Révolution soviétique 1

Dans le chaos

En octobre 1905, lors de la première poussée révolutionnaire en Russie, les ouvriers de Saint-Pétersbourg avaient organisé un "Conseil" pour diriger leur mouvement et leur exemple avait été suivi par les travailleurs d'autres villes importantes. Le Conseil se traduit en russe par le mot "Soviet", connu de tous aujourd'hui. Dabs les débuts, ces Soviets n'avaient été que de simples comités de grève, ils se transformèrent assez vite en organismes politiques. Les meneurs vinrent s'y rencontrer pour des échanges de vue et pour dresser des plans de révendications.

Dans les premiers jours de la Révolution de mars 1917, les Soviets se reconstituèrent, mais des députés des soldats et des paysans vinrent cette fois se joindre aux délégués des ouvriers. Le Soviet de Pétrograd acquit ainsi rapidement une influence déterminante dans la capitale, tenant tête au Gouvernement Provisoire. Le 25 octobre (ou 7 novembre, suivant le nouveau calendrier), il le tint définitivement en échec et le renversa.

Dans ce Soviet de la capitale, les extrémistes appelés "Bolchéviques" avaient acquis la prépondérance; ils prônaient un bouleversement radical de l'ordre social, la dictature du prolétariat, la remise des usines aux ouvriers et des terres aux paysans, la cessation immédiate de la guerre. Arrivés au pouvoir, ils voulurent réorganiser aussitôt la société suivant leurs plans.

Il en résultat, dans toute la Russie, un chaos indescriptible. Au front, les soldats se mutinèrent, cessèrent le combat, se débandèrent à travers le pays souvent en s'enivrant et en pillant. Les paysans s'approprièrent des terres après avoir chassé les anciens propriétaires. Les ouvriers s'emparèrent des usines. Les chemins de fer se trouvèrent totalement désorganisés. Les vivres déjà très rares dans les grandes cités à cause de la guerre, disparurent totalement des marchés. Affamés, les ouvriers des villes se ruèrent vers les campagnes pillant et brûlant sur leur passage. Les agriculteurs ainsi maltraités réduisirent  leurs récoltes d'autant plus que les citadins n'avaient plus rien à leur offrir en échange de leurs produits. Souvent même le gouvernement ou l'armée leur enlevèrent les grains conservés pour les semailles. La famile règna dans tout le pays.

Aux journées d'espérance qu'avait connue le P.Léonide au cours de l'été et de l'automne 1917, succédèrent cinq années de privations, de lutte, d'angoisse. Le 11 mai 1918 il écrit :

Quatre-vingt pour cent de nos maigres ressources passent à soutenir notre clergé. Une livre de sucre se vend 30 roubles... La ration quotidienne de pain est tombée à 1/8 de livres (soit 65 grammes français) .

En août 1918, dans une autre lettre, il constate que les trois quart de ses fidèles ont quitté la ville pour se soustraire à une mort certaine par la faim.  Un de ses deux diacres, le P. Trague, a succombé à l'épuisement et à la misère. En octobre, l'Exarque estimera qu'à peine un septième de ses fidèles séjourne encore à Pétrograd. A la même époque, il écrit à un ami qui lui a envoyé quelques vivres : " J'ai reçu votre colis... Grâce à des envois de ce genre mon travail du soir est intense et mes mains ne tombent plus d'épuisement comme auparavant..."

Mais il doit bien avouer que les colis antérieurs ne lui sont pas parvenus; d'autres affamés les ont volés en cours de route.

Pendant l'hiver, au manque de nourriture s'ajoute le manque de combustible. Des détails concrets glanés dans ses lettres font comprendre combien l'hiver est cruel à Pétrograd.

En janvier, écrit-il, quand le bois nous fait défaut, le vin gela à l'église et le calice collait aux lèvres; il était impossible de plier les doigts pour faire le signe de croix ( à la manière russe).

Ses lettres de cette époque nous apprennent que pour pouvoir conserver un peu de chaleur dans sa chambre et dans celle des paroissiens âgés qu'il voulait aider, l'Exarque passe de nombreuses heures à chercher du bois dans les docks, à la traîner à son domicile, et à le débiter en jouant de la scie et de la hache. Il lui faut d'ailleurs souvent interrompre ce travail pour aller faire la queue dans les magasins afin de percevoir, au moment assigné, les rations de sucre, de lait, de pétrole et d'autres produits auquels il a droit.

