Le Père Alexandre Men'

Le Père Alexandre Men I

Sa vie

Le dimanche 9 septembre 1990, le Père Alexandre Men' a été assassiné à la hache, alors qu'il venait de sortir de chez lui pour se rendre dans sa paroisse de Novaïa Derevnia, un village situé près de Pouckino, à une quarantine kilomètres de Moscou.

 

Il était né le 22 janvier 1935 - c'est-à-dire en pleine période stalinienne - dans une famille de l'intelligentsia moscovite. Son père, ingénieur chimiste, était d'origine juive comme sa mère. Cette dernière, convertie à l'orthodoxie, avait fait baptiser son enfant en même temps qu'elle-même. Le garçon fit de bonne études secondaires: puis il entra dans un institut de biologie de Moscou, qui fut après transféré à Irkoutsk. Au terme de ses études à Irkoutsk il ne reçut pas de diplôme car il fut exclu de l'institut lorsque les autorités furent au courant de ses convictions religieuses.

Dès son adolescence, Alexandre avait désiré devenir prêtre, mais il pensait qu'une formation laïque serait utile dans son ministère, en effet, son idéal était de mener à la fois religieuse et scientifique, à la façon du Père Teilhard de Chardin. Puisque la route était barrée du côté des sciences, il se tourne résolument vers le sacerdoce. Il se marie en 1956 puis sera ordonné diacre en 1958 et prêtre en 1960. Il suivit des cours par correspondance organisés par le séminaire de Leningrad, puis ceux de l'Académie théologique de Zagorsk. En raison de sa formation antérieure de biologiste, comme en raison des prétentions scientifiques du régime soviétique, les rapports de la science et de la foi occuperont une place importante dans sa réflexion et dans sa recherche. Une recherche personnelle, mais qui reste inséparable de son oeuvre d'évangélisation, de son action pastorale.

Cette action pastorale fut d'abord l'oeuvre d'un homme chaleureux, accueillant aux personnes et ouvert à tout ce qui fait la vie des gens. Ajoutons que cette action fut menée d'une façon aussi efficace que discrète. Elle se caractérise par un courage exemplaire mais aussi par une prudence remarquable. En ce sens, on peut dire qu'il a parfaitement appliqué le précepte évangélique donné aux apôtres: "Soyez simples comme la colombe et prudent comme le serpent". Le résultat de ce travail ne fut pas moins qu'un véritable renouveau de la vie chrétienne, de la vie paroissiale. En fait, son action débordait très largement le cadre des petites paroisses dans lesquelles il fut toujours confiné et de plus dans lesquelles il restait placé sous la direction d'un responsable car il ne fut nommé à la tête de sa paroisse que sur la fin de sa vie.

Quel fut le secret de cette oeuvre, quel moyen utilisera-t-il dans son apostolat? Il constitua de petits groupes de réflexion et de prières qui réunissaient les nouveaux convertis. Si la persécution exigeait la prudence dans ces groupes, la foi évangélique exigeait aussi d'être transmise aux autres.

Cette action apostolique avait beau rester discrète, elle ne pouvait pas échapper à l'attention des autorités, elle devait même provoquer une inquiétude. La première alerte sérieuse se produisit en 1970. Il semble que ce soient les livres du Père Alexandre publiés en russe, à l'étranger, au Foyer oriental chrétien de Bruxelles qui aient été à l'origine de l'intervention des autorités : le père Alexandre est alors transféré dans une autre paroisse (cella de Nova Derevnia). En 1980, nouvelle alerte qui cette fois semble plus grave. En effet, le Père Gleb Yakounine a été arrêté le 1er novembre 1979, le Père Doudko le 15 janvier 1980: on attend l'arrestation du Père Alexandre. Il devait y échapper grâce aux interventions publiques et privée de ses amis en Occident, comme celles du Comité de défense des Pères Yakounine et Doudko.

Mais la persécution allait reprendre et il était très étonnant que le Père Alexandre n'ait pas été arrêté en 1984; Le KGB cherchait un motif pour l'envoyer au Goulag : alors on le convoqua presque quotidiennement à d'interminables interrogatoires. De nouveau en 1986, la presse soviétique l'a grossièrement attaqué spécialement le journal Troud (le Travail). Les représentant de l'Eglise orthodoxe , protestante et catholique de France ont alors adressé une lettre de protestation aux autorités soviétiques (Khartchev). Le Père fut très inquiété mais l'arrestation fut évitée.

