Saint Silouane du Mont Athos

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Saint Silouane l'Athonite

Saint de notre temps - 1866-1938

(articles parus dans Plamia 1991)

 Vivre en chrétien est un long chemin de transfiguration, chemin qui conduit à la déification, car si le Fils de Dieu a pris la nature humaine

 c'est pour que l'homme devienne participant à la nature divine. La sainteté n'est rien d'autre que la conscience de vivre dans toute sa plénitude la grâce baptismale, pour devenir ce "temple de l'Esprit-Saint" dont parle très souvent les saints Pères, tout en participant à la sainteté de l'Eglise. Car l'Eglise est le Corps du Christ, lieu par excellence où s'actualise l'unité trinitaire de ceux en qui vit le Saint-Esprit. Elle pour tous ceux qui vivent en elle le lieu de rencontre avec le Seigneur Ressuscité et c'est à travers elle que le chrétien est incorporé au mystère de la vie divine. Un témoin de cette voie transcendante a vécu dans notre siècle et "a excellé en de tels exploits vertueux qu'il s'est distingué par sa piété et la sainteté de sa vie et qu'il est devenu un réceptacle du Saint-Esprit. (1)

(1) Dimitrios I de Constantinople, Acte de canonisation, Protocole n° 832 26.11..1987

 c'est le moine Silouane du Monastère Saint Pantéléimon le Grand Martyr au Mont Athos.

Né en Russie centrale en 1866, Syméon Ivanovitch devenu plus tard moine du grand habit Silouane (2) "s'est manifesté comme un maître apostolique et prophétique de l'Eglise " (3) au point

(2) Moine du "Grand habit" : dénomination qui sert dans l'Eglise byzantine, à désigner celui qui, dans l'Eglise latine, aurait prononcé "ses grands vœux" , ou vœux définitifs. De même que le "Petit Habit" correspondrait aux premiers vœux, prononcé par le moins dans l'Eglise latine.
 (3) Dimitrios Ier, op. cit 14 (4) Olivier Clément "Dialogue avec le patriarche Athënagoras Présence 1973 p. 16

au point d'être considéré comme un des plus grands mystiques du XXe siècle. (5)

(5) Archimandrite Sophony Starets, Silouane moine du Mont Athos, Présence 1973 p.16 (6) p.14 (7) (8) p.15  (9) p.18

La Russie à la fin du XIXe siècle vivait une époque de grandes transformations sociales sous le règne du Tsar Alexandre II (mort en 1881) ; l'abolition du servage en 1861, réforme administrative et judicaire en 1864. En même temps, le monachisme russe était en pleine floraison : le saint Starets Païssi Vélitchkovski ( mort en 1794) exerçait encore une grande influence à travers sa traduction de la Philocalie ; Saint Séraphim de Sarov mourut en 1883; saint Théophane le Reclus se retira au couvent de Vechenskaïa en 1866 où il mourut en 1894 ; le saint starets Ambroise avait pris en 1861, la succession de son prédécesseur le Starets Macaire à l'ermitage d'Optimo ; le saint hiérarque Ignace Briantchaninov, qui exerça par la suite une grande influence sur le monde monastique russe, par ses écrits célèbres, mourut le 30 avril 1867 : et le célèbre Père Jean (mort en 1908) était alors prêtre à Cronstadt depuis 1855.

 

Enfance et années de Jeunesse

La famille de Syméon habitait au village de Chovsk dans la province de Tambov, elle était nombreuse ; outre le père et la mère, elle se composait de cinq fils et deux filles. Le père, Ivan Petrovitch influença beaucoup la vie du jeune Syméon. Des années plus tard, alors que le starets Silouane se souvenait de son père il dira de lui : " Je ne suis pas arrivé à la cheville de mon père. Il était tout à fait illettré ... mais c'était un homme plein de douceur et de sagesse " (5)  C'est ainsi que le premier souvenir de la longue vie du starets remonte à l'âge de quatre ans. quand son père avait offert l'hospitalité à marchand ambulant de livres, mais celui-ci cherchait à prouver que le Christ n'était pas Dieu, et que, de toute façon Dieu n'existait pas. Le jeune Syméon fut profondément frappé par ces mots : "Où est-il donc ce Dieu ?" Et il pensa en lui-même "quand je serai grand, j'irai chercher Dieu par toute la terre" (6) Le doute fut semé dans le cœur de l'enfant et malgré la réponse de son père de ne pas faire attention à ce que le marchand avait dit, cette pensée ne le quitta plus.