Après leur prise de pouvoir, les bolchéviques avaient adressé à l'armée un manifeste que beaucoup de soldats interprétèrent comme une invitation à tuer leurs chefs. Un bon nombre d'officiers furent ainsi massacrés. Mais d'autres parvinrent à se grouper et à organiser dans le Nord, dans l'Est et surtout dans le Sud de la Russie des armées appelées armées blanches dans le but de renverser la dictature des Soviets. Ces armées connurent des succès et des revers. Le 16 juillet 1918, à l'approche de l'une d'elle, composée surtout d'anciens volontaires tchécoslovaques, les bolchéviques massacrèrent à Ekaterinenbourg, l'ancien tsar Nicolas II, son épouse et leurs enfants.

La guerre civile se poursuivit ainsi pendant trois ans sur divers point du territoire avec un acharnement souvent féroce. Elle ne prit fin qu'en novembre 1920 par la défaite du général Wrangel.

Penant la même période, l'Ukraine s'était détachée de la Russie; les Polonais succédant aux Allemands s'étaient avancés jusqu'à Kiev. En mai 1920, les armées rouges les avaient refoulés jusqu'aux portes de Varsovie mais le 16 août de la même année, elles avaient été défaites à la suite d'une contre offensive polonaise. Le 21 mars 1921, les Soviets avaient dû signer à Riga avec la Pologne un traité de paix dont les conditions étaient humiliantes pour la Russie. L'inimitié séculaire entre la Pologne et la Russie se trouvait une nouvelle fois ravivée.

La guerre civile et la guerre avec l'étranger n'ont fait qu'accroître dans le pays la tension, le désordre et la disette.

La raison de mon long silence, écrit l'Exarque à un ami, au début de 1919 est le manque absolu de temps libre. Nous sommes totalement absorbés par la lutte pour l'existence. A la faim et au froid se sont ajoutés d'autres épreuves: le typhus exanthématique fait rage et de plus nous sommes sans lumière. Le courant électrique n'est donné qu'à 9 heures du soir et on ne trouve plus ni pétrole, ni bougie, à moins de payer des prix exorbiotants. Nous n'avons même pas assez de cierge pour l'église. En décembre et janvier, toutes mes soirées ont été perdues. Heureusement on vient d'avancer les horloges d'une heure. Je puis lire et écrire; c'est ainsi que je puis vous envoyer aujourd'hui cette lettre... On ne donne l'électricité que tous les trois jours et pendant deux heures seulement... J'attribue à un miracle de la bonté divine le fait que je sois encore envie et que notre église existe encore. Un bon nombre de nos catholiques russes sont morts d'inanition. Les autres se sont dispersés de tous les côtés pour se soustraire au froid et à la faim."

  Quand en 1922, L'Exarque pourra faire parvenir une lettre au Métropolite André, Il écrira non sans une pointe d'humour:

Pendant les années 1918 et 1919, il arriva à votre humble serviteur - exarque de Russie, archiprêtre et protonotaire apostolique - d'avoir tellement faim que les bras et les genoux en tremblaient. Jusqu'à présent il lui faut encore abattre les arbres et les débiter, mettre en pièces des maisons et des chalands afin d'en faire du bois de chauffage, frapper du marteau à la forge, pousser les brouettes ou les traîneaux avec des charges de bois ou des ordures, entretenir un jardin légumier et y monter la garde pendant les nuits ...  Je m'explique que par la miséricorde de Dieu le fait que je ne sois pas encore mort ou devenu totalement incapable de travailler malgré mon anémie et le rhumatisme qui me ronge comme un rat ronge de vieux bois. Avouez qu'il n'est guère possible de produire beaucoup dans pareille situation...

Les deux personnes les plus chères à l'exarque quittèrent ce monde lorsque commença pour la Russie cette période chaotique. Sa mère s'éteignit au début de mai 1918. Ses funérailles prirent l'aspect d'une manifestation pour l'exarque et touchèrent à ce point les assistants qu'une famille entière demanda à être reçue dans l'Eglise. Souffrant d'un abcès à l'estomac Mlle Ouchakoff mourut à la même époque.

Après cinq année de régime soviétique, grâce à la bienveillance d'un voyageur, l'exarque eut une occasion d'envoyer à Rome au pape Pie XI un rapport assez long sur la situation de son exarchat.  Ce rapport porte la date du 5 mai 1922.