A vrai dire, cette hargne du pouvoir soviétique était compréhensible, si l'on se met au point de vue de ce dernier. Non que le Père Alexandre ait été un militant politique : il serait difficile de lui adresser ce reproche. Mais il était pire que cela: un chrétien qui sait qu'il ne peut y avoir de compromis entre l'idéologie communiste et la foi chrétienne. Cette conviction n'était pas proclamée de façon provocante, mais elle était signifiée tant par son action pastorale directe tant par son action d'écrivain: fermement et sans équivoque il dénonçait la pauvreté, la fausseté de la pensée, de la morale, de la vie soviétiques. Cela ne pouvait lui être pardonné.

Selon la version officielle la mort du Père Alexandre est à comprendre comme un simple crime crapuleux. Version difficile à admettre : en effet, si le porte-document a disparu, ni la croix pectorale ni les objets de valeur qu'il pouvait porter sur lui n'ont été dérobés. On a aussi évoqué le mouvement Pamiat, intégriste et antisémite, qui semble un excellent alibi: on ne prête qu'aux riches. Mais il semble bien qu'il faille regarder plus loin et plus haut : trop de signes nous y invitent

Le Père Alexandre a été assassiné à coup de hache, et par un homme qui l'a frappé par derrière. Moscou ne manque pas de gens qui savent manier le révolver voir le couteau, mais il fallait que le meurtre du Père Alexandre soit un meurtre rituel : il a été châtié comme les traîtres de l'ancienne Russie, avec l'arme dont le peuple russe s'est servi contre l'ennemi, l'étranger, l'envahisseur.

Fervent orthodoxe, et très strict dans son respect de la hiérarchie de son Eglise, de ses lois et de sa tradition propre, c'était aussi un orthodoxe ouvert et en particulier ouvert au catholicisme ; avec Soloviev, qu'il n'y a et qu'il ne peut y avoir qu'une seule Eglise en Orient et en Occident, même si elle sont temporairement séparées. Non seulement ouvert au catholicisme, mais très soucieux de retrouver les racines juives de la foi chrétienne, sachant que c'est une condition de l'orthodoxie (à tous les sens du mot) Autant de prises de positions qui sont dérangeantes!

Né au moment même des purges meurtrières de Staline, ordonné prêtre en pleine persécution kroutchevienne, il est assassiné en pleine "perestroïka" comme pour nous dire les limites de cette entreprise qui est celle que le pouvoir soviétique mène peut-être de façon désespérée mais de façon fort constante, pour sauver le régime et se maintenir au pouvoir. Car, s'il est bien vrai que le citoyen soviétique, se voit concéder une liberté pour lui inouïe, il s'agit d'une liberté dont le pouvoir soviétique entend bien fixer fermement les limites.

En vérité, avec le père Alexandre la Russie compte un nouveau martyr. Et son sacrifice nous redit qu'en URSS vouloir vivre l'Evangile était puni de mort. 

 

La direction de Plamia

 

Autobiographie du Père Alexandre Men sous forme d'Interview

(Interview de Irina Bystrova. Dans le Komsomol de Moscou le 24 mai 1989)

Une flèche sur la corde tendue.

Une chambre de quatre mètres carrés de la paroisse de Novaïa Derevnia. Sur la table il y a, avec des prosphores, le livre de Galitch avec de nombreux signets. C'est ici qu'il l'a baptisé déjà adulte. Mais si nous parvenions malgré tout à trouver les livres du proscrit Galitch, c'est à peine si nous avions connaissance de ses livres à lui ... les livres du philosophe et théologien Alexandre Men, qu'à présent nous pouvons voir, bien que rarement, dans le magasin "Rareté" .

Rarement. C'est pourquoi dans divers coins de Moscou on fait la queue "pour Men" ... Les gens veulent connaître par lui Nadejda Mandelstam , dont il était ami, Tarkovski, avec qui il a étudié, savoir pourquoi il fut en discussion il y a vingt ans avec Doudintsev au sujet des "habits blancs". Les gens veulent savoir pourquoi dans l'édition bruxelloise de la Bible on a utilisé précisément ses commentaires à lui. Nous lisons ses articles dans des revues laïques, nous voyons ses interventions au théâtre "Sur les planches"...

