Léonide Féodoroff; le chemin parcouru 2. Réflexions sur la vie du Bienheureux Léonide

Réflexions et interrogations

sur la nécessité d'un exarchat russe catholique 

Le chemin parcouru

Plus de 80 ans sont passées depuis la mort de l'exarque, il a été béatifiée à Lviw par Saint Jean Paul II en 2001. Voici ce qu'écrit le Père Mailleux à la fin de son livre dont je vous ai offert de larges extraits.

(Entre Rome et Moscou, l'exarque Léonide Féodoroff DDB 1966)

L'exarque n'a pas été remplacé, et de son exarchat il ne reste rien.

Le 9 octobre 1939, le Métropolite André Cheptisky nomma quatre exarques pour les territoires de l'ancienne Pologne que les Soviets venaient d'occuper et pour tout le reste de l'Union Soviétique. Son frère, le P. Clément Cheptizky se vit assigner la Grande Russie et la Sibérie. Pratiquement, il ne put jamais exercer ses fonctions. 

Son effort gigantesque se serait-il soldé par un échec total? Ou plutôt l'exarque  et sa petite Eglise catholique russe n'ont-ils pas été ce témoin qui vient éveiller les consciences puis se retire lorsque triomphe la vérité qu'il voulait établir?

Certes, si l'objectif du P. Féodoroff avait été de créer en Russie une communauté chrétienne nouvelle, rivale de l'Eglise nationale orthodoxe et aspirant à la supplanter un jour, le résultat de ses efforts apparaîtrait aujourd'hui comme l'opposé d'un succès. Mais en fait ses vues avaient de la réalité une conception moins simpliste. Pourquoi aurait-il voulu évincer cette Eglise nationale ? N'était-ce pas elle qui, au cours des siècles, avait fait la Russie chrétienne? S'il avait projeté de rivaliser avec le Patriarche et avec le clergé de l'Eglise orthodoxe, pourquoi aurait-il manifesté un tel souci de les rencontrer et de conquérir leur amitié?  Quand on lit ses lettres de l'époque, on le sent tressaillir de joie lorsqu'il peut écrire combien, dans la persécution, grandit le prestige du Patriarche et de son clergé. Cependant, en disciple de Soloviev, il ne pouvait prendre son parti de l'isolement de l'Eglise nationale russe: il aspirait à la voir établir avec l'Eglise Universelle confiée à la garde pastorale du successeur de Pierre, des liens fraternels visibles. Précurseur de l'œcuménisme, il rêvait d'une Union par entente des hiérarchies; ses lettres et, en particulier, ses longs rapports au pape Pie XI en font foi. Mais pour que ce désir puisse devenir une réalité, il fallait avant tout que l'Eglise romaine qui aime à souligner sa vocation catholique, c'est-à-dire universaliste, accorde un droit de cité non seulement en droit, mais en fait, aux traditions chrétiennes séculaires de la Russie au même titre qu'aux traditions latines et en pleine égalité avec  elles.

Or en ce domaine, l'exarque a eu gain de cause. Quand au début du vingtième siècle, le jeune Féodoroff se rendit à Rome pour s'y préparer au sacerdoce, il y avait certes en Russie une hiérarchie catholique et plusieurs centaines de prêtres catholiques exerçaient leur ministère dans les principaux centres de l'empire. Cependant tous ces ecclésiastiques étaient latins et tous étaient persuadés que si la Russie était appelée à devenir un jour vraiment catholique, elle devait en fin de compte adopter les traditions liturgiques, théologiques ainsi que la discipline ecclésiastiques de la Pologne, c'est-à-dire en un mot, le rite latin. Et dans beaucoup de cercles influents, à l'ombre du Vatican, on pensait de même. Si quelqu'un s'avisait d'invoquer pour la défense des traditions russes l'encyclique "Orientalium dignitas" de Léon XIII, on lui répondait que la Russie n'avait jamais été catholique et que dès lors, cette encyclique ne la concernait pas. A ce point de vue, l'attitude du recteur de la Propagande est révélatrice. Quand, en 1908, Léonide Féodoroff dut quitter le séminaire, quelques mois seulement avant la fin de ses études sacerdotales, le Recteur écrivit une lettre au cardinal Gotti pour l'informer du départ de son élève. Il le dépeint comme un jeune homme de caractère inquiet et orgueilleux et il ajoute en conclusion :" Je crois qu'il faut remercier le Seigneur s'en soit allé en paix "