Nous avons deux centres principaux, écrit-il, l'un à Pétrograd, l'autre à Moscou. Il y a un mois, nous avons pu commencer un troisième à Saratov. A Pétrograd, nous avons environ 70 fidèles, à Moscou environ 100, à Saratov, nous n'en avons que 15. Nous avons en outre plus de 200 fidèles dispersés dans les villes et les villages de notre immense patrie p.ex. à Vologda, à Viatka, à Tomsk,  à Oriol, à Pensa. Un bon nombre d'entre eux ont abandonné la Russie entre 1918 et 1920 pour sauver leur vie et chercher de meilleures conditions d'existence. Beaucoup sont morts de faim ou de maladies diverses. Le nombre de ceux qui nous ont ainsi quittés pourrait bien s'élever à 2000

L'exarque classe ses fidèles en deux groupes. Un certain nombre parmi eux ont découvert l'Eglise catholique à un tournant plus important de leur vie, par exemple lors de leur mariage. Il arrive que, lorsqu'un orthodoxe épouse une catholique de rite romain ou inversement, lorsqu'un orthodoxe épouse une catholique de rite latin les époux font la constatation suivante; la partie catholique rerstera catholique mais elle adoptera le rite russe, mais elle fera profession de foi catholique. Chacun apportera ainsi au nouveau foyer  ses traditions les plus enrichissantes.  Ces fidèles constituent ce que l'exarque appelle son groupe mouvant. Ils sont moins assidus aux offices. Il suffira, par exemple, qu'un dimanche matin, le temps soit moins favorable pour beaucoup  de ces gens aillent assister à la messe dans une église catholique de rite romain plus près de leur domicile. Ce groupe de fidèles, écrit l'exarque, est généralement constitués de personnes de condition sociale plus modeste, cultivateurs, ouvriers, domestiques, soldats, petits employés, commerçants...

D'autres fidèles sont venus à l'Eglise catholique d'une manière plus personnelle, au terme d'une crise religieuse souvent longue et pénible. Beaucoup d'entre eux n'avaient en fait aucune religion avant leur conversion. Ces néo-convertis sont d'une fidélité et d'un dévoiuement à toute épreuve; ils sont prêts à tous les sacrifices pour l'Eglise catholique. Quatre-vingt pour cent de ces fidèles sont des intellectuels; parfois ils sont membre de l'ancienne noblesse du pays.

En parlant de ces intellectuels, jadis athées ou agnostiques et devenus fervents catholiques, l'exarque avait particulièrement en vue une dame russe qui, après sa conversion, l'assista avec un dévouement remarquable surtout lorsqu'il fut mis en prison, Mlle Julia Nicolaevna Danzas. Dans une lettre de février 1921 au métropolite André, l'exarque l'appelait "une très grande patriote russe, d'une très vaste érudition.

Dans le monde des savants, écrit-il, elle est considérée comme une éminente spcialiste des philosophies de l'antiquité, surtout de Platon. Elle est connue avant tout pour l'ouvrage capital sur les sectes gnostiques qu'elle a publié sous le pseudonyme de Youri Nicolaeff. Pour l'instant, elle est professeur d'histoire de France et d'Angleterre à l'université Herzen; elle a charge des incunables à la bibliothèque publique et est présidente de la section de la maison des savants.  J'en suis membre également; c'est là que je l'ai rencontrée et Dieu m'a donné cette âme qui était déjà parfaitement préparée à l'Union.  Elle n'attendait qu'un homme pour la plonger dans la source vivifiante de l'Eglise universelle.

Avec d'autres dames, Mlle Julie Danzas avait jeté à Pétrograd les fondements d'une petite communauté de religieuses pour prier, aider les pauvres, entretenir les églises. Elle donna ou vendit tous ses biens pour se mettre entièrement au service de cette communauté.

L'exarque saisit l'occasion de cette lettre pour tâcher d'éclairer le Saint-Père.

Je voudrais, écrit-il retenir l'attentiion de Votre Sainteté sur une affirmation qui est devenuie courante dans certains milieux de gens qui ne comprennent rien aux questions religieuses russes ou ne veulent rien y comprendre pour mieux tromper le Saint-Siège. Ils vous diront en substance; "Lorsque les Russes d'une éducations plus raffinée ou plus relevée songent à se faire catholiques ils ne veulent que le rite latin. Le rite oriental serait une maigre pâture qui n'a d'attraction que pour les médiocres, p.ex. les paysans ou les ouvriers." Votre Sainteté peut constater combien cette affirmation est peu fondée. 90 % des vrais convertis à l'Eglise catholique de rite oriental proviennent précisément de la société plus cultivée.

L'exarque énonce à nouveau pour Pie XI les considérations accidentelles qui poussent certains convertis à passer au rite latin. Il les a, écrit-il, déjà exposés au pape Benoît XV. Un certain nombre de Russes, assure-t-il, passent au rite latin uniquement parce que le prêtre qui les reçoit dans l'Eglise ne les informe pas de l'existence des rites orientaux. D'autres épousent un catholique d'origine polonaise et préfèrent adopter le rite de leur mari. D'autres le font par une sorte de réaction contre l'Eglise nationale orthodoxe. Il leur est arrivé, au cours de leur existence, de rencontrer des prêtres orthodoxes négligents, adonn&és à la boisson,  et aux passions humaines; il les ont détournés de la religion qu'ils représentaient. Ces néo-convertis ne veulent pas d'un rite catholique qui leur rappelle trop leur ancienne religion. Parmi les jeunes, surtout les jeunes filles, certains sont attirés au rite latin par la beauté extérieure des cérémonies religieuses (autel plus majestueux, jeu des orgues, grande piété extérieure des fidèles) ou par la culture supérieure et plus occidentale du clergé. On peut espérer, conclut l'exarque que dans l'avenir ces considérations auront de moins en moins de poids et que l'attraits vers le rite latin "exercera de moins en moins son influence fatale sur les fidèles..."

