de pénitence de Jean-Baptiste, 

(4) PG 6 col. 685  (5) PG 41 col. 429

 car il est le Messie, et Fils de Dieu attesté par la voix du Père. D'autres détails viennent de la traduction des apocryphes; Ainsi, le syrien Tatien, disciple de Justin, parle d'un feu qui surgit du Jourdain quand Jésus descend dans les flots. Epiphane de Salamis écrit aussi que le lieu était inondé d'une grande lumière (5)

 

A partir du IVe siècle , dans les sermons, hymnes et textes liturgiques, le thème du baptême du Christ trouve son unité et l'interprétation de certains éléments leur approfondissement. L'effusion de la lumière, l'apparition des anges, les eaux du Jourdain effrayées qui inversent leur courant et l'anéantissement des démons en sont les plus importants. La pensée imagée des auteurs, grecs et syriaques, inspirés de l'Ancien Testament et surtout des psaumes 74, 77, 114, transforme ces éléments en allégories.

Du Ve au IXe siècle ces idées entrent dans les textes liturgiques, des différentes Eglises d'Orient. Parmi les plus importants il faut citer pour la Syrie le symbole de Jacob Baradas et la liturgie de Sévère : pour les Nestoriens la liturgie du baptême ; pour la liturgie byzantine les textes des offices composés par les évêques Proklos de Constantinople, Eusèbe d'Alexandrie, Cosmas, et le Patriarche Sophronios de Jérusalem. Ajoutons encore certains hymnes qui sont attribués à André de Crète, à Joseph de Sicile, et au moine Théophane de Constantinople cette liste d'auteurs (non exhaustives) montre déjà que la fête du baptême du Seigneur avait pour les Eglises d'Orient une grande importance. Et c'est grâce à la réflexion et à la prière des générations de fidèles que la liturgie donna à un récit biblique de quelques lignes des dimensions immenses.   

 

L'évolution de l'iconographie

La célébration de l'Epiphanie et les sources littéraires de sa liturgie ont leurs origines en Orient, mais les premières représentations figuratives de cette fête proviennent de l'Occident. Des bas-reliefs sur des sarcophages et des ivoires ainsi que des fresques dans les catacombes représentent le thème de l'art de cette époque. Le style est dépouillé et simple, car au-delà de l'événement représenté, ces figures ont surtout un sens symbolique. dans cet esprit, la scène du Baptême du Christ n'est pas d'abord l'image d'un événement historique, mais le symbole du baptême dans l'Eglise, le prototype du baptême;

 

Au IVe siècle, la scène a déjà trouvé sa forme définitive: Jean-Baptiste, vêtu d'un manteau de philosophe pour exprimer sa dignité de prophète, se penche vers Jésus et lui impose les mains. Celui-ci apparaît comme un jeune garçon entièrement nu, il se tient debout dans les eaux. Au-dessus de ce groupe descend la colombe du Saint-Esprit (la première de ces compositions date de l'an 270.

 

A cette époque ce schéma de la composition est complété par des éléments qui rappellent la prédication de Jean-Baptiste :  d'un côté l'arbre desséché, de l'autre celui qui porte du fruit : la cognée se trouve à la racine de l'arbre. On remarque aussi le geste de Jean-Baptiste, la main levée, les doigts écartés,  ce qui signifie qu'il se soumet à l'ordre de Jésus de la baptiser (6)  Ce geste se retrouve sur les icônes de l'époque post-byzantine.

(6) Günther Ristow : Die Taufe Christi, Ed. Bongers, Recklinghausen 1965 p.15 

La représentation du Jourdain est un autre élément caractéristique : les eaux descendent depuis le haut de l'icône et forment une "coulisse" devant laquelle la scène est composée autour d'un axe vertical : la main du Père, la colombe de l'Esprit et le Fils dans les eaux. Tel est le schéma que nous trouvons sur les

sarcophages en Occident.