Premier appel.    

Devenu adolescent, il s'engagea comme charpentier dans la propriété du prince Troubetskoï, non loin  de son village natal, il avait dix-neuf ans. La cuisinière de son équipe, femme simple de la campagne, raconta un jour un pèlerinage qu'elle avait fait sur la tombe d'un célèbre ascète, Jean Sérénovsky (1791-1839), contemporain de saint Séraphim de Sarov  Elle parla de la sainte vie du reclus et surtout des miracles qui se produisaient sur sa tombe. Le cœur de Syméon fut touché par cette conversation et, quinze ans plus tard, il trouva la réponse à la question : "S'il est saint, c'est que Dieu est avec nous et je n'ai pas besoin de parcourir toute la terre pour le trouver" (7)  c'est ainsi que son jeune cœur s'enflamma d'amour pour Dieu.

Cet amour pour Dieu et la foi qu'il avait trouvés se traduisaient alors dans un désir de vie monastique; il aurait bien aimé se rendre au monastère des Grottes de Kiev, mais son père, de sage conseil, lui refusa la permission en disant : " Fais d'abord ton service militaire, ensuite tu sera libre d'y aller " (8)  

Cet état de grâce ne dura pas longtemps, et petit à petit le quitta ... Syméon se remit à sortir avec les jeunes gens du village et à vivre d'une manière générale comme tous les autres. C'est à cette époque que le jeune adolescent commit son plus grand péché, outre le fait d'avoir séduit une jeune fille, ses grandes forces physiques furent la cause d'une bagarre avec le cordonnier du village. Syméon, qui ne voulait pas que l'on se moque de lui, affronta le cordonnier qui, lui, voulait montrer sa supériorité sur tous les jeunes gens. Syméon le frappa violemment à la poitrine, au point que celui-ci fut malade pendant deux mois, mais heureusement, il resta en vie.  Le starets Silouane se souviendra toujours de ce geste, pour lequel il fit une grande pénitence.

Second Appel et service militaire.

En attendant d'être affecté au service militaire, Syméon ne pensait plus à la vie monastique, mais Dieu, qui l'avait choisi d'avance pour manifester au monde la bienveillance divine, l'appela à nouveau dans une vision. Un jour, alors qu'il était dans un état léger de sommeil, il vit en songe un serpent qui entra dans sa bouche; se réveillant il fut pris de dégoût. C'est ainsi qu'il entendit une voix très douce lui dire : "Tu as avalé un serpent en rêve, et cela te répugne. De même, je n'aime pas voir ce que tu fais.(9) " Le jeune adolescent fut profondément bouleversé et n'oubliera jamais la douceur de ces paroles. Jusqu'à la fin de sa vie, le starets rendra gloire à la Mère de Dieu de ce qu'elle ne l'avait pas dédaigné, mais de ce qu'elle avait bien voulu le relever de son péché.

Cette vision, survenue peu de temps avant son service militaire, fut le point de départ d'un nouveau désir de vie monastique et toute cette période en sera marquée. Syméon fut incorporé comme sapeur au bataillon du génie de la Garde impériale et il accomplit la majeure partie de son service à Saint-Pétersbourg. Soldat de sage conseil, il était très aimé par ses camarades. A cette époque, dans un opuscule sur la Sainte Montagne, il lut que la Mère de Dieu avait promis d'intercéder et de prier pour quiconque servirait Dieu dans les monastères du Mont Athos. En effet, l'imprimerie du monastère Saint-Pantéléimon joua un grand rôle dans le renouveau du monachisme en Russie par la publication d'un grand nombre de brochures et de livres religieux (10)

