Léonide Féodoroff; au séminaire d'Anagni***

o.c. pp 27-32 

Au Séminaire d'Agnani

L'Italie centrale compte un grand nombre de diocèses. Par le fait même, ceux-ci sont généralement trop petits et trop pauvres pour assurer par leur propres moyens l'entretien d'un séminaire particulier. En vue de parer à cet inconvénient et de pourvoir à une formation sérieuse du clergé, le Saint-Siège  poursuivait depuis plusieurs années l'organisation de séminaires régionaux destinés à grouper les séminaristes de plusieurs diocèses. Le séminaire d'Anagni était l'un de ces instituts. Il portait le nom de "Leonianum" en souvenir du pape qui l'avait fondé. Placé sous la direction des Jésuites, il était destiné aux séminaristes du Latium Méridional. Le P.Stislavsky y conduisit lui-même Léonide le 20 octobre 1902 puis il regagna sa paroisse de Pétersbourg. Il fut convenu que, pour ne pas attirer l'attention de la poste et de la police russe, le nouveau séminariste porterait en Italie le nom de Léonidas Pierre.

Anagni célèbre depuis l'attentat de Nogaret contre Boniface VIII en 1303. Situé à environ 500 m d'altitude, la ville connaît des hivers relativement longs et rudes. Au séminaire, on prie et on étudie toujours dans des chambres sans feu, pavée de dalles dures et froides. Les jeunes italiens en prennent leur parti. Léonide lui, ne peut s'empêcher de rêver avec mélancolie aux douces soirées de Pétersbourg passées au coin du feu tandisque au dehors, la bise siffle. Au réfectoire, macaroni, spaghetti, haricots secs et pois chiches alternent invariablement dans les assiettes et, dans les débuts de son séjour, le fils de mme Féodoroff songe parfois aux petits plats succulents que là-bas, bien loin au-delà des Alpes, sa mère prépare pour les clients du "Malii Yaroslavietz". Léonide a 23 ans tandisque la majorité de ses compagnons d'études ont cinq et même six ans de moins que lui. Leur jeunesse, leur exubérance de méridionaux l'agacent parfois mais il se montre bon enfant et se met au pas sans maugréer. Grâce à sa connaissance du latin, il apprend rapidement l'italien, et au dire de ses anciens compagnons, il l'apprend à la perfection. . A l'entendre parler, on le prendrait bientôt pour un authentique frère de race de Dante et de Manzoni.

Il se plie avec la meilleure bonne volonté du monde aux détails d'un  règlement tout neuf pour lui. Au pays du siroco, chaque midi, la sieste est obligatoire pour les jeunes comme pour les plus vieux. Dans l'ordre du jour du séminaire, l'exercice porte le nom de "riposo a tavola" c'est-à-dire "repos à table".   Le séminariste est supposé s'asseoir et laisser tomber la tête entre les bras croisés sur la table. Léonide qui n'a jamais rien vu de semblable, comprend l'exercice à sa manière; avec une patience inlassable, chaque midi, il débarasse sa table de travail des livres, cahiers et encriers et se couche sur elle de  tout son  long. Un de ses compagnons le surprend, la nouvelle fait sensation, et quarante plus tard on en parlait encore! C'est que tous ces jeunes gens portaient à Léonide un intérêt très vif, mêlé d'une sympathie profonde. On le trouvait si bon, si complaisant. On savait aussi les raisons de son exil et, dans ce milieu d'élite où l'on prise avant tout la générosité au service de Dieu, Léonide se trouve admiré et auréolé comme un confesseur de la foi.

Assez vite, Léonide profite de la curiosité que suscite sa présence pour initer ses camarades aux problèmes religieux russes. Il se lie d'une amitié stable avec celui qui deviendra lui-même évêque d'Agnani, Mgr Atilo Adinolfi. Il lui expose ses espoirs, ses projets. Il est convaincu que ce jeune clerc, que ses qualités font déjà remarquer parmi ses compagnons, jouira à Rome d'une influence plus grande que les autres.  Il voudrait que qu'il y soit un des avocats des intérêts de la Russie.

     On connaît si mal la Russie à Rome, lui répète-t-il. La Russie est, en fait, beaucoup plus proche de Rome que les pays protestants, mais toute mesure maladroite à son égard peut causer un préjudice très grave à la cause de l'Union.

Léonide éveille même un intérêt spécial pour la Russie chez l'un de ses professeurs de français, le P.Louis Baile.  Celui-ci quinze ans plus tard, fondera à Constantinople, en collaboration avec un prêtre russe, le P.Alexandre Sipiaguine, un internat pour garçons imigrés de Russie. Cet internat Saint-Georges sera ensuite transféré en Belgique à Namur et en 1941 à Meudon (France).

L'adaptation aux études ne se fait pas sans peine. Au début, les cours de philosophie donnés en latin suivant les méthodes scolastiques le déroutent. De plus les programmes comportent des mathématiques, or il les a abandonnées depuis quatre ans et d'ailleurs n'a jamais eu pour elles beaucoup d'attrait.   

Pendant les deux années où il doit s'y appliquer il reste sans cesse à cours d'haleine pour suivre le professeur. La veille de son examen en cette matière, il passe ma nuit entière à tâcher de combler ses lacunes et, l'examen étant passé tant bien que mal, il court chez le père Sinibaldi, son professeur, dépose sur sa table les manuels d'algèbre et de trigonométrie et soupire "Grâce à Dieu, mon père c'est fini!"

Un an après son arrivée au séminaire, la maladie puis le décès de Léon XIII, détournent un instant son attention de ses études. Il reçoit l'autorisation de   se rendre à Rome pour la bénédiction de saint Pie X.