En Orient, les représentations du Baptême qui nous sont parvenues restent rares du fait des destructions causées par l'iconoclasme au VIIe et IXe siècles. Parmi elles, les mosaïques qui décorent deux baptistères à Ravenne (7) (Ve siècle) ont une autre particularité : la personnification du

(7) Baptistères des Orthodoxes , Ravenne, vers 450 . Baptistère des Ariens Ravenne vers 500

du Jourdain. Celui-ci apparaît comme un homme âgé, avec barbe et longs cheveux, de même taille que les autres personnages tenant une cruche, il verse de l'eau. C'est le service qu'il rend dans la sanctification de l'univers : il fait circuler ses flots. Le soleil et la lune sont eux aussi personnifiés pour représenter l'univers.

 

L'effroi de Jean qui doit baptiser le Christ ou la peur de la créature en contact avec son créateur se trouvent amplifiés dans les textes de la liturgie. Ils se communiquent à tous les êtres qui participent à cet événement. Le Jourdain lui aussi est "pris de peur" ; il recule, tourbillonne. Les personnages du Jourdain et la mer, qui deviennent tout petits aux pieds du Fils de Dieu, montrent aussi des signes d'effroi :  Ils ne peuvent retenir l'eau dans leurs vases, ils tombent et lèvent les mains pour se protéger contre celui qui est plus fort que les éléments. Après le VIIe siècle, ce thème se transforme : l'eau, jadis dominée par les forces des ténèbres et par les divinités païennes, est maintenant soumise au pouvoir du vrai Dieu, tandis que le démon à moitié caché sous les rochers du rivage, est vaincu et terrassé.

 

Au Ve siècle, le Christ a l'aspect d'un homme adulte dans la force de l'âge et son visage rappelle celui du Pantocrator. Parfois il a les reins couverts d'un linge, ou bien il est immergé dans les eaux jusqu'à la taille.

 

En face de Jean, sur l'autre rive du Jourdain, les icônes byzantines montrent des anges, témoins  silencieux qui vénèrent le Fils de Dieu, ils sont représentés la tête inclinée et les mains voilées, gestes de respect chez les byzantins. Témoins de la Nativité et serviteurs après la Tentation, ils indiquent ici que cet événement trouve sa pleine signification dans la sphère céleste.

 

L'icône du Baptême du Christ.  

L'icône du Baptême du Christ donne l'interprétation théologique de l'événement biblique. Déjà au IVe siècle elle a trouvé sa forme définitive et depuis le XIIe siècle elle présente des détails qui font comprendre la profondeur du mystère révélé. Pour le saisir il faut lire l'icône à la lumière des  textes liturgiques et patrologiques.  Ils aident à découvrir derrière la scène historique, un deuxième plan, dogmatique, celui de la réalité divine. Celle-ci se manifeste dans la partie centrale. la leçon est encore accentuée par la simplicité de la composition.

 

Le Baptême - accomplissement de la foi.

 

La scène représente le moment précis du baptême. Jean s'incline vers Jésus et impose la main. Dans le geste de Jean s'exprime tout ce qui s'est passé quelques instants auparavant : Il fut saisi de crainte quand il reconnut Jésus : "C'est moi disait-il qui ai besoin d'être baptisé par toi". (Mt 3.13) La créature se trouve en face du "Seul sans péché", de celui qui ôte le péché du monde" (Jn 1,29)

 

Pour préparer le peuple à la venue du Messie, Jean avait repris un rite de purification qui est celui de la religion naturelle (le bain sacré), mais qui faisait partie des pratiques de certains groupements religieux en Israël, comme les Esséniens. Les foules qui venaient au Jourdain comprenaient ce rite comme "un baptême de conversion, en vue du pardon des péchés."  (Lc 3.3) Jean auquel la parole de fut adressée (Lc 3.2) leur fait comprendre que ce geste exige la conversion des cœurs, une vie dans la justice (Lc 3.10-14) et l'abandon de l'orgueil et des privilèges (Lc 3.8-9) Il menace les foules du jugement de Dieu : "Qui vous a montré le moyen d'échapper à la colère qui vient? La hache est à la racine des arbres : tout arbre donc qui ne produit pas le bon fruit va être coupé et jeté au feu (Lc 3.7-9)    

Mais quand ce prophète se trouve en face du Messie, il saisit l'indignité de l'homme :

A la voix dans le désert :

préparez le chemin du Seigneur, tu vins ô Christ prenant l'aspect du serviteur,

 demander le baptême, toi, toi le seul sans péché, les eaux te virent

et prirent peur:

Le Précurseur saisi d'effroi, s'écria :

Est-ce le chandelier d'illuminer la clarté?