(10) Igor Smolitch, Le Mont Athos et la Russie, dans Le millénaire du mont Athos, 963-1963, Etudes et Mélanges, Tome I, Editions de Chevetogne, 1963 pp: 153-154

Syméon se dit alors : " Si la Mère de Dieu est prête à répondre de moi, allons à la Sainte Montagne et mon salut sera son affaire". (11)

(11) Antoine Bloom "L'école de la prière". traduit de l'anglais, Seuil, 1972, pp: 153-154

Peu de temps avant la libération des soldats de sa classe, Syméon et le secrétaire de sa compagnie se rendirent chez le fameux Père Jean à Cronstadt afin de lui demander sa bénédiction et ses prières. Ne l'ayant pas trouvé, tous deux lui laissèrent des lettres, Syméon n'écrivit que quelques mots : "Mon Père, je veux devenir moine. Priez pour que le monde ne me retienne pas." (12)

Archimandrite Sophrony, op. cit, p.23

Rentré à la maison, il n'y passa qu'une semaine, le temps de rassembler quelques cadeaux pour le monastère puis il fit ses adieux et partit pour la Sainte Montagne. Mais depuis le jour où le Père Jean avait prié pour lui, il ne cessait de sentir "les flammes de l'enfer gronder autour de lui".

 

Les premières années au Mont Athos

Arrivé au mont Athos, à l'automne de 1892 il entra au Monastère de Saint Pantéléimon Le Grand Martyr, il avait vingt-six ans. A la fin du XIXe siècle, la vie monastique russe sur la Sainte Montagne était très florissante En effet, depuis le 21 novembre 1839 (13)

(13) S. Bolshakoff, Pareny Ageer, higoumenous of Guslisty (1807-1868) and some other russian, monks of bis time dans Le Millénaire du Mont Athos, 963-1963, Etudes et Mélanges Tome II,  Editions de Chevetogne 1963 pp 93-110

le monastère avait été repeuplé par des moines russes, et, depuis 1875, vivait sous l'égide de l'archimandrite Macaire (+ 1889); au moment de l'arrivée de Syméon sur la péninsule le nombre des moines russes approchait du millier.

Les premiers temps passés au monastère furent marqués par une exaltation et une ferveur spirituelle intenses où le postulant apprit que l'invocation du saint Nom de Jésus était à la base de la vie de prière en cellule de la vie de prière en cellule et que même si on ne pouvait aller à l'église, elle remplaçait les services divins. Syméon s'y mit de tout son cœur. Trois semaines s'étaient passées quand un jour, alors qu'il priait devant l'icône de la Mère de Dieu, la prière entra dans son cœur et se mit à jaillir d'elle-même. Mais il n'était qu'au début de sa vie monastique et une longue période de ténèbres, d'exaltation et d'abandon ne faisait que commencer pour lui. Cette longue nuit le conduira jusqu'au bord du désespoir. Sans cesse il dut faire front contre les tentations.

Extérieurement, le novice Syméon vivait comme tous les autres moines; pour sa première obédience il fut affecté au moulin du monastère, charge qui s'ajoutait aux services liturgiques communs et autres services communautaires; mais intérieurement à une violente "lutte contre les pensées",     tandis que Dieu restait silencieux", et semblait le délaisser. Une année s'était passée dans cet état , quand un jour il arriva au bord du désespoir, au bord de la folie, et avec un sentiment de total délaissement il pensa : "Dieu est inexorable, on ne peut pas le fléchir". (15)

(15) Archimandrite Sophrony, op. cit.  p. 28 (16)  p.60 

Ce jour-même pendant les vêpres, dans la chapelle du saint prophète Elie, à droite des Portes Royales, là où se trouve l'icône du Sauveur Syméon vit le Christ vivant. Tout son corps fut rempli du feu divin et une grande lumière le ravit hors de ce monde Le doux regard du Christ rayonnant de joie, pardonnant tout et infiniment bon, attira à lui l'être tout entier de Syméon. Puis la vision cessa mais il resta dans une contemplation de la Divinité au-delà de toute image. Jamais il ne put oublier ce regard du Christ et à partir de ce jour, il vécut dans un désir ardent et continuel de Dieu.

