Léonide Féodoroff; prêtre et moine

Entre Rome et Moscou, o.c. pp; 56-66

 Prêtre et Moine

Mlle Ouchakoff avait vu juste; de ce premier retour en Russie, Léonide emporta la conviction que les temps n'étaient pas encore mûrs pour un rapprochement entre la Russie et l'Eglise catholique. Il en conclut qu'un séjour permanent  à saint Pétersbourg serait pour lui sans utilité et que dès lors, il n'y avait plus de raison de différrer son ordination sacerdotale. Il repartit donc pour l'étranger pour s'y faire ordonner prêtre par un évêque de rite byzantin.

Entre-temps, l'action du Métropolite André était devenue de plus en plus suspecte en Russie. Tout comme le gouvernement autrichien l'accusait de soutenir le panslavisme, le gouvernement russe voulait voir en lui l'âme du séparatisme ukrainien. Se faire ordonner par lui eût été se noircir davantage encore, et pour longtemps, aux yeux de la police tsariste. Il fallait éviter toute équivoque en ce domaine.

Léonide résolut dès lors de solliciter l'ordination aux ordres majeurs de Mgr Basilio Horsu, évêque de rite gréco-roumain de Lugos, alors en Hongrie. Il lui exposa pour quelle raison il ne pouvait se faire ordonner par un évêque slave et lui rappela en même temps qu'il l'avait jadis assisté pour la liturgie sur le tombeau de S Jean Chrysostome, à Saint-Pierre de Rome.

Lettre de Léonide Féodoroff à Mgr Basilio Horsu du 1er janvier 1911

Mais l'évêque, qui n'était sans doute plus des plus jeunes,  fut troublé par cette requête qui sortait de l'ordinaire; écrivit à Rome puis finalement répondit par un refus. Léonide se tourna alors vers Mgr Miroff, archevêque des Bulgares catholiques qui résidait à Constantinople, qui accepta. A la mi-mars 1911, le chemin de fer déposa Léonide sur les rives du Bosphore, au pied de la colline que surplombe Sainte-Sophie, la basilique de l'antique Byzance.  Le 22 mars 1911, il reçut le diaconat, et le 26 mars, 5e dimanche de carême, il fut ordonné prêtre, dans l'église de la Sainte Trinité à Galata. 

Léonide revêtit pour la dernière fois les ornements de diacre et en remplit les fonctions jusqu'après la procession de "la grande entrée". Le cours habituel de la liturgie fut alors interrompu. L'évêque s'asssit et on fit faire trois fois le tour de l'autel. Il se mit à gnoux les mains croisées sur l'autel sur lesquels il posa son front, l'évêque posa son épitrachil sur la tête de l'ordonnant et proclama; " La grâce divine qui toujours guérit les malades et supplée les déficiences, élève le pieux diacre Léonide au sacerdoce. Prions pour lui afin que descende sur lui la grâce de l'Esprit Saint."  L'êvêque le revêtit des vêtements sacerdotaux en chantant "Axios". Le nouveau prêtre concélébra ensuite le reste de la divine liturgie avec l'évêque qui venait de l'ordonner.

 La cérémonie terminée, il s'empressa d'envoyer à sa mère et au métropolite André une carte postale avec ces mots; "Le Seigneur a exaucé mes vœux. Léonide prêtre".

 

Quatre mois plus tard, càd le 27 juillet 1911; s'ouvrit à Velehrad le troisième congrès Unionistique. Les participants s'élèvent à  plus de deux cents. Retenu par la maladie, le Métropolite ne peut y prendre part, Léonide qui y paraissait cette fois non plus comme un simple étudiant en théologie mais comme prêtre russe et spécialiste des problèmes de l'Eglise d'Orient est choisi comme commissaire. Ses échanges de vue  avec les orientalistes Palmieri, Jugie et d'Herbigny, furent des plus animés. A Vehehrad les congressistes étaient presque exclusivement catholiques. En dehors du protoprêtre Alexis Malitzeff, aumônier de l'ambassade russe à Berlin, la participation des Orthodoxes à ces congrès restait minime. Il est clair que ces réunions ne deviendraient vraiment fécondes que le jour où elles ne seraient seulement des monologues catholique, mais instaureraient de vrais dialogues avec le monde oriental non uni à Rome. Tel était bien le programme qu'avait formulé le premier congrès en 1907:

