Léonide Féodoroff: Dans l'île d'Anzer

o.c. chapitre 19

Dans l'île d'Anzer

 

Les soirées d'hiver sont démesurément longues dans le Grand Nord. Lorsque l'obscurité épaisse tombait sur les forêts, l'abattage des arbres n'y était plus possible et les forçats tuaient le temps dans leurs chambrées. Les prêtres catholiques s'y trouvaient souvent mêlés à des membres d'élite du clergé orthodoxe, c'est-à-dire aux prêtres et aux évêques qui, malgré les dangers, n'avaient pas craint de confesser leur foi. L'exarque faisait l'agent de liaison entre les deux groupes; chez les uns et chez les autres il était vraiment chez lui. C'est ainsi que certains soirs, grâce à lui, eurent leu dans ces solitudes boréales austères, des conférences œcuméniques et théologiques dont la valeur ainsi que la cordialité dépassaient tout ce qui aurait pu être organisé ailleurs dans le monde chrétien à cette époque.

Faut-il s'en étonner: le dialogue s'aiguillait souvent vers la question cruciale entre orthodoxes et catholiques, la primauté pastorale de l'évêque de Rome et son infaillibilité en matière doctrinale. Parmi les prélats orthodoxes prisonniers se trouvait précisément l'archevêque Ilarion Troizky, l'ancien évêque auxiliaire et bras droit du Patriarche Tikhon, celui-là même qui, en 1922, avait présidé à Moscou les deux conférences entre catholiques et orthodoxes. L'archevêque Ilarion, rapporte Mgr Sloskan qui fut présent à la rencontre     

Mgr Sloskan

 

était un adversaire obstiné de l'infaillibilité du pape. Le dialogue entre lui et l'exarque devint donc très serré. Il était manifeste cependant que l'évêque orthodoxe s'était formé une interprétation inexacte de l'enseignement catholique authentique sur ce point précis. L'exarque tâchait de lui faire comprendre; mais comment lui prouver que ses assertions répondaient bien à la vraie doctrine de l'Eglise romaine? Les vieux moines de Solovki vinrent alors à son secours. Parmi les quelques livres de l'ancienne bibliothèque du Monastère qu'ils étaient parvenus à cacher, ils purent découvrir certains ouvrages que cherchait l'exarque. L'archevêque Ilarion croyait que, d'après l'enseignement catholique, le pape pouvait imposer à la croyance des fidèles une opinion purement personnelle, n'eût-elle même aucun fondement dans la tradition de l'Eglise.    

L'exarque, cette fois, preuves en mains, put lui faire comprendre qu'en fait, d'après la doctrine catholique authentique, ni les définitions des conciles œcuméniques et des papes, ni la croyance  traditionnelle de l'Eglise entière ne pourraient jamais se trouver en opposition. L'infaillibilité de l'Eglise, des Conciles et du pape, expliqua-t-il, étaient une seule et même infaillibilité garantie par un même Esprit saint.

Et ce soir-là, l'archevêque Ilarion déposa les armes. "Compris de la sorte, déclara-t-il, je ne vois plus pourquoi ce dogme répugnerait au monde orthodoxe."

Suivant la coutume des pays slaves, lorsque les prêtres catholiques se rencontraient ils se saluaient en disant "Slava Iissousou Khristou"! - "Slava na veki ! - (Gloire à Jésus-Christ - gloire à Jamais!) Cette coutume plut aux orthodoxes et ils proposèrent que, d'une manière analogue, orthodoxes et catholiques se saluent par les paroles de paix de la liturgie de rite grec; le premier disant "Khristos posredié nas" (Que le Christ soit parmi nous ! ) et l'autre répondant (I iést i boudiet!) (Il l'est et le sera!).

Plus douloureuses que leurs propres souffrances physiques étaient pour la plupart des prêtres les tortures dont ils étaient les témoins.

 

  Il était extrêmement pénible , écrit l'un d'eux dans ses mémoires, de voir comment de robustes paysans arrivaient sans arrêt à Solovki, puis maigrissaient à vue d'œil au point de devenir de vrais squelettes et finalement les uns après les autres, mouraient d'épuisement."

Le sadisme des gardes était révoltant.

En 1929, écrit le même prêtre, au moment des premières gelées, un groupe de prisonniers à peine arrivés dans l'île, fut envoyé aussitôt dans la forêt pour couper du bois. Deux jours plus tard, ils revinrent. Tous avaient les pieds et les mains gelés. Beaucoup parmi eux moururent; les autres restèrent estropiés pour la vie..." 

