Les prisonniers de Solovki à l'île Anzer

Extrait de Les catholiques en Russie  d'après les archives du KGB 1920-1960 par Antoine Wenger

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de Solovki à l'île Anzer.

Mgr Neveu, bien sûr, s'efforça de secourir  le père Patapi, expédié à Solovki. Aux premiers envois d'argent, il fut répondu qu'on ne connaissait personne de ce nom à Solovki. Pour aider quelqu'un, il fallait savoir son patronyme. Neveu ne le connaissait pas, car les moines ne portent que le nom de religion. Amené à Kem sur la Mer Blanche prise de glace en cette saison, le père Patapi dût attendre mai 1928 pour rejoindre Solovki. Or un jour se présenta un inconnu au curé des SS Pierre et Paul à Moscou, pour lui dire que le patronyme du père Patapi était Andreevitch.

Maintenant que nous avons aux îles Solovki Mgr Sloskans, dont l'histoire est bien connue ( voir du même auteur "Rome et Moscou" pp: 187-190 et passim), des religieuses dominicaines, des catholiques latins, le père Patapi et bien d'autres, dont nous pouvons suivre les traces. voyons quels ont été le comportement et les conditions d'existence des victimes de la persécution bolchevique. Nous avons deux relations, l'une en 1929, de Mme Novitskaïa qui, grâce à l'aide de la collectivité catholique de Moscou a pu se rendre à Solovki voir son mari, et l'autre en 1930 de sœur Imelda à son retour de Moscou quand elle vit Neveu avant une nouvelle déportation.

"Un mot de Solovki, écrit Neveu dans sa lettre du 26 novembre 1929, Mme Novitskaïa en est revenue. Elle n'a pa pu parler qu'à son mari. Tout le clergé catholique : un évêque et dix-sept prêtres de rite latin, quatre prêtres de rite oriental est interné à l'île Anzerski. site de Golgotha (coïncidence ...) se trouvant au nord de l'île très exposé aux vents, végétation naine. Les nôtres sont ensemble dans un local étroit (grabat contre grabat; d'aucuns couchant à terre) et où ceux de taille élevée doivent baisser la tête. Avec eux il y a quatre prêtres orthodoxes respectueux et paisibles. Tous, sauf le cuisinier de l'escouade et son aide, font le dur métier de bûcherons dans divers points de l'archipel et travaillent DIX heures par jour. L'abbé Boïarski (d'Ukraine) à ce travail se donna un violent coup de hache à la jambe: il faillit être amputé, il reste infirme. Un prêtre déjà d'âge mûr, l'abbé Joseph Ibianski, est décédé l'été dernier, Mgr Sloskans est encore pâle, mais il est moins malade que l'an dernier. L'abbé Iouzvik, ancien soldat de Mandchourie est toujours gai et aimé de toute le monde. Le père Patapi, cuisinier, tailleur, cordonnier est la providence de l'escouade : c'est lui qui a construit le fourneau. Mais il est rhumatisant avec tendance à engraisser. Il me fait prier de ne pas abandonner ses anciens paroissiens. Hélas ! hélas! Que puis-je faire? toute correspondance est absolument impossible.

Les messes commencent à minuit et se poursuivent jusqu'à 7 heures du matin. La chapelle est un placard bas, où l'on ne peut célébrer qu'à genoux. Le surveillant n'a encore jamais rien aperçu et les orthodoxes gardent le silence. En l'honneur du nouveau calendrier (semaine de cinq jours ouvrables et un jour de repos)  on a voulu forcer le clergé à travailler le dimanche. Catholiques et Orthodoxes ont répondu vigoureusement : "Fusillez-nous tout de suite, mais nous ne violerons pas le commandement de Dieu." L'on a pas insisté. Egalement, l'on voulut les obliger à quitter l'habit ecclésiastique ; tous, d'accord répondirent : "Au travail, nous sommes vêtus comme les autres prisonniers, mais en cellule, nous garderons nos soutanes". Et tous l'ont gardée.