 Le temps ! Mais malgré tout il lui faut expliquer. "Je suis un homme comme vous, comprenez-vous?" C'est difficile à comprendre. Mais à présent, nous sommes plus proches que jamais de cette compréhension

- Père Alexandre, parlez-nous de votre éducation de votre famille.

- Mon père avait terminé deux Instituts. Il travaillait comme Ingénieur des textiles. Encore dans l'enfance il avait perdu la foi sous l'influence d'un instituteur, bien qu'il ne soit pas devenu athée; il était seulement un homme non religieux. Mais dès sa jeunesse ma mère s'était d'elle-même tournée vers la foi, elle vivait dans l'amour du Christ. Dans mon enfance j'ai pensé à me mettre au service de Dieu, en embrassant une carrière scientifique ou artistique; je me passionnais pour la biologie, pour l'histoire, je dessinais. Mais à douze ans j'avais pris la décision de me consacrer au service de l'Eglise, et c'est alors que j'ai écrit mon premier "opus" théologique. A quinze ans, je servais à l'autel, je faisais les lectures et je chantais dans le chœur ... Quand j'avais fini l'école, j'avais déjà assimilé tous les cours du séminaire, mais je n'avais pas délaissé pour autant les sciences naturelles et l'histoire. C'est mon directeur spirituel, Boris Alexandrovitch Vasiliev, ethnographe, anthropologue, théologien, littérateur, un ami de notre famille, qui m'a soutenu dans mon ambition de concilier la science et la foi. Et jamais je n'ai vu de contradiction entre la foi et la connaissance.

- Père Alexandre, vous avez dit quelque part que le non-conformisme est une qualité de l'âme.

- Le non conformisme c'est, selon moi, une sauvegarde pour l'individu de son droit à appréhender le réel à sa façon à lui. Ne pas s'abandonner à la pensée collective. Ne pas accepter aveuglément sans esprit critique, ce qu'on appelle les représentations collectives, qui viennent encore de la couche primitive commune. Et lorsque manquent ces valeurs personnelles., alors l'homme devient une particule de la masse, qu'on peut aisément manipuler.

- Comment alors savoir si ces hauteurs de l'âme nous serons accessibles lorsqu'on permet aux gens de ne pas faire partie de la masse ?

- Il y a des cercles de notre société qui ont pris ce but très au sérieux, en particulier dans les domaines de la culture ou de la création. Ce qu'ils ont fait, bien sûr, ce n'était que des premiers pas, mais de grandes importances. Il me paraît que ce qu'il y a de révolutionnaire chez Gorbatchev, c'est qu'il a été le premier à miser sur le peuple et non sur la masse. Car le peuple est un tout qui prend conscience de soi, dans ces gens qui ont une pensée plus libre et plus personnelle. C'est pourquoi ce qui représente le mieux le peuple ce sont les intellectuels Ils sont sa voix. En fait, cette voix n'est pas toujours fiable et adéquate, mais c'est quand même la voix du peuple et non de la foule.

- Pouvez-vous nous donner de exemples pris dans l'histoire, du bien qu'on doit au non conformisme?

- Prenons l'histoire de la littérature russe. Tolstoï a terriblement mis en accusation l'injustice sociale et aussi bien des traditions. Et il s'est efforcé de fonder une religion universelle à partir des fragments de croyances orientales et il appelait cela un renouveau du christianisme. C'est la tragédie de sa personnalité. Mais le pathétique de son sens moral nous ravira toujours. Et Tchaadaïev, et Gogol et Saltykov et Dostoïevski ont été aussi des non conformistes et des opposants.

- Mais que penser de notre littérature dans une période de stagnation ?

- Si c'était une littérature authentique, elle a toujours été le fait d'un esprit libre, fût-ce de façon masquée. C'est surtout dans le fantastique car  c'était  moins surveillé.