Ouvrir la voie de la paix et de la concorde entre l'Occident et l'Orient, projeter de la lumière sur les questions controversées, corriger les idées préconçues, rapprocher les plus hostiles, rétablir la pleine amitié... afin non seulement d'acquérir une connaissance plus profonde des problèmes mais d'échanger des vues sur les meilleures méthodes à suivre d'ans l'action. 1 
1. Acta primi Congressus Vehehradensis, Prague, 1908, p.1   

 Le P. Féodoroff insista vigoureusement dans ce sens. A la fin du congrès, il rédigea une lettre qui fut envoyée aux personnalités les plus en vue des diverses Eglises slaves non unies à Rome avec la signature der l'évêque bulgare catholique de Macédoine Mgr Epiphane Chanoff.

Notre intention est de nous servir de la recherche scientifique pour préparer les voies de notre rapprochement mutuel. Les Congrès de Velehrad ne sont pas une institution exclusivement confessionnelle (càd réservée uniquement aux catholiques) mais plutôt une réunion d'hommes d'études, animés d'esprit religieux et convaincus que la désunion est une œuvre diabolique qu'il faut faire disparaître... Seule une institution comme la nôtre offre la possibilité d'un échange d'idées vivant et fructueux.  

La lettre se terminait par une invitation à envoyer un représentant au prochain congrès qui devait se tenir en août 1914. 2

2. Acta tertii Congressus Vehehradensis, Prague, 1912

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Basilique de Velehrad.

 

Le congrès terminé, le P.Féodoroff entreprend à Petersburg trois voyages successifs. Au cours de son quatrième séjour dans la capitale qui devait se prolonger de novembre 1911 jusqu'en avril 1912, il décida de régulariser sa situation avec le gouvernement.

En Russie, avant le manifeste impérial du 17 octobre 1905 accordant la liberté de conscience aux habitants de l'empire, le passage de l'orthodoxie à une autre religion était interdit. Depuis le manifeste, il était permis, à la condition d'en faire la demande au préfet de police puis de subir ce que l'on appelait une "ouvechtchanié" (увещание) càd une exhortation  par un maître de théologie orthodoxe.

Le P.Léonide était catholique depuis dix ans mais en fait, sur ses pièces officielles et son passeport, il était toujours considéré comme orthodoxe, faute d'avoir rempli les formalités exigées. Il présenta donc sa requête au préfet de police.

On m'envoya, raconte-t-il,  auprès de l'archiprêtre Georges Poliansky, recteur de l'église Notre-Dame dans le quartier de Pesky à Petersburg . C'était un bon et vénérable vieillard qui me reçut avec bonté et courtoisie. Il me demanda d'abord mon nom de famille, mon nom patronymique et mon prénom, ainsi que les autres renseignements habituels puis passa à la monition.
Je voudrais beaucoup savoir, dit-il, en montrant un visage interrogateur, mais très aimable, comment vous vous êtes convaincu de la vérité de l'Eglise catholique romaine.
Ma position n'était pas très aisée, rapporte le P.Léonide Si mon admoniteur avait été plus jeune, je n'aurais pas ménagé mes termes mais j'avais devant moi un vieillard vénérable et bon, manifestement gêné par le rôle qu'on lui faisait jouer.
Que vous dirais-je mon père? J'en suis arrivé là par un processus psychologique assez compliqué. D'une manière générale, je puis dire que c'est par l'étude. J'ai lu les Pères de l'Eglise, les Actes des Conciles, les anciens documents ecclésiastiques et j'ai vu que la vérité se trouvait du côté des catholiques.
- Ah ! Donc vous en êtes profondément convaincu.

- Evidemment.

- Oui, bien sûr.

Suivit un silence pénible. L'un et l'autre nous avions peur de mal agir et nous ne savions comment nous tirer de ce mauvais pas. Enfin, pour rompre le silence, je lui dis :

Voyez, mon Père, c'est une pure formalité. Il y a déjà très longtemps, j'ai reçu du ministre Sazonoff, quand il était représentant de Russie, auprès du Vatican, l'autorisation de séjourner à l'étranger au-delà du terme indiqué sur mon passeport. Cette autorisation m'était donnée à titre d'élève du Collège "De propaganda Fide" donc comme à un catholique. Il y a déjà neuf ans que je suis catholique et près d'un an que je suis prêtre.
Oui, je comprends: c'est évidemment une pure formalité. Mais que faire: on l'exige de nous.

