Lettre de Sibérie

Lettre de Sibérie

(Texte d'Alexis Strycek, 8 septembre 1994 - Publiée dans Plamia octobre 1994)

 

Depuis quelques années l'Eglise catholique a pu renouer  le contact apostolique avec ses communautés dispersées à travers la vaste Sibérie. Il s'agit de déportés et de leurs descendants qui avaient été arrachées à leurs pays d'origine, d'abord par les Tsars, puis par les Bolcheviks. Un Sibérien m' a dit avec fierté : " Tous les indésirables et, pourtant le meilleur de l'empire russe, constituent le noyau de la population d'ici." Des Vieux-Croyants, des révolutionnaires russes et polonais, des Uniates, des Baltes et, pendant la dernière guerre toute la population des Allemands nés en URSS durent refaire leur vie sous un climat qui ne paraissait favorable qu'à l'ours et au loup. Durant la persécution les croyants, en clandestinité, continuaient leur vie de prière. Privés de leurs lieux de culte catholiques, ils se réunissaient "les portes fermées". Nos prêtres bravant les autorités toujours à l'affût, parcouraient à pied ce pays énorme. Ils ont connus camps et prisons. Un seul parmi eux reste en vie. Il fait partie de l'équipe qui, sous la direction de Monseigneur Joseph Werth, administrateur apostolique de toute la Sibérie, anime une centaine de communautés catholiques. Cet évêque, le plus jeune de l'Eglise, est chargé du plus grand diocèse de la planète. Tout y est à faire, à organiser. Dans le système post-communiste inévitablement marqué par l'arbitraire administratif, c'est l'organisation matérielle de la vie qui absorbe le plus de temps. Un occidental ne peut imaginer l'ingéniosité, la patience et le savoir-faire qu'il faut mettre en oeuvre pour obtenir un permis de construire, d'acheter un terrain, pour trouver du ciment ou, simplement, une serrure.

 

Il est vrai que, dans quelques villes, les autorités manifestent une certaine compréhension. Ainsi à Tomsk avons-nous récupéré la belle église, style empire construite au siècle dernier par des Polonais et des marchands français. A Novosibirsk, la municipalité nous a accordé un emplacement pour l'érection de notre modeste cathédrale, un terrain situé près de la place Lénine et à deux pas du métro. Si tout va bien, Monseigneur Werth la consacrera l'été prochain. Actuellement nous nous contentons d'une chapelle qui peut accueillir une cinquantaine de fidèles. On y subit le froid sévère du long hiver et la chaleur accablante de l'été. Les Franciscains, loin du centre, possèdent un plus grand édifice. Ils y réunissent les fidèles de langue allemande.

Qu'en est-il exactement des Jésuites? Ils sont au nombre de six, desservent la chapelle, aident l'évêque dirigent le pré-séminaire diocésain. Dans un proche avenir, devra être ouvert au public leur centre religieux-culturel, baptisé "Inigo". Deux pères et un frère y habitent actuellement. A la cité académique de Novosibirsk, des cours de philosophie et de théologie sont donnés par nos professeurs de la Grégorienne. Ils viennent chacun pour un semestre. Une dizaine de sœurs s'occupent des enfants, des personnes âgées et des sans-logis. La ville compte un million et demi d'habitants avec deux églises orthodoxes

 

En province, une quarantaine de prêtres assurent la vie de nos paroisses. Peu sont Sibériens, pour le moment, mais la relève se prépare en Europe. Les prêtres étrangers ne parlent pas toujours le russe ou très peu. Dans tel village de la région de l'Altaï, les offices se font en allemand. Tout manifeste la fidélité aux traditions ancestrales, celles qui ont entretenu la foi persécutée. Mais les jeunes ne parlent que le russe et doivent attendre plusieurs années pour se confesser à un prêtre de passage. La catéchèse peut se faire avec l'aide des interprètes.

 

Les bonnes relations avec les autorités locales sont très importantes. Mais celles-ci doivent tenir compte des réactions du clergé orthodoxe. Cependant, la situation est très variable selon les lieux. Dans un village d'Altaï où j'ai travaillé, le maire, une communiste, avait mis à notre disposition le club municipal pour notre office pascal. Les clés en main, elle attendait mon arrivée. La grande salle était ornée et, pour les confessions, je pus disposer du bureau du directeur. Il est vrai que dans un village, il n'y a pas de prêtre orthodoxe et que le lieu est peu accessible. On ne s'y hasarde pas sans grande nécessité. Pour le clergé, nous sommes des ennemis. Les "popes", comme on les appelle ici, ne sont pas toujours favorables à nos initiatives et ce sont eux que les maires consultent lorsqu'il s'agit de nos interventions plus ou moins importantes. Quant à l'évêque de Novosibirsk, il n'a jamais voulu recevoir Monseigneur Werth. Ainsi devons-nous nous rappeler constamment que dans la pensée de la hiérarchie orthodoxe, la Russie est "canoniquement" orthodoxe. Notre activité doit être limitée aux seules populations "historiquement" catholiques et latines. Pratiquer le rite oriental est ici impensable. Il existe bien une paroisse gréco-catholique "uniate" dans un village de déportés d'Ukraine, mais les offices y sont célébrés non pas en slavon mais dans leur langue.

 

Cependant, le tableau que je peins ne concerne nullement l'homme de la rue. L'incongruité des mesures venant des hautes sphères, l'instabilité politique, la valse des étiquettes, l'insécurité et la criminalité ne paraissent guère troubler le Sibérien. Dans son existence il en a tant vu qu'il accepte la vie comme elle est. Je ne peux qu'admirer sa longue patience, son calme, sa bonhomie, son hospitalité. Rien ne peut arrêter sa prodigieuse générosité : notre cuisinière, s'apercevant que je n'avais que trois chemises, m'en a acheté une valant le quart de sa mensualité. Pour bien comprendre le citoyen ordinaire, il y a un moyen privilégié: utiliser les transports urbains. A l'arrêt dans la grande avenue qui porte toujours le nom du terrible Dzerjinski, je fais partie d'une foule qui attend, pacifique. On bavarde, on s'informe du prix du lait et du beurre. Des retraités, constellés de décorations, évoquent le bon vieux temps socialiste. Au bout d'une demi-heure un autobus arrive. Bondé, il s'arrête cent mètres plus loin, uniquement pur "cracher" ceux qui doivent descendre. On prendre le tram quand il voudra arriver...

 

Notre maison est située à proximité de cette avenue Dzerjinski. O y est en plein village. Nous sommes en septembre, c'est l'été de la Saint Martin. Les feuilles des arbres jaunissent et commencent à tomber... Je quitte la maison pour ma promenade. Je m'engage dans un enchevêtrement d'izbas, de sentiers, de jardins, de terrains vagues. Derrière une clôture je vois danser une foule bariolée. C'est un mariage. Au mur de la maison, un écriteau; "Est espion ici qui ne se soûle". Sur mon chemin j'observe des gens qui dans leurs jardins ramassent les pommes de terre, source importante du ravitaillement pour les huit mois de l'hiver. Je pense à ces âmes qui vivent ici sans nourriture spirituelle : "La moisson est abondante". Mais voici qu'il me faut faire demi-tour, car un ruisseau nauséabond me barre le chemin. Il s'agit d'une des fréquentes ruptures de canalisations. Je pense soudain à l'éventualité d'une irruption de haine contre notre mission.       

Je rentre pour préparer ma prédication du dimanche : travaillons pour le Seigneur "tant qu'il fait jour."

 

Alexis Strtycek SJ 8 septembre 1994, publié dans Plamia Octobre 1994

 



24/09/2016
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