 La vie eucharistique et liturgique maintenait parmi les prêtres catholiques des deux rites une vigueur morale qui surprenait leurs compagnons. Le cadre de vie dans lequel ils avaient été jetés était organisé pour les déprimer: la nourriture était grossière et toujours la même, les travaux dans les forêts  et dans la neige était épuisants. Ils étaient séparés de ceux qu'ils aimaient en ce monde; le courrier passait de plus en plus difficilement et d'ailleurs, les nouvelles du dehors étaient elles-mêmes extrêmement déprimantes; la propagande antireligieuse ne cessait de croître dans toute la Russie.

En nous jetant sur ces îles inhospitalières, rapporte l'un d'eux, la Guépéou espérait que nous subirions rapidement le sort commun, c'est-à-dire que nous deviendrions des hommes brisés, déprimés, terrorisés comme les autres prisonniers. Mais cela n'avait pas lieu, grâce à la vie liturgique que nous étions parvenus à organiser et pour laquelle nous jouissions alors d'une liberté providentielle... La Guépéou était persuadée que notre esprit de joie, de paix et de résignation, ce qu'elle appelait notre fierté, s'évanouirait bientôt. Le temps leur fit voir le contraire. Habitués à traiter avec des détenus oppressés par la peur, les agents de la Guépéou se montraient irrités par l'esprit d'indépendance dont nous faisions montre. L'un d'eux un jour s'écria ; " A les voir agir, on croirait devoir traiter avec l'ambassadeur d'Angleterre !" D'autres, écrit toujours le même témoin, croyaient avoir tout expliqué en prétendant que parmi les détenus se cachaient des Jésuites..."

 En se montrant provisoirement assez tolérants, les agents de la Guépéou avaient d'ailleurs un secret dessein ; ils espéraient que les meneurs du groupe ... Ils pourraient ainsi les faire disparaître. Les prêtres étaient l'objet d'un espionnage continuel avec parfois des résultats opposés à ceux qu'attendaient leurs geôliers. C'est ainsi qu'un prêtre orthodoxe reçut un jour le mandat d'épier des prêtres catholiques. Il chercha dès lors à entrer dans leur intimité puis un beau matin, il renonça à la tache méprisable qu'il avait assumée et exprima même le désir d'être reçu dans l'Eglise catholique.

Aux environs du 1er novembre 1928, survint un coup de théâtre: les chapelles orthodoxes et catholiques furent fermées et interdites. Malgré les démarches pressantes dont elle fut l'objet, l'administration des camps resta inflexible. Les prêtres catholiques s'organisèrent alors en secret pour célébrer l'eucharistie dans leur chambre. Cependant les fidèles restaient ainsi privés de leur eucharistie. On retourna aux usages des catacombes et de l'Eglise des premiers siècles; une des sœurs dominicaines de Moscou, sœur Imelda, était infirmière à l'hôpital. A ce titre, elle jouissait d'une certaine liberté de circuler parmi les détenus pour visiter les malades. Elle passait chez les prêtres, ceux-ci lui remettaient les hosties consacrées soigneusement enveloppées dans de petites feuilles de papier. Les religieuses se réunissaient dans une de leurs baraques, lisaient ensemble l'office du jour et consommaient les saintes espèces.

Le 19 janvier 1929, nouveau coup de théâtre. Au début de la nuit, alors qu'au dehors règne un froid terrible, une équipe nombreuse de policiers fait brusquement irruption dans les locaux occupés par le clergé orthodoxe et catholique. Tout ce qui pouvait servir au culte religieux est impitoyablement confisqué: ornements, vases sacrés, livres, farine, vin,... jusqu'aux petites icônes... Les prêtres doivent prendre avec eux leur baluchon: ils vont être dispersés et répartis au milieu de condamnés de droit commun; il leur deviendra de la sorte impossible de célébrer encore leurs offices religieux...

A deux heures du matin, les policiers s'en vont; dans l'ancienne chambrée des prêtres, il ne reste que quatre hommes; Mgr Sloskan, deux prêtres et un laïc.... Ils se regardent et font le bilan de ce qui a été perdu et de ce qui a échappé aux recherches des sbires. Il reste exactement et comme providentiellement le strict nécessaire pour célébrer le sacrifice eucharistique. Mgr Sloskan n'hésite pas :

Mes frères, proclame-t-il d'un ton solennel, célébrons tout de suite la sainte messe ! Nous le fîmes sans hésiter               

   rapporte un des deux prêtres témoins, et il ajoute

Je crois que de toutes nos audaces de Solovki, celle-ci en fut comme le comble. C'était de beaux temps et je suis heureux de les avoir passés à Solovki.
Mémoires d'un prisonnier "Mémoires inédits de deux prêtres qui furent jadis compagnons de l'exarque à Solovki"
A partir de cette époque, nous descendîmes vraiment dans les catacombes... Je demandai alors à l'exarque s'il fallait continuer de célébrer le Saint Sacrifice sous la menace de pénibles sanctions.