Sanctifie-moi  en même temps que les eaux Sauveur qui du monde effaces le péché; (8)

(8) Idiomèles de Sophonie de la bénédiction des eaux Ménée p. 132

Jésus lui répliqua : 'Laisse faire maintenant: c'est ainsi qu'il nous convient d'accomplir toute justice (Mt 4.14-15) Ainsi Jean se soumet à l'ordre du Messie et accomplit le rite du Baptême. L'icône le montre tout bouleversé exécutant ses ordres. Il s'incline profondément exprimant la soumission totale du serviteur, la main gauche élevée vers le ciel, comme pour attester cet acte incompréhensible pour une créature , l'autre main tendue comme si elle n'osait pas toucher la tête du Fils de Dieu.

 

En face de Jean, se tient celui qui doit accomplir toute justice". L'icône le montre nu dans les eaux, il s'est dépouillé de sa dignité divine,, pour être frère de ceux qui demandent la rémission des péchés. Il s'est soumis à un baptême de pénitence, car il n'est pas homme en apparence, mais en réalité. De la naissance à la Résurrection,, il assume aussi tout le péché de l'homme, et ainsi il se soumet à la loiPlus tard il dira :" Allez pas croire que je suis venu abroger la Loi, mais l'accomplir" (Mt 5.17)

 

Voulant sauver l'homme égaré,

tu n'as pas dédaigné de revêtir l'aspect de serviteur,

Car il te convenait, Seigneur notre Dieu,

d'assumer pour nous, l'humaine condition :

Rédempteur, en te laissant baptiser dans la chair,

tu nous as jugé dignes du pardon;

c'est pourquoi nous te crions :

Christ notre Dieu et Bienfaiteur, gloire à toi " (9)

Lucenaire, vêpres de la Sainte Théophanie Ménée p.123

Ainsi le baptême au Jourdain n'est pas seulement un geste d'infinie condescendance, mais un acte qui inaugure une réalité nouvelle; le Fils devient le Messie qui par soumission à la Loi affranchit tous les hommes. Il commence sa vie publique par cette soumission, à la Loi qui trouvera son achèvement dans le don de sa vie sur la croix, "pour notre salut et pour tous les hommes". Ainsi dans la mort du Fils de Dieu, préfigurée par l'immersion dans les flots du Jourdain, le baptême trouve la plénitude de son sens, il devient sacrement.

 

La manifestation de la sainte Trinité.

 

Ce caractère sacramentel est porteur de la révélation du Mystère trinitaire. Il suffit de contempler l'icône pour s'en convaincre.

Au centre de la composition, sur la ligne verticale, des rayons de lumière descendent vers le Christ qui se tient dans les eaux. Ils prennent leur origine dans une demi-sphère, en trois cercles concentriques d'un ton bleu-vert, symbole de la Divinité en trois personnes. Souvent apparaît dans cette sphère la main bénissante du Père  " Celui-ci est mon Fils bien-aimé ..." Cette main sera pour les icônes des martyrs un attribut nécessaire, car dans le Fils sont bénis tous les hommes, et grâce à cette bénédiction, les martyrs trouvent la force de donner leur vie, comme leur maître.

 

Dans l'auréole se tient l'Esprit, la colombe lumineuse que Jean aperçut, le lien d'amour personnifié entre le Père et le Fils. A partir de cette auréole, la lumière se sépare en trois rayons pour signifier que cette action de Dieu est l'oeuvre des trois personnes divines. Ainsi ce que l'icône exprime est ben ce que chante le tropaire de la fête :

Dans le Jourdain lorsque, Seigneur, tu fus baptisé

à l'univers fut révélée la sainte Trinité :

en ta faveur se fit entendre la voix du Père

te désignant comme son Fils bien-aimé:

et l'Esprit sous forme de colombe  

confirma la vérité du témoignage,

Christ notre Dieu qui t'es manifesté gloire à toi" (10)

(10) Tropaire de la Sainte Théophanie Ménée p 139

Jamais l'Absolu ne s'était dévoilé comme une nature divine existante en trois personnes. C'est ici au Jourdain, pendant le baptême du Christ, que Dieu révèle le mystère de son être pour la première fois. C'est la seule manifestation de Dieu Trinitaire dans les Ecritures. Ainsi, dans la lumière de cet instant, les visions et les prophéties deviennent compréhensibles.