Après qu'en 1913, le Gouvernement eut fait apposer des scellés sur la chapelle de la rue Barmalaïeva, les deux vétérans du catholicisme russe, les PP. Zertchaninoff et Deibner avaient pris l'habitude de célébrer les offices à un autel latéral de l'église Sainte-Catherine, l'église catholique latine principale de Pétrograd. Dans les premiers temps, après son retour de Tobolsk, l'exarque suivit leur exemple; il prit également son logement dans la résidence contigüe à l'église. Au bout de  quelques mois, il changea d'avis et préféra s'isoler. C'est que les deux vieux prêtres n'étaient pas toujours commodes.

De la part du P.Zertchaninoff, rapporte Mlle Danzas, il y avait envers l'exarque une certaine affectation d'indocilité. Sous prétexte de droit d'aînesse, il se sentait lésé dans ses droits de préséance, tant à cause de son âge avancé que de longues années écoulées depuis sa conversion. Cette attitude n'était certes pas faite pour alléger le fardeau déjà bien lourd de Mgr Féodoroff..."

Jadis le vieux P.Alexis avait fait sentir sa mauvaise humeur à Mlle Nathalie Ouchakoff lorsqu'elle insistait pour qu'il renonce aux latinisations et conserve le rite russe dans toute sa pureté. Il ne pardonnait pas au P.Féodoroff d'avoir adopté une attitude différente de la sienne et de partager les vues de la vieille demoiselle.    Plusieurs lettres qu'il écrivit alors sont conservées. Il y reprend sans cesse le même thème ; " Malheur à l'Eglise de Dieu lorsque les femmes prennent la parole..."

Mgr Féodoroff, écrit encore Mlle Danzas, évitait autant que possible de faire sentir son autorité au prélat septuagénaire. Ce dernier, malgré son originalité et ses boutades parfois déconcertantes, avait pourtant beaucoup de bonhomie, ce qui excluait toute possibilité d'hostilité de sa part ou envers lui..."

 Quant au P.Deibner, épuisé par son travail antérieur et, en particulier par ses charges de famille, il passait par des crises qui frisaient la neurasthénie. Il se laissait aller envers les orthodoxes à des intempérances de langage qui suscitaient l'indignation de ses auditeurs et créaient à l'exarque de pénibles soucis.

Nous devons encore à Mlle Danzas une description assez détaillée de l'oratoire où l'exarque célébra habituellement les offices au cours de ces cinq années.

La petite église de la rue Barmalaïeva, écrit-elle, n'étant pas un édifice à part, mais simplement une chambre aménagée dans un logement privé qui avait été celui du P.Deibner. La maison était petite, en bois, à deux étages seulement. L'étage inférieur était occupé par des locataires qu'on ne voyait jamais; l'étage supérieur avait une entrée séparée dont l'escalier conduisait directement à l'église, c'est-à-dire à une petite antichambre où l'on vendait les cierges, les prosphores ou des petits pains que les fidèles offrent au prêtre avant la liturgie. De là, on pénétrait dans l'église même qui occupait l'espace de deux chambres transformées en une seule avec, au fond, l'iconostase face à l'entrée. Quatre fenêtres dans l'église donnaient sur la rue Barmalaïeva. Deux autres, au fond du sanctuaire, donnaient sur la rue Polozovaïa. A la droite du sanctuaire, une autre petite chambre servait de sacristie.

L'iconostase et les icônes qui le couvraient avaient été faites par des amateurs et la chapelle trahissait la plus humble pauvreté. Pourtant, aux heures des offices, surtout les dimanches et jours de fête, elle était toujours pleine. En plus de la petite communauté catholique, on y voyait un bon nombre d'orthodoxes. Ils assuraient que les serices étaient plus beaux que dans leurs églises.

