Léonide Féodoroff: événements graves en Russie , 1904-1907---

Evénements grave en Russie 1904-1907

Tandisque Léonide Féodoroff se préparait au sacerdoce dans sa retraite d'Agnani, la Russie avait traversé une période de forte tension. De graves événements militaires et politiques s'y étaient succédés. Un an et demi après son arrivée en Italie, la nuit du 8 au 9 février 1904,  les torpilleurs japonais avaient brusquement attaqué la flotte russe du Pacifique dans la rade du Port-Arthur et lui avaient infligé des pertes sensibles. Le 2 janvier 1905, Port-Arthur lui-même capitulait après avoir soutenu un siège de sept mois. La Russie entière en souffrit comme d'un  cruel deuil de famille. Tenu sans cesse au courant par les lettres de sa mère, Léonide partage l'émotion de Pétersbourg .

J'étais convaincue que Port-Arthur ne tiendrait pas le coup, écrit-elle à son fils, et cependant la nouvelle de sa chute produisit sur moi et sur notre vieille servante une telle impresion que le déjeuner que nous avions préparé resta intact. Le lendemain, nous le réchauffâmes mais nous n'y touchâmes pas d'avantage. A la cuisine quelqu'un demanda à la servante ; " Pourquoi depuis deux jours, ne lavez-vous pas la vaisselle? Jeûnez-vous?" Personne n'en devina le motif sauf une polonaise qui répondit :" Ce n'est pas le carême, mais Port-Arthur qui leur a coupé l'appétit ! " Ces deux jours nous avons mangé en tout et pour tout un hareng fumé."

Au cours de l'année 1905, Léonide apprit les défaites des armées russes en Mandchourie. L'espoir de la Russie se porta alors sur sa flotte de la Baltique qui, en octobre 1904, sous la conduite de l'amiral Rojestienvky, s'était mise en route vers l'Extrême-Orient. A la fin de mai 1905, Léonide apprenait par les journaux sa destruction complète à Tsou-Sima.

Tandis que, dans la lointaine Mandchourie, la guerre contre le Japon tourne au désastre, en Russie même, le intellectuels opposés à l'autocratie impériale s'unissent  pour la première fois aux masses populaires pour appuyer leurs revendications. Jamais Saint-Pétersbourg n'a connu de pareilles agitations. On ne parle que de concessions à arracher au tsar Nicolas II.

Je suis bien heureuse que tu ne sois pas dans tout ce tintamarre, écrit Mme Féodoroff à son fils, non par crainte mais pour le progrès de tes études. Ici, chez nous, à l'heure actuelle, même le travail en chambre est impossible. On ne peut résister à la tentation de lire les journaux et quand on les a pris en main, la meule cérébrale se met à tourner et à triturer la question "où donc est la vérité?" Je t'ai conservé tous les journaux sur la Douma; peut-être voudrais-tu les recevoir. J'ai conservé l'habitude de t'informer de tout. J'en suis très préoccupée et redoute sans cesse d'oublier quelque chose. Sans cela sans doute aurais-je derpuis longtemps envoyé au diable toutes ces sottes préoccupations du monde. Peut-être, et même probablement, ne t'intéresseront-elles pas non plus. Tant pis ! Je veux que tu saches tout. Mon sang grec bouillonne; mon coeur bat plus fort quand je songe à la patrie. Certes, nous ne sommes plus de ce monde, mais de gros intérêts spirituels sont en jeu; l'Eglise du Christ est en péril. C'est que le peuple s'est détourné des popes. On crie; "Comment respecter des prêtres qui incitent des malfaiteurs contre le peuple? Les évêques auront à répondre de leur complaisance vis-à-vis des pouvoirs civils..."   

En janvier 1905, les grèves se succèdent. Le dimanche 22 , resté célèbre sous le nom de "dimanche rouge"; un cortège composé de milliers d'ouvriers portant des icônes et des portraits du tsar se rend au palais d'hiver pour présenter au souverain une pétition. Il est accueilli par des coups de feu qui font des centaines de victimes. La poussée révolutionnaire n'en devient que plus violente. Le 17 octobre le tsar Nicolas II doit enfin signer le manifeste qui, entre autres concessions, accorde à son peuple la liberté de conscience, de réunion, d'association et l'égalité de tous les citoyens devant la loi, quelles que soient leur confession religieuse et leur origine.