Lettre du 30 juillet 1908 de Mgr Giovanni Bonzano

On a peine à croire à une telle myopie ! Léonide avait quitté sa mère veuve et s'était exilé volontairement pour devenir catholique; pendant les huit mois de son séjour à la Propagande, il avait remué ciel et terre pour maintenir dans l'obédience romaine les Orientaux d'Amérique: il portait en lui - l'avenir le montrerait - l'étoffe d'un ardent apôtre et d'un martyr, mais le recteur ne voit en lui qu'un "fanatique du rite grec". Quand ce jeune russe, candidat au sacerdoce catholique - le seul que comptât l'Eglise - lui dit adieu, il estime devoir remercier le Seigneur...

Assurément, il y avait déjà à cette époque quelques communautés orientales en communion avec l'Eglise romaine, mais elles avaient été plus ou moins latinisées. On ne pouvait guère en faire état pour prouver que l'Eglise romaine protégeait les rites de l'Orient et plaçait sur pied d'égalité toutes les traditions authentiquement chrétiennes.

Mais depuis lors les choses ont changé. La naissance au sein de l'Eglise catholique d'une communauté qui voulût user de son droit de rester pleinement russe a forcé l'Eglise romaine à prendre davantage conscience de sa vocation universaliste. Les lettres de l'exarque, les rapports que le métropolite Cheptitzky, le Père Walsh et d'autres personnalités revenues de Moscou apportèrent à Rome, y firent comprendre que la Russie avait un précieux patrimoine chrétien qu'il fallait conserver jalousement. Aussi, quand pour remplacer ses séminaires russes fermés par les Soviets, le Saint-Siège en ouvrit un à Lille, en France, puis à Rome, voulut-il que les candidats au sacerdoce y soient désormais formés selon les traditions et le rite propres à la Russie maintenus dans toute leur pureté. Les centres pastoraux et les internats catholiques ouverts pour les Russes de l'émigration furent organisés dans le même esprit.

En plus de l'internat Saint-Georges, transféré par ses deux fondateurs à Namur. En 1941, il dut être transporté à Paris. Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, il est établi à Meudon. Il y poursuit toujours la formation de jeunes gens d'origine russe.  (o.c.p:41) Les Pères Mariens organisèrent le Lycée russe saint-Vladimir, en Mandchourie, et les Jésuites, le collège russe Saint-Michel à Shanghai. Ces deux établissements ainsi que les écoles parallèles pour filles russes dirigées à Kharbin par les Ursulines et à Shanghai par les sœurs de saint-Colomba, furent saisis par les communistes chinois. Un internat pour garçons russes sous le nom de Saint-Vladimir a été organisé à Santos, au Brésil par les Jésuites. Les Dames de Sainte Clotilde dirigent un pensionnat pour filles russes à Paris et les Ursulines, un institut semblable à Sao Paolo. Ces deux institutions portent le nom de Sainte-Olga. Dans tous ces établissements, les maîtres se sont efforcés de développer la piété de leur élèves suivant les traditions russes et leur collaboration avec le clergé orthodoxe n'a fait que croître.  

               Monastère de Chevetogne

L'abbaye de Chevetogne en Belgique

 

A Chevetogne, en Belgique, des Pères bénédictins ont volontairement adopté la vie liturgique et les traditions monastiques de l'Eglise byzantine pour mieux en découvrir les richesses en les vivant eux-mêmes et pour les faire connaître au monde catholique.