Ce n'était certes pas la beauté extérieure qui les frappait, écrit toujours Mlle Danzas, mais la manière d'officier du P.Féodoroff, la ferveur, la foi profonde qui rayonnait de chacun de ses gestes, de ses paroles, et qui contrastaient avec le laisser-aller fréquent dans les églises de paroisses russes, surtout à cette époque de grande débâcle.
L'amour de Dieu ert la foi fevente de l'exarque se manifestaient par sa manière de célébrer la Sainte Liturgie, poursuit toujours le même témoin,. C'est surtout par là qu'il gagnait les âmes. Comme prédicateur, il n'était pas toujours à la portée de ses auditeurs; c'était un profond théologien et il éprouvait parfois de la difficulté à se mettre  au niverau d'un auditoire de gens simples. Mais pourtant il avait souvent un souffle de feu sacré qui transportait les auditeurs au-dessus de leur niveau ordinaire.
Je me souviens de la profonde impression qu'il produisit un jour sur une immense foule à l'église Sainte-Catherine par la parabole du grain de sénevé appliquée à l'Eglise. Il y eut plusieurs conversions à la suite de ce sermon et je me rappelle une dame me disant les larmes aux yeux ; "Depuis que le P.Léonide a si bien  expliqué le grand arbre de Dieu qui grandit toujours et les petits rameaux  et les petites feuilles, moi aussi je veux être une de ces petites feuilles."
Comme confesseur, Mgr Féodoroff, était admirable et tous ceux qui ont eu l'occasion de lui soumettre des états de conscience ont toujours conservé le souvenir ému de la façon dont il se donnait tout entier à ce ministère, la sensibilité spirituelle avec laquelle il partageait les affres du doute ou la douleur de ses pénitents. Il est vrai qu'il se trouvait pourtant des gens pour l'accuser de trop de sévérité, mais c'était toujours parce qu'il se montrait inflexible sur les questions de mariage, de divorces, de problèmes matrimoniaux où les Russes se sont habitués  à une indulgence que Mgr Féodoroff réprouvait et à laquelle il opposait la doctrine inaliénable de l'Eglise catholique..."

 La communauté russe catholique de Moscou était légèrement plus nombreuse que celle de Pétrograd; elle gravitait entièrement autour des époux Abrikosoff et de leur vaste appartement situé au 4e étage d'un immeuble du Boulevard Pretchinsky. On s'en souvient, le P.Léonide leur avait rendu une première visite en 1914, lors de son voyage rapide en Russie. Les époux Abrikosoff étaient cousins. Originaires d'une famille de riches commerçants moscovites, ils avaient fait des études supérieures à Cambridge. Après une crise d'agnosticisme, ils étaient entrés dans l'Eglise catholique à Paris, en l'église de la Madeleine, Anna Ivanovna en 1908, son mari, Vladimir Vladimirovitch, l'année suivante. Ils rentrèrent à Moscou en 1910 ert leur appartement devint peu à peu un centre d'études et d'action catholique dans l'ancienne capitale russe. Chaque matin, les époux Abtrkosoff assistaient au sacrifice eucharistique et y communiaient; ils approfondissaient ensemble leurs connaissances religieuses et organisaient périodiquement dans leurs salons soit des conférences sur des sujets dogmatiques ou ascétiques, soit des soirées philosophico-religieuses où l'intellegentsia moscovite venait échanger ses vues.

Pendant l'été de 1913, ils se rendirent à Rome et furent reçus en audience privée par Pie X. Le saint pape s'intéressa à leurs travaux, les encouragea à poursuivre leurs efforts et leur remit en souvenir sa photo.

Le 21 novembre de la même année, avant de quitter Rome, tous deux devinrent membres du tiers-ordre dominicain. Rentré à Moscou, ils éliminèrent tout luxe de leur train de vie et ne conservèrent qu'une seule servante. Mme Abrikosoff se mit alors à grouper autour d'elle une élite de jeunes filles; des élèves du Conservatoire de musique, des étudiantes et de jeunes professeurs. Elle leur enseignait la doctrine catholique, les principes de la vie spirituelle et s'efforçait de leur inspirer l'idéal dominicain. Son succès fut remarquable. Un certain nombre de ces jeunes filles conçurent le désir de devenir à leur tour tertiaires dominicaines. Mme Abrikosoff les y prépara; elles furent reçues dans l'Ordre par le P.Albert Libercier, un dominicain français qui se trouvait alors à Moscou.

Ainsi passèrent les années de guerre. Après que, en 1917, le P.Vladimir Abrikosoff eut été ordonné prêtre à Pétrograd, par le Métropolite André, le Maître général de l'Ordre des Frères Prêcheurs, le P. Louis Thessling lui délégua la faculté de recevoir les membres du tiers-ordre, une chambre de l'appartement fut transformée en chapelle de rite byzantin; elle devint le centre de la vie liturgique pour la paroisse en formation.