- C'est pour cela que vous aimez tant le fantastique

- Pas seulement pour cela. Le fantastique donne beaucoup de possibilités à la pensée. Certains romans des frères Strugatski contenaient évidemment bien des défis et ils furent imprimés avec peine, on leur faisait des difficultés, mais cependant leurs livres parurent Des livres tels que "l'île habitée", et "un escargot sur le mur". Je considère "l'escargot" comme génial, la meilleure oeuvre de tout cette époque. A propos, elle n'a pas été imprimée tout entière. Des morceaux de ce livre ont été dispersés dans de diverses revues ou almanachs.

- A l'époque où nous attendions de nouveaux romans de Strugatski, vos lecteurs attendaient de vous des livres. Mais on le sait, chez nous on n'imprime pas les livres de théologiens.

- En mars de cette année, il y aura trente ans que mon premier article est paru dans le "Journal du Patriarcat de Moscou". Ensuite on en a publié une dizaine. En même temps j'écrivais des livres pour les amis et les paroissiens. Je ne mettais pas mon nom, car mes lecteurs savaient qui était l'auteur. Evidemment, ils ne pouvaient pas voir le jour; ils étaient répandus sous forme de samizdat. Mais en 1968 est sorti en Belgique, de façon inattendue pour moi mon livre : "Le Fils de l'Homme", - sur la vie et la personne du Christ. Les éditeurs du Foyer Oriental Chrétien l'ont mis sous un pseudonyme comme cela se produisit pur les autres livres. Ce n'est qu'ensuite qu'ils parurent sous mon nom.

- Père Alexandre, à l'étranger on publiait durant toute cette époque des théologiens russes, mais surtout des morts ; parmi les vivants on a publié que vous et Doudko. Pardonnez la curiosité, mais elle est naturelle. Verse-t-on des honoraires pour les livres théologiques?

- Les éditions russes sont sans honoraires. Je suis déjà reconnaissant qu'on ne me fasse pas payer le papier et l'impression.

Dans le monde entier on connaît les philosophes russes. Le vingtième siècle s'en fait gloire. Il n'y a que chez nous qu'ils étaient jusqu'à ces derniers temps des êtres inconnus.

Et ce n'est pas étonnant. La pensée religieuse scientifique avait été entièrement détruite chez nous. Toutes les écoles théologiques avaient été fermées. Tous les théologiens  ou bien avaient péri, ou bien avaient quitté la patrie. Cela portait un coup sérieux à la théologie orthodoxe.

- Nous savons que l'athéisme n'a pas fait son apparition en 1917. Voyez-vous une différence entre l'athéisme d'avant la révolution et celui d'après?

- L'athéisme a toujours été l'athéisme. Mais "avant" il était un choix libre de l'homme et un refus volontaire de la foi, et "après" il est devenu intéressé, car le gouvernement l'appuyait et le protégeait. Et en soi c'était déjà une atteinte au principe d'un état laïc. On dit que l'Eglise est entrée dans l'ère constantinienne lorsqu'au IVe siècle elle a reçu le soutien de l'Empire. Et quelques historiens disent ironiquement qu'en 1920 l'athéisme est entré dans son "ère constantinienne", qu'il est devenu chez nous une religion d'Etat. cessant d'être une opinion libre. En fait, il a tout simplement montré qu'il avait peur, en ne donnant pas aux autres opinions la possibilité de s'exprimer ouvertement et en exploitant ainsi sa position privilégiée.

- Comment selon vous, l'attitude de l'Etat vis-à-vis de l'Eglise a-t-elle évolué?

- Je pense qu'au début on tenait quand même compte de l'Eglise. Plus tard, dans les années 20, lorsque commencèrent les schismes dans l'Eglise, quand elle fut très affaiblie et perdit son autorité dans de nombreuses couches de la société, on en profita pour écraser totalement la religion. Quant à la politique de Staline durant la guerre...  C'était une ruse tactique. C'était une manœuvre à l'intention des Alliés et de l'esprit général dans les masses.

- On a écrit qu'il avait été un étudiant modèle au séminaire.

- Il est douteux qu'il ait été un étudiant modèle. Il fut essentiellement un intrigant, un assoiffé pathologique de pouvoir Même ses mérites envers le marxisme, ne sont qu'un mythe politique.