Suivit un nouveau silence. Puis, le bon père me dit avec un sourire :

- Oui "De propaganda fide"
C'est un établissement très intéressant mon Père; il y a là des japonais, des chinois, des américains et toute espèce de genre.
Oui, de fait, intéressant.

 Nouveau silence puis;

Mon Père, lui dis-je, ne me retenez pas, pas de formalités je vous prie, je voudrais pouvoir me rendre à l'étranger sans tarder.  
Soyez rassuré, me dit-il, en me serrant cordialement la main. Je vais immédiatement transmettre la pièce aux autorités. Au revoir : mes meilleurs souhaits. 

 La monition n'avait pas duré plus de dix minutes, le passeport du P.Léonide fut rectifié.

Lettre au Métropolite André, avril 1912

 A Petersburg, parmi les catholiques russes soufflait un vent de pessimisme. L'opposition du clergé polonais, les originalités du P.Zertchaninoff et son manque d'entente avec le P.Deibner, l'hostilité bien connue du gouvernement  avaient fait naître un certain découragement dans les cœurs. Pour tâcher d'y faire face, le P.Léonide fit en sorte de rester avec les fidèles de la capitale pour les fêtes de Pâques 1912. Il enleva lui-même, raconte-t-il, la poussière et les toiles d'araignées qui s'étaient accumulées dans la chapelle, il acheta des brosses, de nouveaux vases sacrés, des couvre-autels, et la nuit de Pâques concélébra les Matines et la Liturgie avec les PP Zertchaninoff et Deibner. septante personnes assistaient à l'office.

La police surveillait. Un agent de la sûreté vint demander au P.Alexis pourquoi ce jeune prêtre concélébrait avec lui.

C'est un prêtre catholique, répondit le père; nous ne pouvons pas le lui interdire!

Et le policier n'insista pas.

Quelques jours après, le P.Léonide repassait la frontière vers l'Autriche-Hongrie.

Le désir de pratiquer la vie monastique sous une forme plus rigoureuse et plus réglée avait jadis provoqué chez le jeune Féodoroff, alors qu'il étudiait à l'académie ecclésiastique, d'abord un intérêt puis un attrait pour l'Eglise catholique. Au cours de sa formation sacerdotale, cette aspiration n'avait fait que croître. La vie de prière et de travail des jésuites d'Agnani, des bénédictins du collège grec de Rome, des pères Camaldules qui vivaient en ermites sur les collines de l'Italie centrale l'avait séduit.

Mon grand désir, avouait-il un jour à un ami, serait de travailler à Saint-Pétersbourg avec deux ou trois religieux russes. Quelle moisson spirituelle nous pourrions y récolter !

A Lvov et en divers endroits de Galicie, les pères basiliens menaient la vie religieuse dans le rite byzantin, mais réformés par des Pères Jésuites à la requête du pape Léon XIII; ils avaient adopté une spiritualité de type occidental et partageaient leur vie entre l'action et la contemplation. Pour les âmes avides d'une vie plus retirée du monde le Métropolite André, quoique basilien lui-même, avait suscité une fondation monastique dans l'esprit de l'ancien monastère byzantin de Stoudion. A Sknilov, dans les Carpates, Il avait ainsi ouvert la première laure de moines studites.        

           

 

  Eglise de tous les saints à Sknilov

Leur vie, partagée entre la célébration intégrale de l'office divin byzantin et les travaux des champs, ressemblait en beaucoup de points à celle des trappistes de l'Eglise d'occident. Cette première laure devint rapidement prospère au point de pouvoir essaimer et entreprendre une seconde fondation à Kamenitza, en Bosnie, où vivait une population ukrainienne. 

Le Père Léonide se sentit attiré par ce jeune monastère; il y sollicita son admission et y entra le 20 mai 1912. Suivant la coutume monastique russe, il prit en religion un nom commençant par la même lettre que son nom de baptême ; il se fit appeler P.Leontii, en l'honneur du martyr de ce nom.

Dès le début, il veut avec le monde une rupture aussi totale que le permet la charité.

" Ne me faites suivre que les lettres de ma mère". Ecrit-il au Métropolite André.