Cela se passait en1893. Cependant, l'épreuve n'était pas terminée et commencèrent alors de longues années où consolation et désolation allaient alterner. En 1896, Syméon reçut le "petit habit".

Un homme de grand amour

Après son obédience au moulin et puis une courte prière passée, hors de l'Athos à Kalamareia, Silouane revint dans son monastère pour être nommé économe préposé aux constructions. Revenant de chez l'higoumène, il reçut cette réponse dans son âme : "Garde la grâce qui t'a été donnée." (16). Il comprit alors que garder la grâce était plus important que toute autre activité et il veilla ainsi à ce que sa prière ne souffrît aucun dommage. Silouane avait reçu la charge de nombreux ouvriers, jeunes paysans russes qui passaient un ou deux ans au Mont Athos afin d'y amasser sou par sou, les quelques centaines de francs, qui devaient leur permettre, une fois rentrés au village, d'y fonder un foyer ou se bâtir un toit.

Le matin il faisait un tour dans les ateliers et donnait les directives pour la journée, puis il se retirait dans sa cellule et priait de tout son cœur pour le peuple de Dieu. Un jour, un autre moine économe lui demanda : "Père Silouane, comment se fait-il que vos ouvriers travaillent si bien alors que vous ne les surveillez pas, tandis que les nôtres essaient tout le temps de nous tromper?" Le père Silouane répondit: "Je l'ignore. Tout ce que je peux vous dire c'est que je n'entre jamais dans l'atelier sans avoir d'abord prié pour tous. Je leur distribue la tâche et, comme je me suis résolu à prier pour eux tout le temps que durera leur travail, je regagne ma cellule et je prie pour chacun d'eux en particulier. A la fin de la journée je leur dis quelques paroles, nous prions ensemble et ils vont se reposer. Quant à moi, je regagne le monastère pour m'y acquitter de mes devoirs monastiques "(17)

(17) Antoine Bloom, op. cit pp 154-156

Dans son combat spirituel, il vivait la souffrance des hommes du monde entier, dans la communion des saints, dans cette communauté ontologique que nous formons tous, et sa prière dépassait les limites du temps et de l'espace. Sa compassion pour le peuple de Dieu lui faisait partager les souffrances d'autrui et il était prêt à donner sa propre vie pour le salut des hommes. Comme il le disait souvent : "Prier pour les hommes, c'est verser son sang" (18) et c'est véritablement ce qu'il

(18) Archimandrite Sophrony, op.cit. p.28 (19) p.52

faisait

 

Silouane fut tenté d'aller vivre "au désert" pour y vivre pour y trouver une plus grande solitude. A force de demander la permission à l'higoumène, celui-ci lui permit de se retirer au vieux Roussikon, à l'est du monastère, à la distance d'une bonne heure de marche. L'austérité de la vie y était plus grande qu'au monastère. Mais, après un an et demi, le Père Silouane fut rappelé à Saint-Pantéléimon pour reprendre sa charge d'économe. Plus tard le Starets dira plus tard qu'il avait agit par sa volonté propre, il avait pris un mauvais "coup de froid" à la tête dont il souffrira jusqu'à la fin de sa vie. En décembre 1904, le conflit russo-japonais provoqua le rappel des réserves et Silouane fut rappelé en Russie comme soldat de la Garde Impériale, mais étant moine il ne fut pas envoyé au front. Il vivait pendant ce temps dans une cabane que sa famille lui permit de construire dans les champs non loin de son village. (20)

(20). "Saint Silouane l'Athonite " dans "Paix" Monastère de Saint-Nicolas de la Dalmerie, 1988, p.34

 Ce séjour fut bref, et n'ayant pas participé à la campagne d'Extrême-Orient il put  en octobre 1905 retourner sur la Sainte Montagne (21)

(21) Sophie Deicha, op.cit. pp: 105-107

"Tiens ton esprit en enfer."

