Les Catholiques à Solovki

Les Catholiques à Solovki

Note de Antoine Wenger : Il peut paraître prétentieux de parler de Solovki après Soljenitsyne, qui dans "L'archipel du Goulag" Consacre un chapitre émouvant à Solovki T2. ch.2 pp 21-55 "L'archipel secret de la mer", avec des illustrations plus éloquentes que des paroles. Mais il s'agit de l'îlot issu de Saint-Louis et des prêtres catholiques, que Soljenitsyne mentionne certes avec respect, mais sans leur consacrer, dans ses trois tomes plus de quatre lignes.   

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Le premier procès du groupe des sœurs dominicaines condamna à Solovki, le 24 mai 1924, la Sœur Imelda (Anna Spiridonovna Serebrianikova), dix ans ; Tamara Arkadevna Saporojnikova, dont nous ignorons le nom de religion, dix ans: le laïc Vladimir, Vassilievitch Balachev, ancien rédacteur de la revue des catholiques orientaux "Slovo Istina"  (La parole de Vérité), dix ans : le père Nicolas Alexandrov, né en 1884, ancien employé des Affaires étrangères de l'Empire tsariste à Berlin, devenu catholique et ordonné prêtre de rite oriental, automne 1921, dix ans. Le 13 février 1928, ce fut au tour de Mgr Sloskans d'être désigné pour Solovki. Au cours des années suivantes se joignirent à eux Julie Danzas , transférée de l'isolateur d'Irkoutsk au printemps 1928 (1)

(1) Note de l'auteur . Des archives de la Croix-Rouge politique, Mémorial, nous a montré quelques lettres de Julie Danzas. En 1932, libérée de Solovki, elle se trouvait à Medvejia Gora, sans pouvoir aller nulle part. Elle désirait un emploi à Tiflis auprès de l'académiciens N.Ia. Marr, linguiste mondialement connu. Ses forces spirituelles étaient intactes, écrivait-elle, et elle ne comprenait pas qu'on ne trouvât rien pour une personne qui possédait neuf langues. Elle priait instamment Pechkova de faire  auprès de Gorki. Celui-ci obtint pour elle qu'elle quitte l'URSS pour la France contre une rançons de 200.000 Fr. (!) payés par son frère émigré en Allemagne.

Sœur Dominique (Elena Vassilievna Vakhevitch) transférée de la prison d'Orel en novembre 1925.

Le procès dit de la conjuration catholique contre la vie de Staline amena de nouvelles recrues à Solovki, notamment les deux protagonistes, Mlle Camilla Krouchelniskaïa et Anna Brilliantova. Mais dès 1928 était arrivé aux îles de la Mer Blanche un "converti" atypique le père Patapi Emilianov

 

 

*Paragraphe premier

Le Père Patapi à Solovki

Si le groupe des Sœurs dominicaines est issu de la paroisse catholique russe orientale de Saint-Pétersbourg et de l'action de l'Exarque Léonide Féodorof (Bienheureux depuis 2002) et des époux Abrikossov, le cas du père Emilianov Patapi est tout à fait singulier. Ce prêtre, curé d'un gros bourg rural, Nijnaïa Bogdanovka, près de Kharkov, en est venu par ses études et ses recherches personnelles à la conclusion que l'Eglise catholique est la véritable Eglise du Christ. Né en 1889 dans une famille de Vieux-Croyants, il fut ramené à l'orthodoxie par l'évêque d'Oufa, Antoine Khrapovitski, qui sera le chef de l'Eglise russe hors frontière. Celui-ci le fit étudier à Jitomir et l'ordonna prêtre en 1911. Le père Patapi confia ses doutes au curé catholique de Kharkov, qui l'adressa à l'Exarque Léonide Féodorov. Le 29 juin 1918, en la paroisse Sainte-Catherine de Petrograd, ce dernier reçut la profession de catholique du père Patapi.

De retour dans sa paroisse, il entraîna dans la foi catholique ses fidèles, qui l'aimaient particulièrement pour son désintéressement et sa prédication. Ils étaient plusieurs milliers, tous "grands-russiens" en cette extrémité orientale de l'Ukraine. Profitant des temps troublés, le père Patapi se plaça sous la juridiction de l'archevêque uni de Lvov, Mgr Szeptitski qui l'incardina dans son diocèse le 6 octobre 1918.    

L'Ukraine était alors l'enjeu des luttes entre les Rouges  et les Blancs. Aux yeux de ces derniers, le père Patapi, qui avait créé une sorte de commune rurale, passa pour communiste. Arrêté et mis en prison le 30 octobre 1918, il fut libéré par les Rouges le 27 décembre 1918. Arrêté à nouveau par les Blancs le 20 août 1919, enfermé dans la prison de Lougansk, Il fut à nouveau libéré au retour des communistes le 24 décembre 1919.

C'est en 1922 seulement que Mgr Neveu, dans sa solitude de Makievka, apprit l'existence du père Patapi et l'adhésion de sa paroisse à l'Eglise catholique. Il fit connaissance avec le prêtre et ses paroissiens et put, en 1923-1924, lui faire parvenir les secours de la Mission pontificale d'aide, qui se trouvait à Rostov. Mais, pauvre lui-même, Mgr neveu n'a pas pu enrichir la paroisse de Nijnaïa Bogdanovka, ni acheter les consciences, comme le dira l'acte d'accusation du père Patapi.