La liberté de conscience !  Dieu sait avec quelle impatience les catholiques russes l'attendaient. Depuis cinquante ans, toute une élite de Russie, les Swetchine, Galitzine, Martinoff, Gagarine, Chouvaloff, bien d'autres encore, avaient dû s'exiler volontairement de l'empire pour pouvoir adhérer à l'Eglise qu'ils croyaient en conscience avoir été voulue par le Christ. Les autres devaient se taire et se cacher. Grande était leur joie de penser qu'en Russie même ils allaient enfin pouvoir servir Dieu sans entrave comme leur conscience le leur commandait.

Mlle Ouchakoff se met aussitôt au travail. Dans sa villa de Beloostroff à deux pas de la frontière finlandaise, elle a donné abri au P.Alexis Zertchaninoff  arrivé, il y a cinq ans, du lointain gouvernement de Nijni-Novgorod. Après le manifeste du 17 octobre, elle fait venir le père dans la capitale. Le P.Alexis loue une chambre chez une russe catholique. Il la transforme en chapelle et commence discrètement à y célébrer la liturgie. Quelques russes catholiques viennent y assister, une paroisse prend ainsi naissance.

Quelques mois plus tard, un second prêtre,  le P.Jean Deibner, vient le rejoindre.  Il arrivait du gouvernement de Tobolsk, en Sibérie. fervent disciple de Vladimir Solovioff, il était devenu catholique en secret en 1899 et, trois ans plus tard, avait été ordonné prêtre par le Métropolite André. Il était alors fonctionnaire dans le gouvernement de Saratoff. Lors du manifeste du 17 octobre, il était commissaire de district en Sibérie. Il demanda aussitôt et obtint son transfert à Saint-Pétersbourg.

Néanmoins la position de la jeune paroisse et surtout du P.Zertchaninoff restait précaire. Certes, depuis le 17 octobre, le passage d'un russe au catholicisme était devenu possible après certaines formalités. Aux confins de la Russie et de la Pologne, des milliers d'anciens catholiques, enrôlés de force dans l'orthodoxie en 1875, avaient profité de la liberté qui leur était accordée pour rejoindre l'Eglise catholique. Mais tous avaient été contraints de passer au rite latin car le gouvernement s'opposait catégoriquement à l'érection d'églises catholiques de rite byzantin.

On permettait en Russie, écrit avec mélancolie le prince Pierre Volkonsky, de construire des mosquées, des pagodes bouddhistes, des chapelles protestantes de toute espèce, toute une série de loges maçonniques et même des églises de rite latin, mais une église de rite russe, cela jamais! L'attrait eût été trop grand!" 
       

Certes, on peut croire avec le prince Pierre Volkonsky que le gouvernement du tsar redoutit un trop grand passages au catholicisme, mais il y avait, à la base de son opposition à toute activité catholique dans le rite byzantin; une raison plus profonde.

Un catholique latin n'éprouve généralement pas de répugnance à reconnaître la primauté pastorale de l'évêque de Rome dans l'Eglise ; ses souvenirs de l'histoire le portent en fait à considérer Rome comme le centre du monde chrétien. De la Pologne à l'Irlande, du Portugal à la Hongrie, les fidèles savent que le message du Christ leur a été apporté jadis par les missionnaires envoyés par Rome. Aujourd'hui encore, ils prient en commun suivant le rite de Rome. Quand ils se rendent en pèlerins dans la cité qu'ils aiment à appeler "la ville éternelle", ils y retrouvent avec émotion le souvenir non seulement des Princes des apôtres mais aussi des pape illustres, des fondateurs d'ordre religieux, de nombreux saints et docteurs de l'Eglise. Pour les russes en revanche, il n'en est pas de même. Ceux-ci savent bien qu'ils sont devenus chrétiens sans l'intervention de Rome; certains diraient même volontiers qu'ils le sont devenus malgré Rome en ce sens que par leurs intrigues et leurs attaques armées, les voisins catholiques de la Russie ont mis maintes fois son christianisme en danger. Le plus souvent, ces considérations d'ordre empirique et temporel prennent le pas sur les considérations spéculatives purement religieuses.

Or de même que le grec a accueilli le christianisme avec sa mentalité de philosophe, le latin avec son amour de la clarté et de la justice, le russe l'a reçu avec son génie à lui, avant tout un génie d'esthète. Le christianisme russe a revêtu de la sorte un aspect caractéristique qui s'est manifesté tant dans la vie sociale que dans la vie des individus et dont l'expression la plus marquante se trouve dans le rite pris au sens large. Le rite byzantin russe est ainsi devenu, aux yeux des russes orthodoxes, une sorte de patrimoine de famille inaliénable. Que des luthériens, des musulmans et même à la rigueur des catholiques latins vivent en Russie, c'était inévitable et, en fait, cela n'importait guère; leur style de vie religieuse faisait voir tout de suite qu'ils étaient étrangers. Mais qu'une confession religieuse sans liens avec la Nation russe et même, comme beaucoup pensaient hostiles veuille faire sien ce qui était spécifiquement russe, menaçant ainsi de diviser le pays, cela semblait inadmissible.