De même la vraie nature du Fils apparaît, comme saint Jean Damascène l'a exprimé dans le langage des premiers conciles : il est "homousios", consubstantiel, de la même nature que le Père. Mais il est aussi e la race des hommes, il a pris la chair humaine et est devenu mortel à cause de son être même qui est amour. Et cet amour veut s'étendre à tous ceux qui sont ses frères. Ainsi le Fils du Père apparaît nu dans les eaux. car il est entièrement homme. 

"La stupeur a saisi ceux qui virent

le Créateur de la terre et des cieux

se dévêtir pour recevoir dans le fleuve

le baptême de la main d'un serviteur

afin d'opérer notre salut

en agissant comme celui qui sert ;

de crainte et d'allégresse dans le ciel 

les Anges furent saisis, tous en chœur.

Avec eux nous nous prosternons devant toi:

Sauve-nous, Seigneur notre Dieu " (11)

(11)) Stichères de None, Ménée, p. 115  

Le corps du Fils explique pourquoi Dieu dévoile le mystère de sa nature : dans cette nudité du corps humain nous comprenons que le Fils s'est dépouillé de toute sa dignité, il est devenu homme pour sauver ses frères, ainsi la "théophanie" ne peut pas être séparée de la rédemption.

Rédemption et Théophanie ne font qu'une seule manifestation de l'amour divin. L'émotion et la joie devant ce mystère reviennent tout au long des offices de cette fête :

"Lorsque vint jusqu'à lui

 Le Seigneur de gloire, le Précurseur

à cette vue s'écria :

Voici le Sauveur

Qui tire le monde de sa corruption,

voici qu'il nous délivre de l'affliction,

voici que par amour il est venu,

sur terre naissant d'une Vierge immaculée ;

et, d'esclaves que nous étions,

il fait de nous, des fils de Dieu;

des ténèbres il fait sortir le genre humain

afin de l'illuminer

par l'eau de son Baptême divin

Venez d'un même chœur

glorifions-le avec le Père et l'Esprit Saint " (12)

(12) Stichères de None, Ménée p.115

Selon l'évangile de saint Jean, le Baptême dans le Jourdain, reçoit encore un autre sens, il devient la fête de la lumière . "Le verbe était la vraie lumière qui éclaire tout homme" (Jn 1.9) Ceux qui étaient "dans l'ombre de la mort" découvrent celui qui est la lumière du monde. cette lumière éclaire la nuit de notre intelligence et libère notre âme de la pesanteur de la matière. "Autrefois, en effet, vous étiez ténèbres, maintenant vous êtes lumière dans le Seigneur (Eph.5.8-9)

 

La sanctification de l'univers.

 

Le mystère trinitaire ne concerne pas seulement le monde divin, mais il éclaire notre propre réalité et d'abord celle de notre monde. En effet, à l'instant où dans un éclair apparaissent la vraie nature de Dieu et le mystère de son amour, toute la création est prise de joie et d'effroi. De joie, car les êtres se sentent touchés dans leur corps par le Verbe incarné, d'effroi, car ils saisissent leur indignité e leurs liens avec les forces des ténèbres.

Les eaux te virent, Seigneur,

les eaux te virent et prirent peur,

vers ta gloire en effet,

les Chérubins, les Séraphins

n'osent porter leurs regards,

mais dans la crainte te servant,

les uns te portent, les autres glorifient

ta puissance, Seigneur :

avec eux nous proclamons ta louange, en disant :

Dieu qui te manifeste, aie pitié de nous." (13)

(13) Apostiche de la bénédiction des eaux. Ménée p.141.

Jean Baptiste et les anges s'inclinent tremblant devant leur maître, et les eaux  sont détournées de leur cours naturel.