- Vous-même, Père Alexandre vous considérez que la religion n'avait aucune relation avec son culte?

- Une relation tout à fait directe. Il cherchait consciemment à éliminer la religion, pour la remplacer par son propre culte, parce que cela lui était politiquement utile. Il comprenait que la peur ne suffisait ne suffisait pas à assurer son pouvoir de leader et un dévouement total envers lui. Mais si on le considérait comme un être supérieur, comme un dieu, alors ce dévouement pouvait devenir sans limite.

- Et dans votre jeunesse croyiez-vous en lui?

- Je pense que j'ai été très tôt vacciné contre le culte de Staline. En fait, à l'époque stalienne, j'ai découvert, au marché, entre des clous et des cobayes... de vieux livres de Vladimir Soloviev, de Serge Boulgakov et je les ai lus... avec le frisson. En ce temps-là alors qu'il n'y avait ni samizdat ni tamizdat, et que dans le domaine de la philosophie on ne publiait que des galimatias,   qu'il ne valait même pas la peine de ramasser, j'ai découvert le monde des grands penseurs.

- "Il a étudié la biologie à Moscou et à Irkoutsk." Voilà ce qu'on écrit de vous, Père Alexandre, et cela nous étonne d'un ecclésiastique ...   

- Après l'école, j'ai décidé de poursuivre à l'Institut. Et au séminaire après voir terminé les années nécessaires. La Biologie était mon "hobby". Mon choix, effectivement se porta sur elle. Notre institut moscovite pour l'étude des animaux à fourrure fut réorganisé sous Khrouchtchev. Après la seconde année de cours on nous envoya à Irkoutsk. Durant ces années, d'études, comme à l'école, j'ai continué à étudier avec ardeur la philosophie religieuse et la théologie, les usages liturgique. C'est ainsi que j'ai assimilé les bases du cours académique. Quant à la biologie... Il ne m'a pas été donné d'y faire carrière. Je fus exclu au moment des examens d'Etat, car j'étais noté comme "activiste ecclésial".

- Qu'avez-vous ressenti à cette occasion?

- J'ai pris cela comme un signe qui me venait de Dieu. J'ai fait mon service militaire. Et l'été 1958 j'ai été ordonné à l'âge de 23 ans. Plus tard j'ai achevé mes études du séminaire et de l'académie, par correspondance.

- Si la politique par rapport à l'Eglise avait été différente, seriez-vous devenu un prêtre ou auriez-vous préféré la science ?

- Ma décision n'a pas dépendu de la politique. Mais si la situation avait été autre, il est vraisemblable que j'aurais joint le travail scientifique au travail théologique et pastoral, comme l'ont fait en occident Wassman, Teilhard de Cardin ou Powel.

- Les temps changent même chez nous. Et à présent certains ecclésiastiques peuvent concilier leur activité avec une participation aux Assemblées des Soviets. Que pensez-vous de la campagne électorale dans notre pays ?

- Le plus positif, c'est une première expérience de certains éléments de démocratie. Il n'est pas possible, évidemment, de les introduire tous d'un seul coup et complètement. Parce que la démocratie ce n'est pas un lapin qu'un prestidigitateur fait sortir d'un chapeau. Il ne suffit pas d'élections isolées. la démocratie mûrit lentement dans la conscience des hommes. Dans les traditions de la société. Une société, si elle a été longtemps privée de traditions démocratiques, n'est guère préparée à la démocratie: c'est pourquoi il est nécessaire de lui refaire ses principes. Il faut travailler avec patience, avec opiniâtreté, avec persévérance. Il faut faire de vraies élections, de façon que les gens s'y habituent. De façon que les gens finissent par se persuader que c'est sérieux, que ce n'est pas un jeu.

- Pour qui croyez-vous que ce sera le plus difficile, - une fois cet aspect de jeu mis de côté ? sera-ce difficile pour la jeunesse?

- Non ! Non !  Elle est, avant tout indifférente à la politique. Si ce doit être difficile pour certains, ce sera d'abord pour les vieilles gens. J'ai une tante, une personne vieillie sous le harnais du parti, une communiste. Celle-là... elle ne supporte même plus la télévision. C'est un vrai martyre pour elle de regarder ce qui détruit sa mythologie. Je lui avais toujours dit: un temps viendra pour nous A présent nous sommes témoins de la cinquième révolution Russe, après celle de 1905, de Février, d'Octobre, de Khrouchtchev. Je comprends que les risques de la cinquième révolution sont très grands, je ne sais pas si elle triomphera ou non. mais il est hors de doute qu'elle a commencé.