Après trois années de philosophie, reçut le grade de docteur en philosophie. Il commence la théologie.

Mes année d'études, surtout celle d'Agnani me furent une véritable révélation. La vie austère, la régularité, le travail rationnel et profond qui m'y furent demandés, les compagnons pleins de joie et d'entrain non corrompus encore par les écrits athées de l'époque que j'y fréquentai, le peuple italien lui-même si vivant, si intelligent et pénétré de la civilisation chrétienne véritable, tout cela me remit vraiment sur pieds et m'injecta une énergie nouvelle... La condescendance et la passivité byzantine devant le mal, poursuit-il, firent place en moi à la noble attitude romaine "pereat mundus fiat iustitia" (D'où le monde en périr, que justice se fasse).

Au séminaire d'Agnani, j'appris à aimer le peuple et plus particulièrement notre peuple russe. Je ressentis comme une nécessité impérieuse pour moi de faire quelque chose pour le pauvre, et humble peuple russe, le peuple ascète... Mais avant tout mes yeux s'ouvrirent sur l'inégalité qui règne dans l'Eglise catholique entre les divers rites et mon âme s'insurgea contre l'injustice des Latins contre les Orientaux, contre leur ignorance générale de la culture orientale.  

Depuis la rupture des liens d'unité entre Rome et Byzance la très grande majorité des catholiques réside en fait dans les pays évangélisés jadis par les missionnaires venus de Rome. De ce chef, ces catholiques ont hérité de la langue et des coutumes liturgiques ainsi que de la discipline romaine, de la manière romaine d'aborder les problèmes théologiques et ascétiques, bref de ce qu'on appelle d'habitude le rite latin. Il était sans doute inévitable que pour beaucoup d'esprits cette situation de fait apparaisse peu à peu comme une situation de droit.  Or en ceci ils se trompent. Certes, pour achever l'édifice social de son Eglise et assurer avantage son unité et son indépendance vis-à-vis des Etats de ce monde, le Christ investi son apôtre Pierre d'une mission pastorale supérieur, Pierre est mort à Rome et chaque évêque de Rome qui, au fils des siècles, prend sa relève, se voit investi de sa mission suprême.  Mais de cette fonction spéciale confiée à l'Eglise de Rome en vertu d'une institution divine, il n'est pas permis de conclure que les coutumes liturgiques et canoniques de Rome résultantes des contingencs humaines soient considérées par l'Eglise comme supérieures à celles d'autres régions chrétienne.

L'Eglise de Jésus-Christ, écrira Pie XI dans son motu proprio "Dei providentis", n'est ni latine, ni grecque, ni slave mais catholique.  Entre ses fils, il n'y a aucune différence. Qu'ils soient latins, grecs, slaves ou d'autres nations, tous jouissent de la même position auprès du Siège apostolique. 

 En fait cependant cette conception de l'égalité des rites dans l'Eglise s'est estompée dans beaucoup d'esprits qui se croient néanmoins catholiques. Après leur conquête du Proche-Orient chrétien, les Croisés  y établirent à la place ou à côté des anciennes hiérarchies orientales une hiérarchie d'évêques latins. Ils placèrent même sur le siège de Constantinople après avoir honteusement ruiné la ville, un patriarche latin. Ils introduisirent ainsi en Orient un esprit de paternalisme latin qui déteignit sur le reste du monde catholique. Dans la pensée de beaucoup de prêtres catholiques polonais comme dans celle de beaucoup de missionnaires latins en Orient, le rite latin était considéré comme le rite par excellence, les autres n'étaient que provisoirement tolérés en attendant que l'unité se fasse dans le rite latin.

 L'abbé Stislavski, en bon polonais qu'il était, aimait à raconter Léonide, avait insisté, lors de mon entrée au séminaire pour que j'adopte le rite latin. Enfant timide et tout jeune encore de l'Eglise catholique, je n'avais pas alors dit non pour ne pas le contrarier. Mais après quelques semaines de séjour au Léonianium, en méditant les instructions du Métropolite Cheptizky, je me rendis compte que mon vrai devoir de catholique était au contraire de rester inébranlablement fidèle au rite et aux traditions russes. Le Souverain Pontife le voulait très nettement. Ceux qui interprétaient dans un  autre sens ses directives formelles se laissaient manifestement aveugler par leur nationalisme et manquaient de sens authentiquement catholique.
   

S'il aime à décrire à ses compagnons la splendeur des cérémonies russes et à chanter les hymnes dans la solitude de sa cellule, Léonide ne devient pas pour autant étroit et sectaire. Au contraire, il s'intéresse au bien partout où il le découvre.   Pour stimuler la piété des séminaristes envers la Sainte Vierge, une congrégation mariale a été établie au séminaire, Léonide en devient un membre très actif. La découverte des terres non évangélisées d'Amérique, d'Asie, d'Afrique et d'Océanie, le triomphe du protestantisme en de nombreux pays, l'opposition entre l'Eglise et l'Etat depuis la Révolution française, l'extension  du laïcisme ont, au cours des quatre derniers siècles, amené l'Eglise d'Occident à prendre de nombreuses initiatives dans le domaines des études religieuses, de la formation des élites, de l'apostolat missionnaire, des oeuvres d'éducation et de l'aide aux déshérités. Léonide les étudie; la vie de l'Eglise entière le passionne. L'Orient garde cependant toujours sa préférence. Lorsque, pendant les périodes de vacances, on lui conseille de voyager un peu pour se détendre, il se rend au monastère de Grottaferrata, non loin de Rome, ou à la maison de campagne du Collège grec à Rieti pour y établir des liens d'amitié" avec les orientalistes romains de l'époque. 

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Grottaferrata

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25/02/2014
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