 Le passage de ces jeunes filles au catholicisme rencontrait souvent une opposition violente de la part des familles. Plusieurs d'entre elles furent obligées de quitter le foyer paternel. Mme Abrikosoff leur offrit l'hospitalité et sa demeure prit l'aspect d'un petit monastère; les jeunes filles continuaient leurs travaux ou leurs études au dehors, mais accomplissaient ensemble leurs exercices de piété et suivaient les pratiques de la vie religieuse lorsqu'elles se retrouvaient le soir dans leur appartement commuin.    

Le 19 février 1921, le Maître général des Dominicains transforma une situation de fait en situation de droit; il éleva la communauté au rang de religieuses de second ordren c.à.d en dominicaines proprement dites.  En 1923, le nombre de ces dominicaines dépassa légèrement la vingtaines; c'était le maximum que pouvait héberger l'appartement. Mme Abrikosoff, devenue en religion Mère Catherine de Sienne, fut nommée prieure; le P.Vladimir remplit les fonctions d'aumônier.

Lorsque les Soviets interdirent l'enseignement de la religion aux jeunes de moins de 18 ans, les Soeurs dominicaines organisèrent des cours clandestins de catéchisme pour les petits catholiques; elles hébergèrent aussi trois orphelins et se préparaient à en recevoir un plus grand nombre lorsque la police vint les arrêter.

 (Lire à ce sujet dans "Catholiques en Russie d'après les archives du KGB, 1920-1960 par Antoine Wengler, DDB  1998  "les premières arrestations du groupe des soeurs Dominicaines" pp 32 et sv)

 Avec la discrétion qui lui était coutumière, l'exarque ne suivait que de loin l'activité du monastère et de la paroisse de Moscou; il en laissait toute la direction au Père Vladimir Abrikossof. A la Noël de l'année 1920, un prêtre de Moscou ordonné dans l'Eglise orthodoxe, le P.Serge Solovioff, neveu du philosophe bien connu, demanda à être reçu dans l'Eglise catholique. En 1921, un catholique russe de la capitale, M. Nicolas Alexandroff reçut l'ordination sacerdotale et devint l'assistant du P.Vladimir. Il possédait un diplôme d'ingénieur électricien et s'était fait remarquer tant par ses qualités intellectuelles que par son zèle.

A cette époque le P.Abrikosoff rencontrait assez souvent M.Nicolas Berdiaeff, l'écrivain dont les oeuvres auraient, quelques années plus tard, un gros succès en Occident. Au dire de son biographe, Donald A. Lowrie, Berdiaeff tenait en haute estime la communauté Abrikosoff. Il admirait la profondeur de vie spirituelle et ascétique qui y régnait. Mme Lydia Berdiaeff son épouse, avait ressenti un premier attrait pour le catholicisme, une douzaine d'années plus tôt, lors de la lecture d'une vie de sainte Thérèse que sa soeur Eugénie lui avait envoyée de Paris. Atteinte d'une pneumonie grave, elle vit la Sainte en apparition et lui attribua sa guérisdon. Elle fit profession de foi catholique chez le P.Abrikosoff. Son mari lui en laissa la liberté.

A l'occasion de soirées amicales qui se tenaient alors chez Berdiaieff, V.Abrkosoff avait rencontré également un avocat publiciste, fils d'un professeur de droit à l'Université de Moscou, Dimitri Vladimirovitch Kouzmine-Karavaieff. Doué d'une intelligence supérieure, d'une mémoire exceptionnelle, qui faisait de lui une encyclopédie vivante, et surtout d'un désintéressement qui d'emblée conquérait la sympathie, cet avocat idéaliste avait eu une jeunesse agitée. Au cours de ses études de droit à l'Université de Pétersbourg, il était devenu membre actif de la section dite bolchévique du parti social-démocrate. Par le fait même, il s'était déclaré athée déterministe. Soupçonné d'activités subversives, il avait été arrêté par la police tsariste, et pendant l'automne 1907, soumis à une cure de solitude en prison. La cure lui fut salutaire. Ses études terminées, il chercha un emploi public.   Ses études terminées, il chercha un emploi public. Malgré le dossier nettement défavorable fourni par la Sûreté, le département des propriétés de l'Etat au ministère de de l'Agriculture l'admit à son service après lui avoir fait donner sa paroile d'honneur qu'il cesserait toute activité subversive. Mais ce fut son bon coeur qui, en fin de compte le ramena au Christ. Un jour de l'année 1913, il revenait de Tambov à Saint-Pétersbourg lorsqu'une pauvre femme parcourut la voiture de chemin de fer pour vendre des évangiles aux voyageurs. Elle n'eut aucun succès.  Elle semblait très malheureuse; le jeune avocat la prit en pitié et lui acheta un volume.

