Léonide Féodoroff: En route vers l'Italie ----

En route vers l'Italie

La route directe de Pétersbourg à Rome passe per Varsovie et Vienne. Au début de leur voyage, le P.Stislavsky et son jeune compagnon  s'en écartèrent légèrement pour s'arrêter à Lvov. La ville appelée Lvov par les Russes, Lviw par les Ukrainiens et Lemberg par les Allemands était le chef-lieu de la province de l'Autriche-Hongrie dénommée alors Galicie. Sur nos cartes géographiques modernes, elle porte le nom d'Ukraine Occidentale. Avec quelques diocèses limitrophes situés au sud, qui se trouvaient sous le régime hongrois, la Galicie restait alors la seule région du monde où vécut une majorité catholiques de rite byzantin slave. Prêtres et fidèles appartenaient donc à l'Eglise catholique, tout en célébrant leurs offices religieux suivant le même rite que celui des Eglises orthodoxes de Russie et dans la même langue, c'est-à-dire en slavon liturgique.

 Depuis dix-huit mois, c'est-à-dire depuis le 12 janvier 1901, le métropolite de Lvov était Mgr André Cheptitzky. Ses ancêtres, les comtes Cheptisky, avaient appartenu jadis à la communauté de rite byzantin. Dans la suite, ils s'étaient polonisés et avaient adopté le rite latin par une sorte de snobisme qui, à cette époque, n'était pas rare dans la noblesse.

Le clergé latin passait en effet pour plus cultivé que le clergé byzantin. Le jeune comte André Cheptizky avait donc été baptisé dans le rite latin. Cependant, lorsqu'il résolut de devenir moine et prêtre, il revint au rite de ses ancêtres afin de se rapprocher de son peuple. Ce geste était d'autan plus méritoire qu'il avait dû pour l'accomplir, surmonter une vive opposition de son père. Espérant le décourager, sa famille avant de l'autoriser à entrer au noviciat des pères Basiliens, l'avait obligé d'achever d'abord des études de droit à l'université de Cracovie.

Pour être plus assuré d'une accueil favorable à Rome et pour y obtenir une bourse d'étude, le jeune Féodoroff avait besoin d'une recommendation de poids. Il ne pouvait la demander à l'un des évêques polonais établis en Russie sans les compromettre vis-à-vis du Gouvernement. Mais l'intérêt que portait le Métropolite André à tout ce qui pouvait favoriser le rapprochement de la Russie et du Saint-Siège était bien connu des catholiques russes qui vivaient à Petersbourg. Léonide et son guide résolurent donc d'aller frapper à sa porte.

Le Métropolite André Cheptizky mourut le 1er novembre 1944. Pendant les 43 ans qu'il occupa le siège métropolitain de Lvov, sa province ecclésiastique passa successivement aux mains de huit puissances politiques farouchement opposées les unes aux autres. Régie par l'Autriche jusqu'en 1914, elle fut d'abord envahie par les armées russes puis de nouveau par les Austro-Allemands par les troupes ukrainiennes nationalistes, par les Polonais, par les Soviétiques, par les armées d'Hitler et enfin, de nouveau par les Soviétiques. Chaque nouvel occupant déportait ou massacrait les éléments de la population qu'il croyait lui être hostiles. Qui ne comprendrait combien fut délicate la position du Métropolite et faut-il s'étonner que les accusations les plus contradictoires aient été portées contre lui? En fait, il se dévoua de toute son âme pour le petit peuple pauvre mais très généreux que l'Eglise lui avait confié. A la fin de sa vie, son prestige au milieu du peuple ukrainien était tel que les Soviétiques eux-mêmes crurent prudent de le respecter. Ses funérailles furent un triomphe et Nikita Krouchtchoff, alors secrétaire du Parti communiste en Ukraine, y représenta le Gouvernement soviétique. Cependant quatre mois plus tard, Mgr Joseph Slipy, successeur du Métropolite, et ses six suffragants furent arrêtés et déportés dans des camps de concentration. L'Eglise unie de cette région fut nominalement anéantie. 

En marge des catholiques d'origine étrangère, un minuscule cénacle de catholiques de souche authentiquement russe semblait se constituer dans la capitale. Il convient ici de faire la connaissance de l'un ou de l'autre d'entre eux.

Dans la première moitié du XIXe siècle, quelques membres de la noblesse russe s'étaient faits catholiques mais pour éviter les difficultés qu'ils auraient rencontrées en Russie, ils s'étaient définitivement fixés à l'étranger. Tel fut le cas de Mme Sophie Swetchine qui de 1816 à 1857 joua un rôle important parmi les intellectuels catholiques de France.

De même le prince Jean Gagarine, jésuite, fonda La revue Les Etudes. Le prince Dimitri Galitzine, missionnaire en Amérique, ces premiers russes avaient adopté le rite romain. La princesse Elisabeth Grigorievna Volkonsky fait figure de chef de file. D'une intelligence supérieure, passionnée par l'histoire, elle avait consacré ses loisirs à apprendre le grec et le latin pour pouvoir lire les Ecritures et les Père de l'Eglise dans la langue originale. Ces lectures et l'influence de Solovioff l'amenèrent au catholicisme en 1887. Elle écrivit en russe deux ouvrages sur l'Eglise. Ses fils les princes Serge, Grégoire, Pierre et Alexandre Volkonsky la suivirent dans l'Eglise catholique. Ainsi que sa fille Marie. Alexandre devint prêtre et Pierre s'intéressa au Père Léonide Féodoroff.