Où est en est alors la vie spirituelle de Silouane? Depuis l'apparition du Christ au jeune novice, Silouane eut à lutter, d'une manière bien supérieure à celle de beaucoup de moines, contre toutes les puissances du mal et des ténèbres. Il passait les nuits dans une prière continuelle, ne dormant que très peu et jamais allongé mais des foules de démons se pressaient autour de lui. Cependant, tout au long de ce combat spirituel, son âme ne désespéra jamais, elle ne douta pas un seul instant de l'Amour miséricordieux de Dieu. Le starets lui-même dira plus tard : "Si le Seigneur ne m'avait connaître au commencement de quel amour il aime les hommes, je n'aurais pas supporté une seule de ces nuits, et j'en ai eu une multitude."(22)

(22) Archimandrite Sophony, op. cit. p.42

 Mais Silouane ne savait pas encore de quelle manière se libérer de toutes ces suggestions démoniaques qui le fatiguaient et ne lui laissaient aucun repos  Vers 1906; las d'une de ces nuits de pénible lutte contre les démons, alors que, malgré tous ses efforts il n'arrivait pas à la prière pure; il se leva pour se prosterner devant les icônes, mais l'immense silhouette d'un démon s'était interposée entre lui et les icônes attendant qu'il se prosternât devant lui. Avec un cœur douloureux il se plaignit au Seigneur : "Seigneur, tu vois que je tâche de te prier avec un esprit pur, mais les démons m'en empêchent. Apprends-moi ce que je dois faire pour qu'ils ne me dérangent pas". Et voici que, dans son âme, il reçut la réponse la réponse de Dieu qui l'établissait définitivement dans la paix; " Tiens ton esprit en enfer et ne désespère pas "(23)

(23) Archimandrite  Sophony, "Voir Dieu tel qu'il est" Lagord et Fides, 1984 p.197

Une paix immense, ineffable descendit alors sur lui, l'imprégna de douceur et le rendit attentif à la douleur des autres. Désormais sa vie fut changée: sa condition sera celle d'un homme qui, dans sa prière embrasse toute l'humanité, l'Adam total, celui dont il est si souvent questions dans ses écrits. L'épaisse nuée de ténèbres s'était dispersée et une lumière ensoleillait son âme, suscitait sa vigilance, maintenait la flamme d'une prière continuelle, et d'un désir ardent de vivre en Dieu (24)

(24) Michel Evdokimov "la prière  des chrétiens de Russie " C.I.D 1988 pp 89-106

Une nouvelle étape de la vie  de la vie spirituelle  du moine Silouane commençait. Lors de l'apparition du Christ son âme avait manqué de sagesse autant que de force pour assimiler la grâce  et il lui avait fallu de nombreuses années d'alternance d'ombre et de lumière pour arriver à cette maturité spirituelle apte à assumer le don qui lui avait été fait. Désormais, l'âme de Silouane était ouverte à la voie de la vraie connaissance et bien des mystères, jusqu'alors cachés à ses yeux, lui furent dévoilées.

Nous sommes ici au cœur même du message que saint Silouane adresse à notre époque, un message qui affirme "que l'histoire n'est pas programmée " par les hommes mais par Dieu; que le mal ne triomphe qu'en apparence et provisoirement ; que la médisance et la calomnie ne sont pas à rendre vains les plans de Dieu et que la puissance de Dieu est rendue parfaite dans la faiblesse " (25) 

(25) Dimitrios I  de Constantinople, Lettre de Pâques, 1988.

A travers cette phrase du Christ adressée à Silouane  le Seigneur nous dit à tous :" Tenez votre esprit en enfer et ne désespérez pas "; C'est un message d'amour qui a sauvé des milliers de gens du désespoir et qui sans doute en sauvera des milliers d'autres ." (26)

(26) Saint Silouane l'Athonite op. cit.   p.50

A partir de ce jour, cette voie de feu mènera le moine Silouane vers les plus hauts sommets de la vie spirituelle, mais c'est une voie qui passera aussi par les profondeurs de l'enfer Pendant quinze longues années, jusqu'à ce qu'enfin il reçut la force de repousser d'un seul mouvement de l'esprit les pensées qui auparavant l'accablaient si péniblement, il aurait à lutter contre les fluctuations et l'inconstance de l'esprit humain. Mais il vécut sa désolation d'une autre manière et sans tarder, il ressentit une amélioration de son état spirituel.