 

 

 

 

Chaque nuit, il se lève pour chanter l'office divin et, au cours de la journée, il retourne à l'église pendant de longues heures pour en achever la célébration intégrale. Le monastère est vraiment pauvre et les moines doivent travailler dur pour pouvoir subsister. De huit heures à midi, le P.Léontii scie, cloue et rabote à l'atelier de menuiserie. L'après-midi, il travaille à la vigne, la principale ressource des moines. A cela viennent s'ajouter les travaux à la ferme. Seize mois après son  entrée, l'ancien visiteur de M.Sazonoff et des Cardinaux romains écrit :

On vient d'acheter deux gorets, et je me suis confier le soin de les engraisser. Voilà l'occupation qui me convient tout à fait. Je me sens très sérieusement l'enfant prodigue qui a dilapidé ses biens dans les mauvais plaisirs et doit paître les pourceaux loin de son père. Quand pourrai-je dire vraiment du fond du cœur: "Père, j'ai péché contre le ciel et contre toi."
Je supporte facilement l'austérité du cadre de notre vie, écrit-il au Métropolite André, grâce à ma santé robuste et à mon caractère accommodant avec un travail manuel pesant. Bien sûr, au début j'ai ressenti le manque de nourriture coïncidant avec un manuel pesant. Il m'arriva de grincer des dents. Il ne me reste qu'un ennemi terrible que, jusqu'à présent je ne suis pas parvenu à vaincre, c'est le sommeil. Quand la somnolence m'envahit à l'église, je dois bien reconnaître la misérable impuissance de ma volonté.
Il me semble que, pour la première fois, je commence à vivre pour moi-même, à vivre comme je le désirais depuis longtemps. Ce qui m'est le plus doux, c'est de sentir mon isolement du monde mon oubli total de toutes ses vanités et de tous ses soucis mesquins.
Après une retraite il note :
Depuis mon entrée dans l'Eglise catholique, c'est-à-dire depuis dix ans, j'ai travaillé nuit et jour, pour elle et cependant je sens que j'ai passé toute ma vie dans l'oisiveté. J'ai laissé sans attention tant d'inspirations manifestes de la grâce de Dieu. Mon manque de recueillement, malgré la splendide éducation reçue chez les jésuites d'Agnani, a rendu ma volonté faible et molle, peureuse devant tout geste énergique à poser. Sur tout ce qui concernait ma vie et mon activité future flottait un immense "dubium", une hésitation, mon jugement s'amusait à sophistiquer, tâchant de s'esquiver devant un appel manifeste à la vie ascétique. Mon cœur est maintenant navré de ce que la perle de mon ardeur et de mon enthousiasme juvénile soit perdue pour toujours. Je me souviens de la parole d'un de mes confesseurs jésuites :
"Vous avez été trop prudents dans toutes vos délibérations et à cause de cela vous pouvez perdre la grâce de Dieu"
C'est paradoxal, mais à mon égard, c'est vrai. Il faut avoir plus de confiance dans la Providence qui nous dirige et couvre de bienfaits nos chemins, si nous savons nous en remettre à elle avec foi et avec la simplicité d'un enfant. Un autre résultat de ma retraite c'est une résolution ferme de commencer à mener, avec l'aide de Dieu, une vie surnaturelle angélique, à commencer par la garde du silence et du recueillement. Précisément, le dernier jour de la retraite, j'ai eu 33 ans et, avec larmes, j'ai demandé à Dieu de m'aider à devenir un moine accompli à cet âge où Lui-même acheva l'œuvre de notre Rédemption."      
Un peu plus loin il ajoute:
Ma retraite ne s'est pas passée sans tentation. J'avais une forte envie de lire de la théologie ou de mettre par écrit quelques notes de théologie. J'avais soif de savoir comment évoluait la guerre contre les Turcs (nous sommes au temps de la guerre des Balkans). Ma haine fanatique contre les Turcs ne me laisse aucun repos. Je l'ai sucée avec le lait de ma mère. De nuit et de jour, je ne rêve qu'à cet heureux moment où la croix brillera de nouveau sur la coupole de Sainte-Sophie. En songe, je me suis vu parmi les travailleurs grecs.!"       
Dans le recueillement de sa solitude, la réconciliation de la Russie avec l'Eglise catholique romaine lui apparaît dans sa réalité, c'est-à-dire comme une tâche qui semble dépasser de beaucoup les possibilités humaines. Il est tenté parfois de laisser tomber les bras et de ne plus y songer.  
Comment vaincre l'hostilité si farouche de certains et l'ignorance mutuelle? Comment dissiper de part et d'autre des préjugés souvent si peu fondés, mais si profondément enracinés? Comment surtout secouer les indifférents et éveiller l'intérêt de la grande masse pour cette question de première importance?
Le travail intellectuel ne me réussit plus, se dit-il; au contraire les travaux mécaniques marchent à merveille.
Une voix me dit parfois : "Reste tranquille, prie, travaille et ne t'occupe de rien."
La crainte d'un labeur apostolique ne se cache-t-elle pas sous ces sentiments?
L'apostolat entraîne tant de soucis, de responsabilités, de réflexions, de démarches dans tous les sens. Or, ici, c'est le calme complet. Il ne reste que les offices liturgiques pacifiants, les stations debout, les processions pendant lesquelles, pris par les chants liturgiques, l'homme oublie tout ici-bas et se transporte au paradis des douceurs spirituelles. Il n'y a pas loin de là à la léthargie spirituelle, à la séduction du quiétisme, la chose la plus terrible qui puisse atteindre un moine.   
Il découvre en lui une autre tendance : la dureté vis-à-vis du prochain. On ne s'est d'ailleurs pas faute de le lui signaler. Les bons moines qu'il rencontre à Kamenitza sont en fait de rudes paysans qui ne ressemblent guère à ses amis de Petersburg ou de Rome.
Il m'est surtout très dur de m'habituer à mes nouveaux compagnons, avoue-t-il. Parmi nos moines, nous manquons un peu d'hommes intelligents et cultivés et leur horizon ne correspond pas au mien; je dois entrer dans leur peau pour les comprendre et pour qu'ils me comprennent. Il me faut parfois entendre les histoires les plus extraordinaires sur les saints et leurs miracles extraordinaires. Je me mords les lèvres pour ne pas éclater de rire. Parfois je me mets à regretter vraiment leur ignorance religieuse et leur manque de culture.     