Il me répondit alors par ces paroles mémorables :

N'oubliez pas que les divines liturgies que nous célébrons à Solovki sont peut-être les seules que des prêtres catholiques de rite russe célèbrent encore en terre russe pour la Russie. Il faut tout mettre en œuvre pour qu'une liturgie au moins soit célébrée chaque jour.  

A ceux qui l'entourent et souffrent avec lui, le P.Léonide ne cesse d'exprimer la conviction profonde qui l'a soutenu depuis ses années d'Anagni;

Toutes les puissances de l'enfer sont déchaînées pour empêcher la réconciliation des chrétiens désunis. L'apôtre de l'union ne peut les vaincre qu'en s'immolant lui-même totalement avec le Rédempteur... Par ses seules forces naturelles, l'Union est irréalisable."

Chaque prêtre s'efforça alors de s'adapter à la situation particulière dans laquelle il se trouvait. Ingénieur électricien toujours très apprécié, le P. Nicolas Alexandroff célébrait la divine liturgie dans un coin  solitaire de la centrale électrique ; un autre prêtre célébrait à la menuiserie. Beaucoup de prêtres furent cependant à des tâches plus dures en particulier à traîner sur de longues distances des chariots de bois. Parodiant l'usage soviétique de former des nouveaux mots au moyen d'abréviations, non sans humour, ils appelaient ce travail le "vridlo" d'après les premières lettres ou syllabes des mots russes "Vremennoie ispolnejie doljinostei lochadei" ou "accomplissement temporaire des fonctions de chevaux".

A Pâques 1929, les catholiques russes remportèrent cependant une petite victoire. Les orthodoxes et les israélites avaient obtenu de pouvoir célébrer ouvertement leur fête. Le groupe catholique fit alors ce que l'un d'eux appelle "d'énergiques instances" pour obtenir le même droit. Finalement l'administration céda et leur permit de célébrer dans une chapelle dédiée à Saint-Philippe, le saint Métropolite de Moscou. Seuls les catholiques de rite latin n'eurent pas leur fête. Ils s'unirent donc à leur frère de rite oriental et cette liturgie pascale concélébrée par l'exarque et ses prêtres fut la dernière liturgie catholique célébrée en public à Solovki.

Lors de la perquisition nocturne du 19 janvier, l'exarque fut envoyé dans la 13e compagnie des détenus, celle que dans le jargon de l'île on appelait le cloaque de Solovki.

Les bâtiments affectés à cette compagnie étaient prévus pour un groupe de 100 à 150 prisonniers; en fait, cet hiver-là, l'administration y fit entrer plus de 2000 hommes. Les autres bâtiments étaient d'ailleurs surpeuplés; il y avait à cette époque, à Solovki, 26.000 détenus entassés dans des locaux qui n'auraient pas dû en héberger plus de 5.000 à 6.000 . Un tiers de ces malheureux devait mourir du typhus au cours de l'hiver qui suivit.

Après Pâques 1929, l'état de santé de l'exarque empira considérablement et il fut finalement admis à l'hôpital. Il se trouva de la sorte séparé temporairement des autres prêtres.

Le 9 juin suivant, nouvelle brimade. Une décision de l'administration du camp oblige tous les ecclésiastiques à gagner la seconde île de l'archipel, l'île d'Anzer. Lorsqu'ils débarquèrent dans l'île, leur baluchon fit l'objet d'une inspection très minutieuse, mais, chose curieuse, ni les livres ni les ornements liturgiques ne retinrent l'attention des gardiens. La répartition des prisonniers opérée à coup d'ordres et de contre-ordres, occupa dix jours.  Finalement l'évêque et les prêtres catholiques se retrouvèrent réunis dans un même logement, un petit grenier. Ce fut pour eux une joie inespérée d'être de nouveau ensemble. Avec eux se trouvent un évêque orthodoxe et un prêtre de l'Eglise de l'Eglise ukrainienne orthodoxe séparée de l'Eglise russe. Ils sont en tout vingt au début, mais peu de temps après l'administration leur envoie trois pensionnaires de plus. L'un d'eux a conservé pour la postérité les mesures exactes de ce petit grenier: il avait quatre mètres de long, 2.08 m de large et 2.11 de haut; Il fallait donc compter une moyenne de trois prisonniers par m².

Et cependant, même dans des conditions aussi peu favorables, les prêtres se remirent à célébrer le Sacrifice Eucharistique.

