Léonide Féodorof; Kalouga, trois mois de répit

Kalouga, trois mois de répit.

O.c. pp; 145-148

L'indignation soulevée à l'étranger par l'arrestation et l'incarcération de l'Archevêque Ciéplak restait vive. Le gouvernement soviétique estima qu'elle lui était préjudiciable et, le 22 mars 1924, le Comité exécutif général décida d'expulser l'archevêque du pays. Le 9 avril, deux tchékistes, le firent sortir de la cellule de la  prison Boutyrka où il se trouvait et lui ordonnèrent de le suivre. L'archevêque crut qu'il allait être fusillé. Après un long voyage en auto puis en train vers une destination toujours inconnue, les policiers le laissèrent seul sans ressources. Il était en fait à un point frontière avec la Lettonie. Il prit un train pour Riga mais, comme il n'avait pas un seul kopeck dans sa poche, il dut mendier le prix du billet au contrôleur qui se trouva être un catholique d'origine polonaise... En Lettonie, en Pologne surtout puis à Rome, l'Archevêque reçut un accueil triomphal.

Entre-temps, le P.Vladimir Abrikossof à Rome, de concert avec Mgr Okolo-Kulak, ancien doyen de Smolensk, exilé à Varsovie, n'épargnaient aucune démarche pour la libération des autres prisonniers. Le gouvernement polonais plus que tout autre s'intéressait à leur sort; il négociait un échange de tous les prisonniers catholiques, tant russes que polonais, pour des communistes détenus en Pologne. Mais les négociations piétinaient; le gouvernement soviétique acceptait des échanges de polonais mais refusait obstinément de laisser sortir de Russie des prisonniers d'origine russe. En fin de compte, plutôt que de tout perdre, le gouvernement de Varsovie passa par ces exigences et seuls les prisonniers de rite latin furent envoyés en Pologne. L'exarque resta donc en prison. une dame généreuse et énergique, Catherine Pechkoff, la première femme de l'écrivain soviétique Maxime Gorki, intervint alors en sa faveur. Elle dirigeait une section de la Croix-Rouge et, à ce titre, elle avait pu visiter l'archevêque Ciéplak dans sa prison; elle avait aussi rencontré l'exarque. Grâce au prestige dont jouissait son ancien mari, elle avait ses entrées dans les administrations soviétiques. Elle insista auprès de la Guépéou en soulignant combien il était inique de maintenir Léonide  Féodoroff en prison alors que ses treize compagnons condamnés pour le même délit avaient été libérés.

En fin de compte, il souffre parce qu'il est russe. S'il était polonais, il serait en liberté."  
Mémoires de Mlle Danzas. Voir aussi James J.Zatko,  Descent into Darkness, The University of Notre Dame Press 1965 pp: 175-189 

Elle se porta garante de ce que l'exarque observerait fidèlement les conditions qui seraient imposées pour sa libération. Finalement la Guépéou céda.

Le P.Léonide quitta sa prison au milieu d'avril 1926, au début de la semaine sainte. Il avait passé trois ans en réclusion. La liberté qui lui était rendue n 'était pas totale. la Guépéou le maintenait dans la catégorie des citoyens appelés les "moins six", c'est-à-dire qu'il lui était interdit de résider dans les six grandes villes du pays, Moscou, Leningrad, Odessa, Kharkov, Kiev et Rostov, ainsi que dans tous les ports de mer. Il devait, de plus, se présenter tous les mois à la police.   

En sortant de prison, il reprit aussitôt contact avec la paroisse catholique russe de Moscou. Le nombre de ses membres avait diminué considérablement. Trente-huit paroissiens parmi les plus actifs se trouvaient en prison. Le P.Nicolas Alexandroff, qui avait succédé au P.Vladimir Abrikossof exilé, avait été arrêté lui aussi et envoyé dans un camp de concentration du Grand Nord. Nous l'y retrouverons bientôt. Le dernier prêtre catholique russe resté en liberté, le P.Serge Solovioff, avait été privé de sa chapelle et devait célébrer les offices dans une église de rite latin.   L'exarque s'unit à lui pour les offices de la semaine sainte et de Pâques et trouva auprès des prêtres latins de Moscou un accueil fraternel qui le toucha particulièrement.

Le 2 mai, lundi de Pâques, il partit pour Kalouga, cité d'environ cent mille âmes, située à 150 kms au sud-est de Moscou. Il savait qu'il avait là-bas un ami sur lequel il pouvait compter. Trois ans plus tôt, le prêtre catholique de rite latin de Kalouga, le P.Jean Pavlovitch, d'origine lithuanienne, était venu spécialement à Moscou pour assister au procès de l'archevêque Cieplak et ses compagnons. Au cours de ces débats tragiques, il avait été conquis par la personnalité de l'exarque. Plusieurs fois dans la suite, il était revenu à Moscou pour lui rendre visite dans sa prison et s'était lié avec lui d'amitié dans une communauté de vues et d'aspirations apostoliques.