Il parvint cependant à dominer ses impatiences et à n'en rien laisser paraître. Un de ses anciens compagnons déclarera plus tard à son sujet :

Le P. Léontii vécut si saintement que jamais il ne dit à qui que ce soit une parole méchante. Son parler était très doux. Il était toujours d'une parfaite égalité d'humeur.
Témoignage du moine studite Nikon déposé en 1935

 Au cours des trois siècles où ils ont été unis à l'Eglise latine, les gréco-catholiques ont modifié bon nombre de leurs traditions liturgiques antérieures et on adopté des pratiques de piété latines.  A Saint-Pétersbourg, sous l'influence du clergé polonais, le P. Alexis Zertchaninof a soulevé le mécontentement de ses fidèles en prenant la même voie. Au monastère de Kamenitza, la question est d'actualité, car les moines voudraient suivre la tradition liturgique byzantine dans toute sa pureté, mais ils ne peuvent cependant oublier leur contact avec l'Eglise latine. Le problème ne peut être résolu sans grande circonspection. Pourquoi le rite devrait-il être maintenu dans un fixisme absolu? Tout ce qui est humain ne doit-il pas progresser, évoluer donc et s'adapter aux besoins du temps?     

Dans quelques écrits qu'il rédige à cette époque, le P. Léontii reprend des thèses qu'il a défendues antérieurement au Congrès de Velehrad. Il insiste d'abord sur un point fondamental; la manière diverse dont occidentaux et orientaux envisagent le rite. Dans la conception de beaucoup de latins, les chrétiens d'Orient se caractérisent par le fait qu'ils célèbrent leurs offices dans une langue autre que le latin, que les prières des cérémonies et les gestes des prêtres sont différents, que leur clergé diocésain est marié, qu'il porte la barbe et donne la communion sous les deux espèces. Pour les latins, tout semble dit quand ils ont énuméré ces points de détail.

En fait, la différence porte avant tout sur l'union qui en Orient existe entre le dogme et la liturgie.

L'oriental écrit le P.Féodoroff ne connaît que les extrêmes; il ignore les "distinguo" des Occidentaux: il ne connaît que "affirmo" ou "nego". De là son incapacité à distinguer entre foi et rite. Si on entreprend de lui inculquer une distinction entre le rite et la foi comme un moyen et une fin , entre l'accessoire et l'essentiel , il rejette alors complètement les rites de ses habitudes religieuses et s'en tient uniquement aux prières et aux prêches. C'est ainsi qu'ont agi les sectes russes, les mahométans, les bouddhistes de Birmanie, de Siam ou de Ceylan.