Nous célébrâmes d'abord à ciel ouvert, dans la forêt qui s'y prêtait très bien. Nous y avions en effet découvert une grosse pierre plate qui nous servit d'autel. Mgr Sloskan y célébra en premier.

Cependant les jours de tempêtes (fréquentes en ces régions), la célébration devenait impossible. Il fut alors décidé que le saint Sacrifice serait célébré dans des mansardes du toit. Elles étaient cependant tellement basses que le prêtre devait s'y tenir à genoux tout le temps de la célébration.

L'obstacle majeur de la célébration devint à cette époque la pénurie de vin liturgique. Si même quelques colis arrivaient encore du dehors, le vin qu'ils contenaient était confisqué. Les prêtres s'efforcèrent d'en acquérir en cachette en donnant une rétribution, soit à des agents de l'administration, soit à des marins, mais les bouteilles arrivaient à demi vidées en cours de route! Et qui pouvait garantir que le vin était resté pur?

Un des prêtres se souvint alors que d'après les manuels de théologie de Tanquerey, il était permis de faire du vin avec du raisin sec. Les prêtres s'en firent envoyer. Trempé dans l'eau tiède, le raisin gonfle à nouveau. Pressé, il donne un jus qui, après fermentation, devient un vin authentique. Un des prêtres détenus devint un véritable spécialiste pour la préparation de ce vin. Réunis en une sorte de petit concile local, Mgr Sloskan et les prêtres décidèrent que la célébration ils emploieraient de six à huit gouttes de vin auxquelles, suivant la coutume, ils ajouteraient une goutte d'eau.

En juillet, la direction de l'hôpital estima que le P.Léonide avait repris assez de forces pour rentrer dans le camp. Il vint ainsi retrouver les autres prêtres dans l'île d'Anzer et fut appliqué avec eux aux travaux dans les forêts. A longueur de journée, il fallait abattre les arbres, les émonder, les scier... Il fallait aussi retirer de la mer ceux que les tempêtes y avaient précipités. Plus pénibles encore étaient les travaux de creusement en vue de l'érection de nouvelles prisons ou de la préparation de vastes fosses communes pour les cadavres. Cette terre argileuse et mêlée de grosses pierres était gelée à peu près toute l'année.

Dans l'intervalle, Danzas elle aussi, avait été transférée dans l'île d'Anzer, à la suite d'un incident.

Au cours de l'année 1928, une poignée de détenus étaient parvenus à s'enfuir de Solovki. Profitant d'une nuit noire et d'un violent orage, risquant le toute pour le tout, ils s'étaient emparés d'une vieille barque sans rames et s'en étaient allés en se servant de leurs manteaux comme voiles. La tentative semblait absolument folle et désespérée et cependant elle réussit. Après moins de quatre jours, un navire norvégien les recueillit en haute mer et les déposa en Angleterre. Quelques semaines plus tard paraissait un ouvrage : "L'île des tortures et de la mort" décrivant la vie à Solovki.

Piqué au vif, le Goulag (c'est-à-dire l'administration supérieure des camps de concentration) voulut répliquer à sa manière. Il ne pouvait évidemment à Solovki des observateurs étrangers, mais il y venir celui qu'on appelait "la conscience de l'URSS" l'écrivain Maxime Gorki. Les détenus furent prévenus de sa visite et des consignes appropriées leur furent données.

Gorki fut conduit au musée et sa grande surprise de s'y trouver en face de Mlle Danzas. Maxime Gorki était en effet président d'honneur de la Maison des Ecrivains de Leningrad dont Danzas avait eu la direction.

Ioulia Nicolaevna, vous êtes ici pour longtemps? Lui demanda-t-il.
 On ne me l'a jamais dit et c'est odieux, lui répondit-elle. Je suis ici en effet "bezrotchnaïa" (c'est-à-dire déportée sans terme précis.)

 Elle paya cher son manque de discrétion. Le lendemain, alors que Gorki était encore dans l'île, la malheureuse, accusée de propagande religieuse, fut expédiée dans une section disciplinaire de l'île d'Anzer et appliquée à de gros travaux de lessivage. 

 Incident rapporté par le "Parijjski Vietnik (Messager de Paris) du 12 août 1944 sur rapport manifeste de Mlle Danzas.

A la fin de l'été 1919, le terme de trois ans de camps de concentration auquel le P.Léonide avait été condamné expira. Il put dire adieu à ses compagnons et passer sur le continent.

De la baraque pour femmes où j'étais détenue, écrit Mlle Danzas, je vis passer l'exarque avec toutes ses affaires: il me fut impossible de la rencontrer ne fût-ce que du regard.
Suite : Dernières années.                 


15/01/2015
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