La main du Baptiste trembla

Lorsqu'il toucha ta tête immaculée ;

le fleuve du Jourdain rebroussa son chemin

car il n'osait pas te servir ;

si Josué , fils de Noun, lui avait jadis

inspiré du respect,

comment son propre Créateur

ne lui aurait-il inspiré de l'effroi ?

Mais tu accomplis tout le plan du salut

pour sauver le monde, Seigneur

par ton Epiphanie, seul Ami des hommes".

(14)

(14) Litie de la bénédiction de l'eau, Ménée p 140)

Le thème des eaux revient maintes fois tout au long de l'office. Au début de la création, elle contiennent la matière chaotique de laquelle fut formé l'univers. Dans sa solitude, Dieu les survole pur en faire "le Cosmos" l'harmonie de sa création. Depuis la chute de l'homme, leu rôle devient ambigu : elles donnent la fertilité et la vie, mais elles peuvent aussi causer la mort par leur force incontrôlée et elles peuvent devenir déluge. Ainsi pour les religions païennes elle sont souvent lieux de divinités menaçantes. 

La nouvelle création commence au même moment où la Sainte Trinité see manifeste aux hommes pour réaliser leur rédemption. Dieu se tourne de nouveau vers set élément, il le touche par le corps divin du Verbe comme pour le purifier et en faire l'instrument du salut.

Il attire à lui la nature créée pa Dieu

mais enfouie dans les entrailles du Tyran :

Il la fait renaître en reformant le genre humain,

Le Seigneur accomplissant son oeuvre puissamment, car il est venu pour la  sauver. (15)

(15) Ode 3 des Matines, Ménée pp 144-145)

 L'icône exprime cette idée en présentant les eaux en tourbillons et par les allégories de la mer et du Jourdain. Les eaux se détournent et montrent leur peur, ou elles se  soumettent au service du Fils de Dieu. Quelquefois on voit un dragon s'enfuir, sous les rochers du rivage : la sanctification de l'univers commence par la victoire du Christ sur les forces des ténèbres. Sur d'autre icônes on peut déjà voir le symbole du baptême des chrétiens : dans les eaux des poissons se retournent vers le Fils de Dieu, comme s'ils représentaient les baptisés. En effet, ils ont reçu par le sacrement la ressemblance avec celui qui est représenté dans les catacombes sous le symbole du poisson. 

Notre regard revient au Christ le centre de toute la composition, point focal aussi des vérités exprimées dans cette icône. "Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui j'ai mis toute ma complaisance." (Mt 3,17 ; Mc 1,11)

Cette parole solennelle du Père n'est pas seulement une manifestation de sa faveur, mais exprime sa volonté de donne à l'humanité le Sauveur. Ainsi faut-il mieux lire le texte grec: en qui  j'ai mis mon dessein bienveillant" (16)

(16) cf. Jean-Marie Garrigues : Dieu, sans idée du mal, Ed. Critérion Limoges  1982 p.85

Le dessein bienveillant est la volonté de Dieu depuis l'éternité d'introduire les hommes dans sa paternité. "Nous avons été adoptés en Jésus-Christ élus en Lui dès avant la fondation du monde" (Eph.1,4). Et même après la rupture des origines, Dieu ne peut pas se renier au mal. Ainsi son Fils doit épouser une humanité devenue ténèbres, il doit se substituer à elle, doit devenir "l'Agneau de Dieu qui ôte le péché du monde". (Jn 1,29)

La richesse doctrinale de cette icône nous permet de mieux saisir l'importance de la fête de la Théophanie. Fidèle, à l'enseignement de l'Ecriture et de la liturgie, l'icône de la Théophanie nous détaille tout un enseignement théologique. Elle nous montre d'abord ce qu'est la révélation du Christ au monde : comment son geste d'humilité est le dévoilement de sa vraie nature, tout à la foi divine et humaine. Mais cette première manifestation ne s'arrête pas au Christ: elle est nécessairement la révélation trinitaire faite pour la première fois de façon très explicite. Enfin, cette révélation  de la vie divine est en même temps la révélation de la vraie nature du monde aux yeux de la foi.

 

Ainsi cette icône nous porte un triple enseignement capital sur le Christ, sur la Trinité et sur notre monde humain.

 

Père Eggon Sendler dans Plamia  N° 61      



21/08/2016
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