Lors du décès de la princesse Volkonsky, Vladimir Solovioff écrivait à son sujet dans le journal "Rouss" 
La personnalité morale de la princesse, son  enthousiasme inextinguible pour tout ce qui est lumineux et beau, son patriotisme ardent, l'exceptionnelle intégrité et la droiture de son caractère resteront toujours dans l'âme de ceux qui l'ont connue".    

La princesse Elisabeth laissait à Pétersbourg une amie devenue catholique sous sa conduite, Mlle Serguiévna Ouchakoff. Celle-ci avait un sens très développé de l'action et de l'organisation. Elle jouissait de l'amitié de l'impératrice mère Maria Feodorovna, veuve du tsar Alexandre III, elle avait ses entrée dans les ministères et même auprès de l'Oberr-Procureur du Saint-Synode. Elle put ainsi plus d'une fois venir en aide à d'autres catholiques lorsqu'ils se trouvèrent en situation difficile. Le Père Alexis Zertchaninoff appartenait à l'éparchie de Nijni-Novgorod. Son évêque lui avait assigné comme paroisse le village de Borissovo dont la moitié des habitants adhéraient à la secte des Vieux-Croyants,  séparés de l'Eglise orthodoxe.    Pour ramener ces dissidents à l'Eglise nationale, le P.Alexis se plongea dans la lecture des Pères de l'Eglise et dans l'histoire des conciles Oecuméniques. Ses recherches aboutirent à une conclusion différente de celle qu'il avait d'abord désirée. Il acquit la conviction que seule l'Eglise romaine répondait à la tradition des premiers siècles. En fait, il devint catholique avant d'avoir jamais rencontré un prêtre catholique. Homme entier, parfois assez rude, il ne fit aucune mystère de son évolution et il dut bientôt en payer le prix; il fut arrêté et enfermé à Souzdal dans un lieu de détention pour mauvais prêtres. Il y passa deux années, sans pouvoir exercer son sacerdoce. Comme tous les prêtres diocésains de Russie, le P.Alexis était marié. Sa femme le quitta et se fit traiter comme veuve de prêtre; un seul de ses enfants, son fils aîiné, le suivit. Heureusement Mlle Ouchakoff fut informée de ses aventures. Elle prit à coeur de le faire libérer et intervint habilement en sa faveur auprès de M.Pobiedonostzeff. En 1900, le P.Zertchaninoff put sortir de réclusion forcée et venir s'installer non loin de Pétersbourg, dans une villa que Mlle Ouchakoff possédait près de la frontière finlandaise.

Dans son ensemble, le clergé catholique de rite latin établi dans l'empire russe ne désirait guère prendre sous sa tutelle ces quelques russes de vieille souche devenus catholiques En s'occupant de ces cas isolés, il risquait de soulever contre lui le mécontentement du gouvernement et, par le fait même, de compromettre l'ensemble de son activité pastorale auprès des centaines de milliers de catholiques établis de Petersbourg à Vladivostok. De plus, ce clergé catholique était composé avant tout de polonais qui, par tradition, avaient toujours associé l'idée du catholicisme avec celle du rite romain. Par un réflexe commun à tous les groupes ethniques minoritaires noyés au milieu d'une population beaucoup plus vaste qui tend à les assimiler, ils aimaient à souligner leur appartenance à ce rite qui les distinguait des autres chrétiens de l'empire. Faut-il ajouter que le souvenir du dépeçage de leur patrie polonaise par les trois puissants voisins, de ses efforts pour retrouver son indépendance, des répressions qui avaient suivi, leur restaient présents malgré tout et les empêchaient de vibrer à l'unisson de ces ardents patriotes russes devenus catholiques?  C'est donc vers le jeune Métropolite de Lvov que le petit cénacle russe catholique de Pétersbourg tournait ses regards.

Dans les années qui vont suivre, des considérations d'ordre politique viendront cependant compliquer singulièrement cette situation déjà délicate.   Le Métropolite de Lvov sera accusé par le gouvernement de Vienne de favoriser le mouvement pan-slave qui prétend détacher de l'Autriche Tchèques, Slovaques, Croates, Slovènes, Polonais, Ukrainiens. En revanche, le Gouvernement  de Saint-Pétersbourg accusera le Métropolite de soutenir un mouvement politique visant à détacher de l'empire russe les régions du sud où le peuple des campagnes parle la même langue qu'en Galicie, c'est-à-dire l'ukrainien. Maintenir les relations avec le Métropolite deviendra très compromettant pour les Russes catholiques.  Cependant quand le P.Stislavsky et le jeune Féodoroff se présentèrent à Lvov en 1902, le Métropolite n'occupait son siège que depuis quelques mois; ces soupçons et accusations n'avaient pas encore pris corps; ils purent s'arrêter près de lui une semaine entière sans inconvénient.  A leur départ, le Métropolite leur remit une lettre d'introduction et de recommandation auprès du pape Léon XIII.

Quelques jours plus tard, les deux voyageurs purent aller s'agenouiller sur les tombes des apôtres Pierre et Paul. La fête de Saint Ignace fut choisie pour l'entrée définitive de Léonide dans l'Eglise catholique.

Léon XIII reçut les deux voyageurs en audience privée. Le pape manifesta une attention particulière à Léonide qui avait manifesté son désir de préparation au sacerdoce en Italie. Le pape venait de fonder à Agnagni à 50 km de Rome un nouveau séminaire régional. Il y envoya Léonide et fit don d'une bourse pour ses études.

 

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02/07/2015
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