- Et nous on y pense et on se demande: est-ce que quelque chose va se déclencher ou non ? et de qui cela dépend-il : d'en haut ou d'en bas?

- Pour le moment d'en haut. Pour le moment c'est ainsi parce que la cinquième révolution..., elle se fait au sommet. Et il faut bien qu'elle se fasse au sommet, parce qu'en bas c'est la discorde et l'inertie., l'opposition, et cela est une énorme puissance. Dans ces conditions on ne peut tout faire d'un coup.

- Ainsi donc, le temps est venu. Et on reproche à la jeunesse qu'elle soit prête à n'importe quoi, qu'elle soit rassasiée et qu'elle veuille encore autre chose, qu'elle devienne enragée. Que pensez-vous de ces reproches et que reprochez-vous? Le film "Est-il facile d'être jeune?" est-il un découverte pour vous?

- Ce fut une révélation pour ceux qui concevaient l'histoire de la lutte pour un certain idéal social comme une lutte pour un avenir où l'abondance du vêtement et de la nourriture serait garantie. Qu'on assure tout cela et tout sera merveilleux. Nous savons nous chrétiens, que cela ne va pas comme cela. L'abondance pour tous (et chez nous elle n'existe pas) ne résout pas les problèmes essentiels de l'homme., les problèmes de l'esprit. " L'homme ne vit pas seulement de pain," c'est pourquoi le tragique de l'incertitude morale m'est compréhensible, car outre le pain il y a encore besoin d'idéaux spirituels, et ils manquent. Ce qui est mal, ce n'est pas que les gens soient nourris et vêtus, mais qu'il n'y ait pas de sens à leur vie. Parce que ce qu'on leur offre ne vaut pas la peine qu'on en vive. C'est là que le matérialisme est en faillite.

- Pourquoi est-ce surtout parmi la jeunesse qu'il y a à présent plus de délits?

- C'est le résultat d'une profonde crise morale, spirituelle, idéologique et sociale. Il y a eu chez nous un appauvrissement artificiel de la culture spirituelle. Alors qu'elle aurait dû se développer de façon organique, on s'est efforcé de la casser, de la frapper ou de la détruire, lorsque se faisait une sélection idéologique. Voilà pourquoi il y a eu cette rupture dans la tradition spirituelle. Il n'est pas étonnant que fassent surface de si sombres éléments. Ils ne peuvent être dominés qu'à partir d'un principe spirituel. Si celui-ci manque, si l'homme n'en a même plus idée, alors c'est la bête fauve qui apparaît en lui. Pis que la bête, le démon.

- Dites-nous si vous avez trouvé de la compréhension chez vos propres enfants? Sont-ils croyants?

- Oui. Je pense que j'en ai trouvé. Je leur ai tout expliqué dès le début. Et aussi la situation dans le pays. Je leur ai parlé de la vérité, de Dieu, de la vie. A l'école c'était différent. Croire ou ne pas croire, - ils ont fait leur choix. Ma fille a fait la médecine. Mais elle travaille en iconographie dans l'atelier d'art de Grabar. Mon fils est musicien dans un orchestre de rock. Mais ce sont des croyants.

- Père Alexandre, est-ce seulement depuis le millénaire du baptême de la Russie que s'est modifiée l'attitude envers l'Eglise?

- Je crois que c'est seulement un prétexte remarquablement opportun. Je suis convaincu que nos dirigeants ont compris que la discrimination envers des millions de croyants, le mépris des valeurs morales et culturelles, n'avaient rien apporté de bon. En outre, la haine envers les croyants, propagée par la propagande antireligieuse, avait amené le schisme et la discorde dans la société, faisant d'une partie importante de la population, des gens de "troisième catégorie". C'était dangereux, injuste, inimaginable. Et bien sûr, antidémocratique. Car une des premières conditions de la démocratie c'est la liberté de conviction. Et cette liberté suppose aussi la liberté d'échange des informations, qui était chez nous limitée.