En fait, le P.Pavlovitch ne pouvait séjourner à Kalouga qu'une semaine par mois. Il consacrait les trois autres à visiter neuf paroisses dont il se trouvait chargé à la suite de la déportation de leurs pasteurs. L'aide du P.Léonide arrivait donc très à propos. Au début cependant, les catholiques de Kalouga, tous de rite latin, furent déconcertés par ce prêtre qui leur célébrait les offices comme ceux de l'Eglise orthodoxe, mais au retour de sa tournée pastorale le P.Pavlovitch les calma;

Encore et toujours, écrit le P.Léonide dans une lettre de cette époque- je dois le redire; le succès de notre travail dépend en grande partie de l'attitude à notre égard de nos collègues de rite latin.  
Lettre du 23 mai 1926 au Métropolite André.      

Il sait d'ailleurs lui-même se montrer souple et complaisant; il n'hésite pas, par exemple, pendant le mois de mai, à revêtir le surplis et l'étole latine pour célébrer les offices votifs en l'honneur de la Sainte Vierge comme ces braves gens y sont habitués.

L'exarque reprend tout de suite son action en faveur de l'Union. Il va rendre visite à l'évêque des vieux-croyants qui réside à Kalouga ainsi qu'aux prêtres orthodoxes de la ville. Il se fait envoyer des livres restés à Leningrad et entreprend d'écrire des opuscules apologétiques.

Avec le concours de prêtres orthodoxes, en particulier du P.Antoine Kobeleff et d'un jeune philosophe nommé Arkhangelsky, il organise des conférences pour la défense de la foi chrétienne contre les athées militants qui lèvent de plus en plus la tête.

Cette activité ne dura que trois mois. Dès que le P.Belogoloff apprit à Mohiliov que l'exarque était sorti de prison, il lui fit savoir que l'intérêt pour l'union n'avait cessé de croître dans sa ville et il lui demanda avec insistance de lui envoyer un prêtre de rite byzantin pour le 13 juin, fête de saint Antoine de Padoue, patron de son église. L'exarque n'avait aucun prêtre en liberté qui pût répondre à cet appel. Il demanda et obtint de la police locale l'autorisation de se rendre lui-même à Mohiliov et il se mit en route à la fin de juillet. Arrivé à destination, il célébra une liturgie solennelle et il prêcha. Une foule nombreuse était venue l'entendre. La réaction de la Guépéou fut foudroyante: quelques heures plus tard, le P.Belogoloff et l'exarque furent arrêtés et jetés en prison. Dans une lettre qu'il écrivit peu après, le P.Pavlovitch croyait savoir que cette double arrestation avait eu lieu sur dénonciation de l'évêque dite " de la Rénovation", une secte séparée de l'Eglise patriarcale qui s'éteignit plus tard sans laisser de traces.

Dans la suite, le P.Belogoloff fut exécuté "pour tentative de fuite". déclara le Guépéou. Le P.Pavlovitch fut arrêté à son tour peu de temps après et déporté, d'abord dans le grand Nord, puis dans l'Oural, dans la région des Zyrianes où ses traces se perdirent pour nous dans la nuit de l'inconnu. Quant à l'exarque, après un nouveau séjour à la prison de la Lioubianka de Moscou, il fut condamné à trois ans de déportation dans les îles Solovski dans la mer Blanche. Il était mis aux fers pour avoir quitté sans autorisation le lieu de sa résidence. Quand il fit remarquer qu'il avait eu l'autorisation  de la police de Kalouga, on lui répliqua que cette autorisation ne suffisait pas, qu'il aurait dû demander celle de Moscou.

A partir de ce moment, l'exarque entre dans un silence qui impressionne vivement quiconque a eu entre les mains les pièces qu'il nous a laissées. Il a beaucoup écrit. Les nombreuses lettres qu'il a rédigées pour ses amis, depuis ses années d'Anagni,  jusqu'aux mois de son séjour à Kalouga, ont permis de suivre aisément ses pas à travers les méandres de sa vie. Puis brusquement tout s'arrête; il devient totalement muet. Plus un billet de sa main ne nous est parvenu à l'exception d'une photographie portant quelques mots. Ce silence à lui seul fait entrevoir le régime auquel il fut soumis. Pour le suivre, il faudra désormais interroger ceux qui l'ont rencontré au cours de ses années de bagne. Lui-même il ne parlera plus.

Comment fut-il jugé cette seconde fois? Fut-il soumis comme tant d'autres au pays des Soviets à ces interrogatoires où les juges se relayent pour interroger leur victime pendant plusieurs jours consécutifs sans lui laisser de repos, sans lui donner de la nourriture? On peut le redouter mais nous ne le savons pas; il n'a pas pu nous le dire...

Article suivant : Léonide Féodoroff: Solovki

 

       



27/11/2014
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