 La situation des catholiques de rite latin dispersés dans l'empire posait cependant au gouvernement un problème; dans aucune de leurs églises on ne priait ni prêchait en russe. En fait, la langue des catholiques était le polonais. A vouloir les maintenir dans le rite latin, le gouvernement les empêchait de s'assimiler à la population et de devenir pleinement russe.

Une lettre de Léonide au Métropolite Cheptizky datée du 4 novembre 1907 nous apprend quels étaient alors les projets du gouvernement;

J'ai été rendre visite à M. Sazonoff, chargé d'affaires de Russie auprès du Vatican, il m'a reçu aimablement. Je suis resté chez lui presque toute la soirée.   Sa conversation revenait sans cesse aux questions ecclésiastiques. J'en ai emporté l'impression que le gouvernement russe avait renoncé à toute idée d'un catholicisme de rite byzantin. Quant à la difficulté de satisfaire les russes catholiques, il espère la résoudre de la façon suivante. Il revient au projet des "Officia Suppletoria" . Se fondant sur le fait que les polonais et les lituaniens ont des offices de ce genre, le gouvernement voudrait ouvrir une église de rite latin où sermons et offices complémentaires auraient lieu en russe. De cette façon, d'une part, il évite le catholicisme de rite byzantin, d'autre part, il remédie à la polonisation des catholiques de rite latin. Il se rend bien compte que le peuple - à l'exception de quelques dizaines de milliers de fidèles de la Russie occidentale - ne voudra jamais entendre parler de rite latin et ainsi l'orthodoxie sera sauvée. Bien plus, dans les esprits russes s'ancrera de plus en plus la conviction que catholicisme est synonime de culture latine puisque tous les catholiques, même les polonais seront latins.
Pour atteindre ce but, le gouvernement a besoin de prêtres qui sauraient préserver de la polonisation cette Eglise catholique latine. M.Sazonof m'a offert une paroisse toute préparée au cas où je voudrais bien exprimer le désir de devenir un prêtre de ce type"

   Si Léonide avait eu tant soit peu l'âme d'un clerc carriériste la tentation d'accepter cette offre eut été très forte. Etant donné ses qualités d'esprit, l'absence totale d'autres compétiteurs, la faveur dont il jouissait déjà à Rome et celle qui l'attendait à Pétersbourg, tous les degrés de la hiérarchie lui seraient devenus accessibles. Mais il semble n'y avoir pas songé, et il poursuit dans sa lettre;

J'objectai que malgré les offices complémentaires une pareille Eglise resterait un élément de polonisation, étant donné la forte supériorité des polonais, mais il ne voulut pas le croire.
 Pour paralyser cette politique il faut tout mettre en oeuvre pour qu'aucun prêtre russe qui embrasse le catholicisme n'adopte le rite latin. De cette façon le gouvernement se trouvera dans l'impossibilité de réaliser son projet.
 

La position du P.Alexis Zertchaninoff et de sa petite chapelle de Pétersbourg restait donc précaire. Privé de tous ses droits pour être passé au catholicisme il lui était interdit, pour une période de sept ans, de séjourner dans la capitale. Il était donc à chaque instant possible d'arrestation et à tout le moins de renvoi en province.

Mais le prestige de Mlle Ouchakoff lui sert de paratonnerre. Elle est non seulement la proche parente, mais l'amie de vieille date du Ministre de l'intérieur , Pierre A.Stolypine, qui est en même temps président du conseil des ministres. Avec insistance, elle revient à la charge pour obtenir la reconnaissance officielle du P.Zertchaninoff et de la communauté catholique naissante; elle invoque l'édit de tolérance accordé en 1905.  Pour toute réponse elle obtient sans cesse la même déclaration du ministre;

Existez comme vous existez; agissez comme vous agissez; nous fermerons les yeux. Quant à consacrer officiellement votre existence, nous ne le pouvons pas ! 

Au printemps de 1907, Mlle Ouchakoff obtient pour le P.Alexis l'autorisation de se rendre à l'étranger. Elle voudrait qu'il entre en contact avec les milieux catholiques d'Europe pour étendre son expérience et acquérir ainsi plus de compétence pour la direction de sa paroisse naissante.

Le père s'arrête d'abord à Lvov où il est l'hôte du Métropolite André. A Rome, Léonide lui sert d'interprête et de guide.

 Le pape Pie X le reçoit en audience privée et confirme tous les points du programme d'action des russes catholiques.