"Je le fis, raconte-t-il dans ses mémoires, en partie par compassion, en partie aussi par snobisme...  Rentré à Saint-Pétersbourg, sa mère voulut mettre un peu d'ordre dans sa serviette, elle ne savait que trop en effet que la vaste intelligence spéculative de son fils ne parvenait jamais à se fixer sur des détails d'ordre et de régularité... Avec un sourire qui exprimait toute sa joie, "je ne savais pas, Dimitri, dit-elle à son fils, que tu emportais l'évangile dans tes dossiers".

Il en fut un peu gêné, mais il conserva le petit livre, pour faire plaisir à sa mère. Cinq ans plus tard seulement, il l'ouvrit. Cette lecture fut pour lui une découverte bouleversante.

"Que d'instants consolants cet évangile m'a procuré, écrivit-il plus tard. L'image du Christ Sauveur, son humilité si aimable, son amour de Dieu et des hommes si profond et sans partage se gravèrent à jamais dans mon coeur".

Abrikosoff l'invita aux réunions théologiques qui se tenaient chez lui, et il devint d'emblée un des membres les plus sympathiques et éloquents. Il se rendit assez vite compte qu'on ne pouvait prétendre accomplir la volonté du Christ sans entrer en communion avec l'évêque de Rome.      

Une paroisienne, Mle Anastasia Vassilievna Selenkoff, prit un jour à coeur de répondre aux considératiions par lesquelles il cherchait à justifier ses terghiversations et elle y réussit. En 1920, l'éloquent publiciste fit profession de foi catholique, reçut l'eucharistie. Il continuait à travailler au Comissariat de l'Agriculture sous les ordres de Joseph Staline.

Un troisième centre catholique russe fut commencé à Saratov par le P. Alexis Onesimoff. Il groupa une quinzaine de familles seulement. La famine et la persécution l'empêchèrent de se développer.

 

La sécheresse en URSS en 1921

La guerre civile était à peine terminée qu'une nouvelle calamité, causée cette fois par la nature elle-même, plongea la population  russe dans la souffrance extrême. Pendant l'été de 1921, le bassin de la Volga fut frappé d'une sécheresse exceptionnelle qui tourna à la catastrophe. D'autres régions de Russie furent atteintes par le même fléau à des degrés divers. Pour protester contre les méthodes des communistes, beaucoup de paysans n'avaient semé que ce qu'ils estimaient strictement nécessaire pour leurs proches. Ces semailles réduites ne produisirent rien et rien ne put leur être substitué. Ce fut la famine, une famine épouvantable qui tortura trente-sept millions d'êtres humains et fit mourir d'inanition environ cinq millions.

Le patriarche Tikhon envoya un message personnel au Pape, aux Patriarches orientaux, à l'archevêque de Cantorbéry, et à l'évêque protestant de New-York pour demander leur aide; l'écrivain Maxime Gorky lança un appel au peuple américain. Le président Hoover répondit aussitôt avec générosité.   

Le Saint-Siège lui aussi décida d'envoyer une mission d'aide aux affamés. Après examen de la situation, on se rendit compte à Rome que le moyen d'utiliser aux mieux les fonds recueillis dans le monde catholique serait d'affilier la Mission Pontificale à "l'American Relief Administration". On pourrait ainsi coordonner les efforts et réduire sensiblement les frais d'organisation. Les américains se montrèrent favorables à ce projet; ils demandèrent seulement que le directeur de la Mission Pontificale soit américain. Un jeune jésuite originaire de Boston, le P. Edmund Walsh, fut mandé à Rome et chargé d'organiser l'expédition de secours aux affamés de Russie.

L'annonce de cette mission n'éveilla d'abord à Moscou qu'une satisfaction mêlée d'aigreur et de crainte. Des lettres de la Mère Abrikosoff à son amie la princesse Marie Volkonsky en témoignent.

D'après ce que nous dit un prêtre orthodoxe de nos amis très proche du Patriarche Tikhon, écrit-elle à cette époque, celui-ci a été fortement blessé par la réponse du saint Père et sa bienveillance à notre égard s'en est retrouvée refroidie. Le fait est que Benoît XV a fait répondre par la cardinal Gasparri à une lettre personnelle du Patriarche couverte de ses sceaux. Le Patriarche  y a vu une marque d'orgueil et en a été blessé. Ce prêtre de nos amis n'a pu que s'écrier avec tristesse : "Où est donc cette fameuse diplomatie du Saint-Siège?"' En fait ce fut un faux pas colossal (en français dans le texte). Rome doit bien se persuader de l'idée que l'Eglise russe, avec, à sa tête, le Patriarche Tikhon est une parente pauvre et souffrante et que sa soeur opulente doit l'entourer d'une attention  toute fraternelle et délicate.. Il serait si important que le Pape Pie XI écrive au Patriarche Tikhon une belle lettre de sympathie. Elle produirait le meilleur effet si elle pouvait être personnelle et transmise par l'exarque."