Maturité spirituelle

 A mesure que les forces spirituelles du starets Silouane augmentaient, la reconnaissance envers Dieu croissait dans son âme. Petit à petit, une compassion pour ceux qui ne connaissaient pas le Seigneur prédomina dans sa prière : il priait sans cesse pour tous les hommes, les vivants, les défunts et même pour ceux qui n'étaient pas encore nés. "Seigneur miséricordieux, écoute ma prière, fais que tous les peuples de la terre te connaissent par le Saint-Esprit, écrivait-il.

Une trentaine d'années s'étaient écoulées depuis son arrivée au Mont Athos et Silouane était devenu un véritable maître de vie spirituelle ; son expérience de la vie ascétique l'avait rendu attentif aux appels de l'Esprit-Saint et sans cesse son cœur se tenait en présence du Seigneur. Ce fut alors que le starets commença à mettre par écrit sa propre expérience. Moine "illettré" (dans sa jeunesse, il n'avait fréquenté l'école que pendant deux hivers), il s'exprimait avec des paroles toutes simples mais en même temps d'une grande beauté. Ce trait assez exceptionnel - surtout en Russie - montre bien la plénitude de grâce qu'il avait reçue. A travers de nombreux textes extraordinaires, la voie vers la plus haute union à Dieu nous est indiquée avec donc telle simplicité qu'il est difficile de ne pas reconnaître la présence de l'Esprit Saint, cet Esprit qui révèle les mystères du Royaume aux pauvres et aux petits.

"Si nous étions simples comme des enfants, écrivait-il, le Seigneur nous montrerait le paradis, et nous le verrions dans la Gloire des Chérubins, de toutes les puissances célestes et des saints; mais nous ne sommes pas humbles.

" Quelle joie pour nous : le Seigneur, non seulement pardonne nos péchés, mais encore. se fait connaître à l'âme dès qu'elle s'humilie. Chacun de nous, même le plus pauvre, peut s'humilier et connaître Dieu, il n'est pas besoin ni d'argent, ni de propriétés, mais seulement d'humilité. Le Seigneur. se donne gratuitement par la pure bonté." (27)

(27) Archimandrite Sophrony, "starets Silouane, moine du mont Athos op. cit. p.265 (28) p. 349 (29) p.306 (30) p. 301 (31) pp 404-412

 Ainsi pour le starets Silouane, l'humilité est le seul moyen d'acquérir le don par excellence qui est le Saint-Esprit,  sans nous demander aucun paiement ; mais à chacun de nous comme à l'apôtre Pierre il dit : "M'aimes-tu?" Ainsi le Seigneur n'attend de nous que l'amour, et il se réjouit lorsque nous venons à lui. Voici quelle est la miséricorde du Seigneur pour l'homme; dès que l'homme cesse de pécher et qu'il s'humilie  devant Dieu, le Seigneur lui pardonne tout et lui donne la grâce du Saint-Esprit et la force de vaincre le péché". (28)

Il fut donné au starets de connaître cette immense miséricorde de Dieu pour les pécheurs :

"Par le Saint-Esprit, mon âme a connu le Seigneur, et c'est pourquoi il m'est facile et agréable de penser à lui et aux oeuvres de Dieu." (29)

Il connut aussi la perte de la grâce et d'un cœur douloureux il criait alors vers le Seigneur en versant d'abondantes larmes :

" Que désires-tu, mon âme, et pourquoi t'affliges-tu et verses-tu des larmes? Je pleure mon Seigneur, car il y a longtemps que je ne l'ai pas vu, et personne ne me consolera dans ma détresse. Il m'a donné de connaître sa bonté, et je voudrais qu'il demeure à jamais en moi". (30)