Quand Neveu, devenu évêque eut pris possession de la paroisse Saint-Louis de Moscou le 3 octobre 1926, il communiqua la nouvelle au père Patapi et lui envoya le 8 octobre 1926, une lettre qui a été retrouvée dans le dossier du père Patapi au Guépéou. Neveu se félicitait de la nouvelle organisation de l'Eglise catholique en Russie,  devenue par la volonté du Pape Pie XI, complètement indépendante de la Pologne. "J'aurai ainsi la possibilité de montrer par mes actes et mes bons services, si Dieu le veut, combien j'aime profondément la Russie et son peuple" Pour le moment, la vie est difficile. "Je loge auprès d'un catholique arménien, dans une chambrette au quatrième étage, envahie de punaises. La nourriture est mauvaise et en un mois j'ai beaucoup dépensé et gagné seulement 27 roubles".

A peine informé, le Père Patapi se précipite à Moscou. Neveu lui donne tout pouvoir pour recevoir dans l'Eglise catholique de rite oriental le moine Melchisédech, converti à l'union. L'acte qui en fait foi a été retrouvé également dans le dossier du Guépéou, mais Melchisédech a disparu pour toujours, aussitôt après sa réunion à l'Eglise catholique. Neveu profita du passage du père Patapi pour lui confier les ornements épiscopaux destinés à Mgr Frison, nommé évêque à Odessa. Ce détail est aussi consigné dans l'enquête du Guépéou.

L'Eglise synodale des Rénovateurs voyait évidemment de mauvais œil cette paroisse orthodoxe unie à l'Eglise catholique. Comme elle était l'alliée du pouvoir, elle fit arrêter le père Patapi, le 27 janvier 1927. L'accusation retint contre lui l'aide matérielle reçue de Neveu et l'agitation antisoviétique au milieu des paysans de sa paroisse, "parmi lesquels il répandit la chute imminente du pouvoir soviétique, accusant les communistes de n'être que des bandes de brigands. De toutes les manières, il discréditait aux yeux de la population l'Eglise synodale des réformateurs."   

 Le 12 septembre 1927, le père Patapi, fut condamné par l'Oguépéou pour l'article 58.5 (conspiration avec un Etat étranger ou un groupe social de cet Etat) à dix années de camp de concentration à Solovki et un jugement du 24 mars 1928 précisa que la sentence ne pouvait être amnistiée.

 

Paragraphe 2

  Les sommes comparées du KGB et du Vatican pour "acheter" prêtres et fidèles.

L'idée que le Vatican achetait les consciences des fidèles orthodoxes était bien ancrée dans l'esprit du Guépéou. En juillet 1996, un membre du Mémorial est venu  apporter ( à l'auteur) à Moscou un dossier des archives de l'Ukraine. Ce n'était ni plus ni moins  que le budget prévisionnel pour le deuxième semestre 1928 des dépenses pour acheter les ministres des cultes et des collaborateurs secrets (seksot) des diverses organisations religieuses d'Ukraine : tikhoniens, rénovateurs, concile national d'Ukraine, catholiques, comprenant : colonies allemandes, communautés polonaises, uniates : luthériens, sectes, juifs mennonites. (2)

(2) Archives centrales d'Ukraine, I-16-34 de l'Orgbüro et décisions du secrétariat du Comité central du Parti communiste d'Ukraine.    

 La somme se montait pour six mois à 58.480 roubles, "alors que, le budget de Mgr Neveu n'était que de 46.750 roubles, pour les années 1927 à 1929.

Je mentionne ce fait parce que les responsables des réseaux du NKVD, chargés d'infiltrer les conseils des Eglises, qu'ils réclamaient, invoquaient les sommes versées par le Vatican à Mgr Neveu pour attirer les orthodoxes à l'union des deux Eglises. Je cite ici leur mémorandum : " Nous disposons depuis quelques temps de données irréfutables, d'après lesquelles le Vatican a considérablement renforcé son travail pour diffuser "l'ounia" en URSS , se fixant comme but ultime l'union de l'Eglise orthodoxe et de l'Eglise catholique pour former une seule Eglise contre-révolutionnaire. Le Vatican mène cette action par un évêque secret spécialement nommé pour cette tâche (Mgr Pie Neveu), lui attribuant à cette fin des sommes colossales, que les prêtres utilisent en distribuant de l'argent parmi les paysans et à des prêtres orthodoxes désirant passer à "l'ounia". En outre, on organise des artels (groupes de production) qui sont aidés pécuniairement, ce qui constitue une tentation pour le clergé et pour les fidèles orthodoxes". (3)

(3) Le texte mentionne également, l'action du métropolite Szeptitski, résidant à Lvov et qui envoie des prêtres de Galicie dans les régions limitrophes de l'URSS pour y diffuser l'idée de l'ounia.
Articles suivant du même auteur : Les prisonniers de Solovki à l'île Anser.                       


05/10/2015
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