La situation de nombreux fidèles catholiques internés dans la grande île est tout à fait lamentable ; ils n'ont plus de prêtres ni de secours religieux. Pour secourir les malades, un prêtre averti se fait porter malade aussi et confesse le vrai malade en parlant avec lui dans un corridor au vu de tout le monde, et lui administre de même la sainte Eucharistie. Les prêtres font instamment demander la faculté de confier le Saint-Sacrement, enveloppé dans un petit mouchoir (on a dû même se servir d'une enveloppe) à un laïc, homme ou femme, au-dessus de tout soupçon, afin de porter le Bon Dieu à ceux qui en ont besoin.

Comme dans tout le reste de l'URSS, les bolcheviques entretiennent la suspicion et la délation. Il suffit que deux détenus révèlent d'une façon quelconque leur confiance et leur attachement mutuel pour être immédiatement séparés et éloignés l'un de l'autre. En général, la discipline est devenue beaucoup plus dure, ainsi que la surveillance. Au printemps, les détenus (parmi eux, il y a des officiers de marine et de toute arme) avaient fait le projet de s'enfuir en s'emparant par surprise de deux bâtiments ; le complot fut découvert et les fusils firent bien des victimes".

Un année après, le 1er septembre 1930, Neveu nous livre le témoignage sur Solovki de sœur Imelda qui a fini ses cinq ans de camp. "Sœur Imelda, dominicaine, vient de sortir et est venue ici en contrebande une demi-journée pour me voir. Voici la conversation que nous avons eue.