- A présent les autorité locales n'ont plus le droit de décider si, par exemple, on peut ou ne peut pas sonner les cloches sur leurs territoires. Faudrait-il encore quelques autres actes qui seraient en contradiction avec la Constitution et qui renforceraient la liberté de croyance?

Les décisions et les actes sont nécessaires, cela va sans dire. La lutte continuera.

Mais les autorités locales peuvent bien plus qu'elle n'en ont le droit. Ne croyez-vous qu'il suffise d'un coup de téléphone de Moscou pour remettre les choses en place. Les autorités locales restent des autorités locales

- Et cela non seulement par rapport à l'Eglise.

Les nouvelles conditions ont rencontré bien des difficultés. L'origine en est simple : la routine des idées, l'incapacité à se restructurer rapidement, à comprendre les changements. Ces derniers se sont produits trop rapidement, à comprendre les changements et les gens vivent de façon inerte. Un fonctionnaire est l'homme le plus prudent qui soit au monde. Il est resté le  même depuis la Babylone ancienne jusqu'à nos jours. Par exemple, une communauté demande à être enregistrée, les autorité locales l'interdisent. Commencent les voyages aller-retour à Moscou. A présent la presse en parle souvent, et précédemment cela se reflétait dans les programmes des "radios étrangères". C'est à ce sujet que sont intervenus chez nous les prêtres Yakounine et Eichlimann. Et on leur a interdit de célébrer. Eichlimann est mort et Yakounine est allé en camp de concentration, et ensuite en exil. A présent il a été libéré et il exerce son ministère, il travaille activement.

- On dit que, vous aussi, vous avez eu des difficultés ?

-  Dans ma jeunesse j'ai eu un père spirituel, le P. Pierre Chipko. Il a passé trente ans dans les camps ou en exil. Ensuite il a été réhabilité. Quand je songe à tout ce qu'il a subi, il m'est difficile de parler de ce qui m'est arrivé. Je dirai ceci : dans les années difficiles j'ai appris la valeur de chaque minute. Je rends grâce à Dieu de ce qu'il m'a été donné de servir sans interruption pendant quatre décennies.

- Et avec cela bien des gens vous disent hérétiques.

- Tout cela c'est de la bêtise. Jamais je n'ai défendu des doctrines qui ont été condamnées par l'Eglise. Dans l'Orthodoxie règne la liberté de pensée, on admet des différences dans ce qu'on appelle les "thélogoumena",  les opinions théologiques. Mais parfois des gens qui l'oublient considèrent comme hérétiques des idées qui ne leur plaisent pas. Voilà tout.

- A en juger d'après vos publications dans des revues profanent, vous écrivez pour des croyants et pour des non-croyants.

- Pour moi tous les hommes sont des enfants de Dieu. Et je n'ai jamais cru aux incroyants ! Pour moi, un athée c'est un croyant qui n'a pas conscience de sa foi. Car Dieu est vivant dans l'âme de tout homme.

- Et vous considérez qu'on peut concilier l'appartenance du parti ou au komsomol avec la religion ?

- C'est le cas dans bien des partis communistes du monde entier. L'Eglise ne dicte pas à l'homme ses opinions politiques. Mais suivant les règles de notre parti et du Komsomol une telle conjonction n'est pas permise.

- Et pensez-vous que la foi préserve de la délinquance?

- Ce n'est pas une garantie absolue que l'homme sera assuré contre la délinquance. Mais la foi entretient de puissantes impulsions internes qui sont dirigées contre le mal. Et c'est justement cela qui est important. C'est bien plus important que la crainte d'un châtiment pénal. La criminalité est réfrénée par des forces internes bien plus que de l'extérieur.

- Et si on permettait à présent aux prêtres d'aller célébrer dans les prisons, le feriez-vous?

- Bien sûr ! Il y a certainement là des gens qui ont besoin de nous. En fait la loi n'interdit pas l'accès des prisons au clergé. Mais en pratique c'est rarement permis. Je ne connais qu'un ou deux cas où on l'ait autorisé.

- Vous faites souvent des citations en anglais.