De plus la mission serait dirigée par des jésuites ! Quant on l'apprit à Moscou, l'imagination populaire surchauffée par tant d'années d'énervement et de souffrances se représenta aussitôt la Mission Pontificale comme un niouveau cheval de Troie destiné à introduiire en Moscovie ceux que la légende aussi tenace que grotesque représentait comme les ennemis les plus redoputables de la nation.

Réalise-t-on à Rome, écrit de nouveau la Mère Abrikosoff, l'effroi et la répulsion que l'on éprouve ici jusqu'à ces derniers temps pour les jésuites en vertu d'une étrange attente de leur arrivée? C'est quelque chose d'inexplicable; une sorte de panique. Si les jésuites entrent en Russie en  habits civils ce ne sera que pire; leur venue ici sera considérée comme un gigantesque complot catholique. Il faut bien comprendre la psychologie de l'attitude russe à l'égard des jésuites. Malgré tout mon respect pour ce grand ordre religieux, je dois dire qu'il ne peut entrer en Russie. Son arrivée ici sera la ruine de toute l'oeuvre".   

A Rome, on passa outre à ces appréhensions et, en mars 1922, le P.Walsh fit un premier voyage en Russie pour se rendre compte de la situation, consulter les personnes compétentes et dresser ses plans d'assistance. Il se rendit ensuite à New-York pour affilier la Mission Pontificale à l'"American Relief Administration", s'assurer de l'envoi massif de vivres et recruter une équipe d'assistants. Il revint ensuite à Moscou chargé d'une double fonction, celle de directeur de la Mission Pontificale d'aide aux affamés et celle de représentant officieux des intérêts catholiques en Russie auprès du Gouvernement soviétique. Il estima que sa première tâche était la plus urgente et il s'en acquitta de main de maître. Il ne fallait rien moins que le génie organisateur de cet améraicain pour dominer la situation. L'étendue de ce pays avait mis jadis Napoléon lui-même hors d'haleine; les routes étaient défoncées et les chemins de fer paralysés; le gouvernement était hostile; il ne parlait pas la langue, et cependant il fallait transporter des milliers de tonnes de vivres, organsier entrepôts, cuisines, réfectoires populaires... Le P;Walsh le fit et, en quelques semaines des milliers d'affamés, surtout des enfants, vinrent sauver ce qui leur restait de forces dans les cantines établies en divers points des régions les plus éprouvées. Des colis de vivres et de vêtements des médicaments divers furent remis aux familles. Grâce à une organisatiion de grande classe, on tira le meilleur parti humainement possible des 75.000 dollars recueillis dans les églises du monde catholique, principalement aux USA.

Le 10 octobre 1922, l'exarque se trouvait à Moscou. Le P.Walsh vint le voir; ce fut leur première rencontre.

Notre conversation se prolongea pendant deux heures, écrit le P.Léonide, nous parlâmes latin et nous nous séparâmes grands amis. Le P.Walsh a promis de venir à Pétrograd dans quinze jours. Il a pris sur lui le ravitaillement de nos religieuses; il a promis deux colis de vivres pour le P.Onesimoff de Saratov et un pour nos soeurs de Pétrograd. Ce bon fils de Saint-Ignace a pris sur lui de me procurer tous les livres que je désire... Je lui ai expliqué tout l'objectif de notre mission. Tout d'abord il a écouté calmement puis s'est enthousiasmé de plus en plus pour nos projets. Il comprend notre situation en face des Polonais et, en général,  notre vocation particulière. Il est prêt à nous aider de tout son pouvoir... Bref le succès de mon entrevue avec lui est tellement inattendu que de nouveau j'adore en m'abaissant devant la Divine Providence qui nous a envoyé un secours aussi inespéré."
Lettre de l'exarque Léonide au P.Abrikosoff du 30 octobre 1922.   

Conquis par les idées de l'exarque, le P.Walsh et ses aides salésiens et jésuites prirent spécialement à coeur de fournir des vivres au clergé orthodoxe dans les régions où il souffrait de la faim.  A Orembourg, par exemple, le P.Louis Gallagher recevait à sa table les six évêques orthodoxes alors présents dans la cité.

"Le P.Walsh et moi vivons "l'âme dans l'âme", il nous aide autant qu'il le peut". écrit l'exarque au métropolite André quelques heures avant son procès. De son côté, le dynamique jésuite américain avait conçu pour l'exarque Léonide une admiration profonde.



31/12/2013
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