"Nos prêtres, sont presque tous ensemble : ils sont actuellement au nombre de 23. Plusieurs ont été malades et restent maladifs , en particulier le père Nicolas Alexandrof, qui a été à l'agonie par suite du typhus, mais qui, guéri a contracté une maladie du cœur. Mgr Sloskans est universellement aimé et vénéré. Son temps d'internement finit ce mois-ci: on se demande ce qui sera décidé à propos de lui. L'abbé Iouzvik va bien et est toujours de bonne humeur. L'abbé Ilguine, très estimé aussi, a été renvoyé avec un autre prêtre au printemps dans le gouvernement d'Arkhangel. (4)
(4) Iozef Iouzvik, curé des paroisses du nord de la Russie, arrêté après une entrevue avec Neveu, le 22 août 1928, condamné à dix ans de Solovki, où il arrive le 22 mai 1929. Echangé le 15 septembre 1932 pour la Pologne. Vincent Ilguine né en 1986, curé de Kharkov, arrêté le 25 octobre 1926 pour défaut d'enregistrement, échangé en octobre 1933 en Lituanie, mort à Varsovie le 24 août 1937.
En cette ville, ils demandèrent où ils devaient aller. Mais toute cette région est inondée de koulaks et de "ci-devant" déportés; on ne sait où les parquer et il leur fut répondu ; "Allez aux quatre vents."   Ils installèrent leur modeste bagage sur un traîneau et, dans la neige, firent un voyage de huit jours à pied avant de trouver un port d'attache.
Un prêtre du diocèse de Jitomir, l'abbé Albin Ioulianovitch Markuszewski, ancien curé de Outomir, district de Korosten, et âgé de plus de 50 ans, se trouve dans affreux état de dépression morale ; il travaille dans une pharmacie, mais il demande à cor et à cri la faveur d'être échangé; c'est à signaler à Varsovie. Son adresse actuelle est la suivante : "Solovki. USLON, Lazaret central Pharmacie. (5)
   (5) Il fut effectivement libéré pour "dépression psychique", reprit du service paroissial à Fastov (Ukraine) puis à Smolensk. Arrêté à nouveau le 1er février 1936 et condamné à trois ans d'exil en Sibérie. Fusillé le 5 février 1937, sans doute à Krasnoïarsk.
Notre ancienne domestique de Makievka, Stanislava Pankiewicz, est également employée dans la pharmacie. Serge Ivanovitch Koltchkov, arrêté aussi chez nous, sert dans un bureau. Le père Patapi ne va pas trop mal mais les orthodoxes, qui sont l'immense majorité, lui font mille affronts qu'il supporte avec beaucoup d'humilité et de patience. Ces pauvres têtes le considèrent comme un renégat.
Cet hiver, pendant une nuit, quarante détenus ont été fusillés, on ne sait pas pourquoi, à quelques mètres de la baraque où était sœur Imelda. Des fenêtres on pouvait voir cette scène macabre, éclairée par une seule lanterne. Une grande fosse avait été creusée et les femmes de la baraque purent voir les condamnés, amenés par groupe, tomber dans la fosse, mais elles ne purent distinguer si on les fusillait au bord de la fosse ou si on les obligeait à y descendre pour les fusiller dedans. Ils avaient les mains liées derrière le dos et étaient attachés deux par deux par les coudes. Dernièrement, vingt détenus ont été fusillés, mais loin du centre de l'île en plein jour. Le sort de ces dernières victimes est lié à une grave affaire, qui a éclaté parmi le personnel des surveillants. On ignore ce qui s'est passé exactement, mais le fait est qu'un nouveau personnel est venu remplacer l'ancien, que des surveillants ont été arrêtés en grand nombre, que plusieurs des anciens chefs ont été envoyés très loin en réclusion. On prétend que, pour se justifier, ils auraient fait des dépositions contre plusieurs qui ont été fusillés. Il est certain qu'ils avaient essayé de compromettre le pauvre père Patapi, mais celui-ci à a réussi à prouver qu'on le calomniait. En ce moment, le père n'a pas encore été remis avec les autres prêtres.
Sœur Imelda assure que tous nos prêtres arrivent à subsister tant bien que mal, qu'aucun d'eux ne souffre de la famine. Leur entente, leur propreté fait l'admiration des autres détenus ; leur chambre est très basse, comme je vous l'avais signalé, et ils manquent d'air. On craint qu'ils ne soient obligés de se transporter ailleurs. Les surveillants attendent d'eux qu'ils remettent en état de propreté le nouveau local, où on les parquera. La sœur affirme que personne n'est accablé de travail. Elle prétend qu'en ce moment il y a bien à Solovki environ 20.000 détenus. Elle dit aussi que ceux qui ont été fusillés furent très courageux devant la mort. Il y a deux ans, le régime des visites aux détenus était suffisamment large. Mais le chef chargé de ce service a été remplacé par une femme communiste, qui est d'une méchanceté et d'une sévérité atroce. Jusqu'à présent, nos prêtres ont réussi à dire la messe en grand secret. Ils se sont ingéniés pour recevoir des hosties ; plusieurs fois, lorsqu'ils en manquaient, ils en faisaient eux-mêmes avec des moyens de fortune. Quant au vin, ils en font avec du raisin sec, mais cette ressource s'épuise et, malheureusement, il est défendu d'en envoyer. Du reste, si la défense n'existait pas, il serait impossible d'en envoyer : il n'y en a pas du tout.
Il faut vous dire que, lorsque les bolcheviques s'emparèrent de l'archipel de Solovki, ils laissèrent dans l'île principale un certain nombre de moines dont ils avaient besoin pour connaître les conduites d'eau et autres aménagements indispensables. Ces moines étaient libres et faisaient leurs offices dans une église. Ils avaient du vin de messe soigneusement caché et, amicalement, en donnèrent aux nôtres dans de petites bouteilles, qui passaient pour être du jus de cerise ou du "kliouvka"  (Eau de vie d'airelles). L'église fut enlevée aux moines, qui durent célébrer dans le local qui leur était réservé et, finalement, on les a chassés eux-mêmes, il n'y a pas longtemps."

Mgr Neveu, on le voit, suivait de près le sort des prêtres de Solovki. Dans les archives des assomptionnistes de Rome, une feuille jaunie porte le nom des 32 prêtres, tous de l'île Anzer, adresse Kem, chemin de fer de Mourmansk. Ouslag 4e section. Outre ces 32, y lisons-nous, il y a à part dix ou onze prêtres allemands de la Volga.

Article suivant : Procès et dispersion des prêtres de l'île Anzer.                   

                           



09/10/2015
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