Les occidentalistes, l'occidentalisme par Vladimir Soloviev

Les Occidentalistes, l'occidentalisme par Vladimir Soloviev

Sous cette appellation globale on entend l'orientation de notre pensée sociale et littéraire qui reconnaît la solidarité spirituelle de la Russie et de l'Europe occidentale comme parties indissociables d'un seul et même tout historique et culturel, qui pourrait inclure en soi toute l'humanité.

La structure composite et le développement progressif de la culture européenne, qui ont suscité en Occident une multitude d'intérêts variés et opposés, se sont inévitablement reflétés aussi dans la conscience russe lorsqu'elle a fait sienne la civilisation occidentale. Outre la diversité des influences nationales en vertu desquelles parmi nos occidentalistes on a vu des anglomanes, des gallomanes etc.. s'est manifestée rapidement une diversité plus profonde de principes et d'orientations. Pour les fondateurs de la culture russe, comme Pierre le Grand et Lomonossov, toutes les différences consistaient en une opposition générale entre la civilisation occidentale et la sauvagerie indigène,entre la "science" et l'ignorance; mais dès le règne de Catherine II, parmi les adeptes de la civilisation occidentale se fit jour une nette scission entre deux orientations : mystique et libre-pensée, entre "martinistes" et "voltairiens". Les meilleurs représentants de l'une et de l'autre orientation, tels Novikov et Radichtchev, se rejoignaient pourtant dans l'amour pour la culture et l'intérêt pour le bien commun.

Après les grands mouvements des années 1789-1815 dans toute l'Europe, les esprits russes commencèrent à se référer aux principes du développement occidental de façon plus pleinement consciente. Dans le cours général de ce développement, trois phases principales ont successivement apparu au premier plan - sans pour autant se supplanter.

1° La phase théocratique, représentée avant tout par le catholicisme romain.

2° La phase humanitaire, qui s'est définie théoriquement comme rationalisme et pratiquement comme libéralisme :

3) La phase naturaliste, qui s'est exprimée d'une part selon une orientation d'esprit positive véritablement scientifique et d'autre part selon une prédominance des intérêts sociaux et économiques.

(Ces trois phases expriment plus ou moins analogiquement la relation entre religion, philosophie et science positive, et aussi la relation entre Eglise, Etat et Société.)

La succession de ces phases - qui ont sans aucun doute une signification humaine universelle - s'est reproduite à une moindre échelle aussi lors du développement de la pensée russe consciente au cours du siècle présent.  

Le premier moment, le moment catholique, s'est exprimé dans les vues de Tchaadaev; le deuxième moment, l'humanitaire chez Biélinski et ceux que l'ont a appelé la génération des années quarante ; le troisième, positivement social, chez Tchernychevski et la génération des années soixante.

Ce processus intellectuel s'est accompli chez nous si rapidement que non seulement quelques-uns de ses participants furent témoins des trois phases mais encore que  d'autres ont vécu consciemment à l'âge adulte le passage de l'une à l'autre (par exemple Herzen : de la deuxième à la troisième) De nos jours, alors que la dernière des trois phases du développement européen a été suffisamment en ses rapports positif et négatif, il est devenu clair - pour tous les esprits pénétrants et de bonne foi- aussi bien en Occident que chez nous, que chacune des étapes de ce processus renferme en elle-même quelque chose de positif et de définitif, tandis que l'opposition systématique et le caractère exclusif des principes qui y correspondent d'ont au contraire qu'une portée négative et passagère.

Nul n'oserait aujourd'hui affirmer, par exemple que l'exigence religieuse ou métaphysique est le produit d'une ignorance à jamais dépassée par les succès de la science. Si donc tous les principes, successivement apparus au premier plan dans le développement occidental; ont également droit à l'existence, alors que la tâché d'une culture véritable consiste à établir entre ces principes une vraie correspondance et réciprocité équitable, fondée sur leur contenu interne. Cette tâche, que propose le développement occidental, n'a cependant en soi rien d'exclusivement occidental. Les questions sur les rapports entre foi et raison, entre autorité et liberté, sur les liens de la religion et de la philosophie, et de chacune d'elles avec la science positive, comme aussi les questions sur les frontières entre le principe individuel et le principe collectif, sur la relation de l'Eglise et de l'Etat, de l'Etat avec la société économique , - toutes ces questions, et autres semblables, sont tout aussi importantes et urgentes pour l'Occident comme pour l'Orient.

A ces questions il n'a été donné encore de solutions satisfaisantes ni là-bas ni ici, et par conséquent il faut qu'y travaillent, ensemble et solidairement, toutes les forces actives de l'humanité, sans distinction de nationalité ; mais, ensuite, dans les résultats de ce travail, dans l'application de ces principes universel aux conditions particulières d'un milieu déterminé devraient s'exprimer toutes les particularités positives des tribus et des peuples. Un tel point de vue "occidentaliste", non seulement n'exclut pas l'indépendance nationale mais, au contraire, exige que cette que cette indépendance se manifeste le plus pleinement possible dans la réalité".

De cette obligation d'un travail culturel en commun avec les autres peuples, les adversaires de "l'Occidentalisme", se sont déchargés par une affirmation arbitraire de "la pourriture de l'Occident" et par de vaines prédictions sur les destinées exceptionnellement grandes de la Russie. Souhaiter à son peuple la grandeur et une vraie prééminence (pour le bien de tous), c'est le propre de tout homme, et à cet égard, il n'y a pas eu de différence entre Slavophiles et Occidentalistes. Ces derniers ont simplement insisté sur le fait que les grands privilèges ne sont pas donnés gratis, et que, lorsqu'il s'agit d'une prééminence non seulement extérieure mais aussi intérieure, spirituelle et culturelle, elle ne peut être atteinte que par un intense travail culturel, au cours duquel il est impossible d'éluder les conditions générales, fondamentales, de chaque culture humaine  - conditions déjà mises en oeuvre dans le développement occidental.

Les Occidentalistes ont souhaité effectivement la grandeur de la Russie et dans leur lutte contre les prétentions des Slavophiles, ces mots de Francis Bacon, lors Verulam (dans sa préface de l'Instauratio magna,) pourraient leur servir de devise : "La richesse imaginée est la principale cause de la pauvreté; se satsifaire du présent empêche de se soucier des exigences essentielles de l'avenir".

Maintenant que la "richesse imaginée", c'est-à-dire les assertions et les prédictions idéales du vieux Slavophilisme, ont spontanément disparu sans même laisser de traces pour faire place à un nationalisme creux et mesquin, alors que les rapports mutuels des deux principales orientations de notre pensée se sont énormément simplifiées retournant ( à un degré différent de conscience et dans un autre contexte), à la même opposition générale par laquelle se caractérisait l'époque de Pierre le Grand : la lutte entr la sauvagerie et la civilisation, entre l'obscurantisme et la culture.

Vladimir Soloviev

(Le texte russe se trouve dans le dictionnaire encyclopédique Brockhaus-Ephron. Reproduit dans l'édition de Bruxelles XII pp: 582-584

Paru dansd Plamja N° 90       



27/01/2017
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