La Sainte Eglise, ne permettra jamais sans la plus grande répugnance le passage d'un oriental au rite latin. 
 Léonide termine par cete nouvellle
l'affaire de mon appartenance au rite byzantin est réglée de la façon la plus heureuse; "Sanctita sua benigne annuit juxta preces...contrariis quibuscumque non obstantibus" Je suis de la sorte (par ce décret pontifical) reconnu comme catholique de rite oriental de droit et de fait. Je suis le rite latin à titre temporaire seulement."
Ce décret du pape , qui cinquante ans plus tard, ne surprend personne et semble même absolument normal, marquait à ce moment une prise de position et un tournant dans l'activité apostolique de l'Eglise catholique envers la Russie.

Pour le comprendre il faut rappeler de nouveau, cette fois plus en détail, le problème polonais. A la fin du XVIIIe siècle, la Pologne, qui constituait cependant une nation bien distincte du point de vue ethnique, linguistique et politique fut progressivement divisée et absorbée par ses trois puissants voisins l'Autriche, la Prusse et la Russie. Cette dernière en avait reçu la plus grande part et y avait commencé un régime de russification d'abord assez mitigé.

Mais le peuple polonais ne devait jamais perdre sa conscience nationale et son désir d'indépendance. En 1830, gagné par l'esprit révolutionnaire qui souffle en Europe, il se révolte mais l'insurrection est étouffée par la force. En 1863, un nouveau soulèvement tient les troupes russes en haleine pendant plusieurs mois et ameute l'Europe contre la Russie. La répression est plus dure encore; des milliers de polonais sont mis à mort ou déportés en Russie d'Europe et d'Asie. La russification du pays est reprise avec plus d'intensité.

Pour rester eux-mêmes, ces polonais ainsi dispersés aux quatre coins de l'empire s'accrochent obstinément à ce qui les distingue le plus de l'ambiance russe dans laquelle on les a plongés; leur langue et surtout leur religion. Dans leurs dogmes fondamentaux la religion orthodoxe des russes et le catholicisme des polonais ne diffèrent pas largement, mais leurs rites extérieurs sont bien caractéristiques et distinguent nettement les uns des autres.     

On réalise sans peine les conséquences de cette situation; si les russes qui, en conscience, se croyaient obligés de reconnaître la primauté de l'évêque de Rome avaient été contraints de suivre le rite latin, ils auraient en fait, fortifié la minorité polonaise et constitué pour elle une conquète et une victoire. Au contraire, le développement d'un catholicisme de rite byzantin constituait pour cette minorité un danger; il attirerait certainement les jeunes polonais qui souhaiteraient pouvoir se russifier sans renoncer à leurs convictions catholiques. En maintenant le jeune russe Féodorof dans le rite byzantin, le Saint-Siège prenait position dans le conflit, il dépassait les aspirations polonaises pour donner au problème la seule solution vraiement catholique. Mais cette solution ne serait pas comprise et acceptée sans résistance à Pétersbourg.

Le curé de Sainte-Catherine en particulier, l'abbé Stislavsky manifesta la plus vive déception lorsqu'il apprit la décision de son protégé de se faire ordonner dans le rite byzantin. La lettre qu'il lui envoya a été conservée. 

 Les russes authentiques, dans sa mauvaise humeur, éprouvent la plus vive répugnance pour tout ce qui sent le byzantinisme et le tartare. Le rite oriental est à ce point discrédité chez eux qu'on ne peut leur parler de rien de ce qui vient de Byzance. Seul des gens aussi ignorants de la vie du peuple que nos bons français voient tout à l'envers. Les russes ne veulent pas de ce rit oriental auquel est associé tout ce qu'il y a de révoltant et de rétrograde pour les Russie.

Les français sont les pères dominicains et assomptionnistes établis à Peter. Ils soutenaient Mle Ouchakoff et ses amis.

Le curé de Sainte-Catherine ne se limite pas à des paroles; dans son dépit, il décide de couper les vivres à son disciple infidèle. Naguère il avait envoyé régulièrement à Léonide un petit subside pécunier. Léonide ne protesta pas et ne changea pas d'avis pour si peu. Le séminariste avait obtenu de ses supérieurs l'autorisation de se rendre en 1907 au premier congrès De Velehrad en Moravie. Des théologiens, spécialistes des questions orientales devaient s'y rencontrer pour étudier ensemble le problème de l'unité à rétablir entre chrétiens d'Orient et d'Occident. De là, il espérait se rendre à Lvov pour rencontrer le Métropolite.

 La suite : Séjour à Rome, détresse en Amérique 



03/03/2014
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