Dans une lettre de direction, le Métropolite André a cru devoir le mettre en garde contre un certain chauvinisme oriental qui l'empêcherait de reconnaître les valeurs spirituelles de l'Occident. 

Je suis très heureux, lui répond le P Léontii, que vous ayez soulevé cette question de l'esprit universaliste et que vous me mettiez en garde contre le chauvinisme ritualiste oriental. Je pourrai ainsi vous répondre plus en détail.   
Où pensez-vous que j'irai si jamais mon expérience chez les studites ne me satisfait pas? Je passerais carrément au rite latin. Je me suis même déjà choisi l'ordre des sylvestrins comme dernière étape de mes efforts vers la perfection. Il me faudrait quelque chose de très grave pour me détourner de cette détermination. Dites encore que vous redoutez pour moi le chauvinisme oriental et un manque d'esprit catholique. Vous trouveriez, je pense, un autre Oriental qui considère aussi calmement que moi la question du rite. Mais où que je me trouve, dans un rite oriental ou dans un rite latin, je serai fidèle à ce rite jusqu'à la moelle de mes os et  ne ferai jamais de moi un bâtard latino-oriental. " Sentire cum Ecclesia". C'est un grand principe, je l'ai adopté par toutes les fibres de mon être et précisément, en fonction de ce principe, je ne veux vivre que de la vie que m'indique la Sainte Eglise.
Comme exemple de fanatisme oriental, on prétend que je ne vénère pas les Saints occidentaux. Si c'était vrai, je ne prierais pas chaque jour comme je le fais, saint Thomas d'Aquin et saint François de Sales et, le 31 juillet de chaque année, je ne fêterais pas d'une manière toute spéciale saint Ignace de Loyola.  Mais n'est-il pas naturel que chaque Eglise vénère particulièrement ses saints propres, ceux qui représentent son esprit particulier? En fait, l'Orient, dans la vénération des saints, a conservé un esprit plus universaliste que l'Occident, plus fidèle aussi à la tradition des premiers siècles. Les Jésuites d'Anagni exaltaient jusqu'au troisième ciel leur saint Louis de Gonzague, tandis qu'ils laissaient tout à fait dans l'ombre saint Jean-Baptiste qui est, cependant, "l'homme le plus grand qu'une mère ait jamais mis au monde". 1
1. Lettre du 7 mai 1913 au Métropolite André.

L'attachement aux traditions orientales n'aveugle pas le jeune hiéromoine studite sur les points où l'Occident est en avance sur l'Orient, sur la synthèse rationnelle harmonieuse qu'il a su réaliser du dogme et des règles de moralité, sur le désir qu'il a su faire naître de conformer strictement sa conduite à sa foi. Dès qu'il en trouvera le temps, écrit-il, il composera en russe un manuel pour faire les exercices spirituels de Saint Ignace.

Je suis passé par ses écoles, déclare-t-il en conclusion, et je sais donc parfaitement quel progrès la partie latine de l'Eglise universelle a réalisé dans le domaine du développement de la pensée chrétienne; théologie, philosophie, pratique de la confession culte de la sainte Eucharistie,, développement des Ordres religieux, vénération du Sacré Cœur, étude des dogmes. Sur ces points nous sommes leurs humbles disciples et nous empruntons chez eux tout ce dont nous avons besoin . Mais en même temps nous remarquons les défauts de notre grande sœur latine résultant de sa longues séparation du saint et mystique orient: "par exemple une baisse dans l'ascétisme, un manque de sens de l'esthétique en liturgie, de vivacité et simplicité dans la foi, l'utilitarisme, la mièvrerie".

Un  de ses interlocuteurs lui a dit que les jésuites n'aimaient pas les rites orientaux. Le P. Léontii précise: particulièrement appliqués à l'apostolat intellectuel, trop de jésuites ont perdu de vue la valeur symbolique de la liturgie. Ils ont une tendance à promouvoir des formes de cérémonies faciles, sentimentales, frappant un instant l'imagination mais qui, moins riches en valeur symboliques, ne nourrissent pas la piété des fidèles d'une manière aussi profonde et stable que les cérémonies de l'Eglise gréco-russe.         

  

      Texte suivant : Féodoroff "Tiraillement à Pétersbourg               

 

 

 

Liturgie de la Croix au Russicum.

 

 

 



04/07/2015
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