- A présent tout est en anglais. En fait, il est bien rare que je puisse converser avec qui que ce soit, et je lis rarement de la pure littérature (belles lettres), seulement du fantastique. Les travaux philosophiques, bibliques, c'est mon thème de base, d'une façon générale.

- Alors on voudrait savoir ce  que vous ressentez devant l'opera-rock "Jésus Christ super-star?"

- C'est un apocryphe musical. Celui qui a lu le livret sait que c'est écrit avec des mots à la fois regrettables et comiques. Mais la musique est remarquable. Les gens doivent exprimer leurs sentiments de façons diverses. Nous ne devons pas leur imposer l'art et la création. La musique de l'opéra m'a beaucoup plu. Mais le libretto est mauvais. Et c'est très bien qu'il soit si difficile de comprendre ce qu'on chante.

- Père Alexandre, pouviez vous imaginer l'an dernier que vous feriez plusieurs conférences par jour, votre soirée à "la maison centrale des écrivains" vos articles dans "Littérature étrangère", dans "Horizon"? 

- Je me sens comme une flèche qui s'est trouvée longtemps sur une corde tendue. J'ai toujours fait tout ce que je jugeais de mon devoir, mais les possibilités étaient limitées. L'apôtre dit : "Malheur à moi si je ne prêche pas l'Evangile". Mais tous mes rêves se réalisent : Sauf un : le travail cinématographique. C'est tout à fait sérieux ! Certains de mes travaux théoriques pourraient être mis à l'écran.

- Des travaux théoriques en théologie?

- Oui. Je voudrais faire une série de films documentaires sur les fondements du christianisme. Pour moi l'idéal ce serait de faire un film appelé "La Bible". Un film à la fois documentaire et artistique. Je pense que cela se réalisera d'une façon ou d'une autre.

- Avec toutes vos occupations? Comment s'organise votre journée habituelle?

- Chaque serviteur de l'Eglise adapte sa journée aux circonstances de sa vie. Mes journées et même mes heures, tout cela est strictement réglé. Quand il y a office, je me lève tôt, aux environs de cinq heures. Je vais à Novaïa Derevnïa, à l'église. Là je célèbre les offices, les confessions, les sacrements, puis les conversations et les réunions avec les paroissiens qui en ont besoin. Ensuite, s'il n'y a pas de malades à visiter, je vais à mes affaires. Quant cela va bien je vais à pied jusqu'à la gare, en guise de promenade. Comme j'habite dans la banlieue je n'ai pas à aller dans les magasins pour trouver des pommes de terre. Nous avons un jardin. Si c'est le jour de repos, j'écris depuis le matin jusqu'au repas de midi, et l'après-midi je m'occupe du jardin, des lettres, du travail de rédaction, je me repose, je lis, j'écoute de la musique, je regarde la télévision. Comme chaque chrétien, je lis la Bible chaque jour, les oeuvres des saints, et je consacre aussi du temps à la prière. Au théâtre je ne vais pratiquement jamais. J'aime le cinéma. Mais j'ai rarement le temps d'y aller. Le plus souvent, je me contente, comme on dit à présent, "de la télé".

- Puis-je me permettre encore une dernière question, Elle est insidieuse : Y-a-t-il eu jadis une fin de monde, l'Atlantide, un déluge universel? Y en aura-t-il encore?  

- La seconde question est actuelle. Et vos gazettes en parlent de façon très sérieuse. Pour ce qui concerne la première, il faut avouer que c'est une idée attrayante. Elle nous séduit par sa représentation romantique de l'effondrement d'une civilisation. Mais il n'y a pas de données sérieuses nous permettant de conclure qu'il a vraiment existé une civilisation qui fut détruite par le déluge. C'est dommage, n'est-ce pas ?

Pour ce qui me concerne une fin du monde tout proche... je crois que, s'il y a une catastrophe sur la terre, le genre humain survivra malgré tout, il continuera son développement. Et plus il étudiera ses erreurs passées. moins il les répétera dans l'avenir. Malheureusement, cette étude est une chose que nous ne faisons pas souvent. Et nous le payons bien cher.

 

Interview de Irina Bystrova, (publié dans le Komsomol de Moscou, le 24 mai 1989)      

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

        

 

           



09/09/2016
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