Il est manifeste que l'attitude du Saint-Siège envers l'Eglise russe, depuis l'élection du pape Jean XXIII

prend de plus en plus l'orientation que l'exarque avait intensément souhaitée. Quand en 1922, Benoît XV reçut une lettre autographe du patriarche Tikhon pour demander son aide en faveur des affamés, le pape, - à la grande douleur des catholiques de Moscou - fit répondre par son secrétaire d'Etat. 

voir l'article "Dans le chaos"

Mais depuis lors la mentalité romaine a évolué. De nombreux messages personnels ont été échangés ces derniers temps entre le pape et le patriarche de Moscou et, en 1963, Paul VI a tenu à envoyer en Russie une délégation spéciale composée de Mgr François Charrière, évêque de Fribourg et de Mgr Christophe Dumont, dominicain, porter ses vœux personnels au patriarche Alexis lors de son jubilé épiscopal. L'Eglise romaine est aujourd'hui conquise aux vues de l'Exarque. 

L'Eglise de Moscou s'y laissera-t-elle conquérir à son tour?

Jusqu'à présent, l'exarque n'est connu que d'un nombre minime de ses compatriotes. On veut espérer que ces pages (écrit le Père Mailleux dans son livre) destinées à conserver son souvenir lui attireront un jour l'attention et le respect que méritent la hauteur de ses vues. son désintéressement et son courage. Mais sans doute l'élévation de sa stature morale n'apparaîtra-t-elle au grand nombre que le jour où sera rétablie entre les chrétiens de l'est et de l'ouest non pas seulement une coexistence pacifique mais l'unité visible la plus favorable à l'extension du Règne de Dieu.


 

 Dans l'histoire récente de la Russie, il est une coïncidence qu'il est impossible de ne pas remarquer. Au cours des fêtes de Pâques de 1917, deux hommes rentrèrent à Petrograd après de longues années d'exil. Le premier y arriva le samedi saint 1er avril, juste à temps pour célébrer avec ses compatriotes la fête de l'espérance chrétienne; c'était l'exarque Féodoroff. Le second arriva le lendemain de la fête, le lundi 3 avril: c'était Vladimir Oulianoff, dit Lénine.

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Lénine

Le premier avait regagné sa patrie dès qu'elle avait connu les affres de la guerre mais il avait été envoyé en Sibérie. Le second était demeuré caché en Suisse pendant les combats; il rentrait soutenu par l'ennemi. Tous deux apportaient à la Russie un programme universaliste. Lénine voulait en faire le centre de l'internationale communiste; Féodoroff lui, venait la presser d'entrer plus pleinement en communion avec la chrétienté universelle. La Russie n'a pas eu le temps de faire un choix; profitant de l'épuisement du pays après une longue guerre, Lénine et son parti ont saisi le pouvoir et ils l'ont conservé par la force. Pendant un demi-siècle déjà, ils ont tenu la Russie à l'écart du reste du monde. L'élite chrétienne qui demeure en Russie soviétique souffre de l'isolement qui lui est imposé; elle partage intensément les aspirations œcuméniques du reste de la chrétienté. Malgré les liens qui l'entravent et le bandeau placé sur ses lèvres, elle cherche les contacts; les indices à ce sujet ne manquent pas. Certains sont connus de tous. L'Eglise de Moscou est devenue membre du Conseil œcuménique des Eglises; elle a envoyé fidèlement des observateurs aux quatre sessions du Deuxième Concile du Vatican; pour la première fois dans l'histoire. une délégation du Patriarcat de Moscou est venue assister au couronnement d'un pape, celui de Paul VI... Sans doute ces chrétiens de Russie n'ont-ils jamais été mieux préparés à communier à l'idéal universaliste de Soloviev et de l'Exarque Léonide; ils comprennent que pour les peuples chrétiens comme pour chaque homme, il ne peut y avoir de beau destin individuel; ils doivent être à l'écoute et au service de toute l'humanité. Ainsi se réalise le vœu qu'exprima l'exarque en offrant sa vie à Dieu, à la fin de son plaidoyer, au procès de Moscou.

C'est le dernier chapitre du Père Mailleux sur Léonide Féodoroff


13/05/2015
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