 

Pendant de nombreuses années le starets Silouane vécut cet abandon de la grâce et avec un désir ardent et, il chercha la miséricorde du Seigneur ; son âme était tourmentée à cette pensée : "j'ai offensé le Dieu que j'aime". Si grande était sa souffrance qu'il lui semblait revivre la condition d'Adam chassé du chassé du jardin de l'Eden. Les lamentations d'Adam sont peut-être les plus belles pages écrites par saint Silouane : elles nous livrent le plus intime de lui-même et nous montrent à quel point il était dévoré par la nostalgie de Dieu, elles nous transmettent de la façon la plus émouvante sa doctrine spirituelle et sa propre expérience des chemins du Royaume de Dieu.

 

"Ainsi se lamentait Adam,

Et les larmes coulaient de son visage sur sa poitrine et jusqu'à terre,

Et tout le désert résonnaient de ses gémissements. Les animaux et les oiseaux se turent de douleur,

Mais Adam pleurait, car, à cause de son péché, tous avaient perdu la paix et l'amour (31).

 

Grande était la détresse d'Adam lorsqu'il fut chassé du Paradis

Mais lorsque il vit Abel tué par son frère Caïn, sa souffrance redoubla

L'âme écrasée de douleur, il se lamentait et songeait :

"Donne-moi un esprit d'humilité et d'amour."

O amour du Seigneur ! Celui qui t'a connu, sans se lasser te cherche jour et nuit et s'écrie:

"Je te désire, Seigneur et te cherche avec des larmes.

Comment pourrais-je ne pas te chercher ?

Tu m'as donné Seigneur de Te connaître par le Saint-Esprit,

Et cette connaissance divine entraîne mon âme à te chercher en pleurant...

 

Chassé du Paradis Adam souffrit dans son âme;

Et dans sa douleur, il versait d'abondantes larmes.

De même, toute âme qui a connu le Seigneur, languit après Lui et s'écrie : Où es-tu Seigneur? Où es-tu, ma lumière?

Pourquoi m'as-tu caché ton visage ?

Depuis longtemps  mon âme ne te voit plus :

Elle aspire à toi et te cherche en pleurant. Où est mon Seigneur,

Pourquoi mon âme ne le voit-elle plus?

Qu'est-ce qui l'empêche de vivre en moi?

Voici : je n'ai pas l'humilité du Christ, ni l'amour des ennemis

 

Ô Adam, prie pour nous tes enfants.

Notre âme est accablée de bien des maux.

Ô Adam, notre Père, tu demeures dans les cieux

Et contemplez le Seigneur assis, dans la gloire,  à la droite de Dieu le Père

Tu vois les Chérubins, les Séraphins, et tous les Saints;

Tu entends les chants célestes, et leur douceur a fait oublier la terre à ton âme.

Mais nous, sur terre, nous sommes dans l'affliction et assoiffés de Dieu.

Il n'y a presque plus de feu  en nous pour aimer avec ardeur le Seigneur.

Inspire-nous : que devons-nous faire pour trouver le paradis?

 

Ô Adam, notre Père, que devons-nous donc faire?

Nous chantons, mais nous n'avons ni amour ni humilité.

Repentez-vous devant le Seigneur, et demandez

Il aime les hommes et leur accordera tout.

Moi aussi, je me suis beaucoup repenti,

Et j'ai beaucoup souffert d'avoir offensé le Seigneur,

Et d'avoir, par mon péché, perdu la paix et l'amour su terre.

Mes larmes ruisselaient sur mon visage et inondaient ma poitrine et la terre,

Et le désert entendait mes gémissements.

Vous ne pouvez comprendre ma détresse ni comment je pleurais Dieu et le paradis.

 

Au paradis, j'étais heureux et joyeux :

L'Esprit de Dieu me réjouissait, et je ne connaissais aucune souffrance.

 

Mais, j'ai tout enduré, et j'ai fermement espéré en Dieu.

Vous aussi, accomplissez les travaux de la pénitence :

Humiliez-vous et aimez vos ennemis,

Pour que l'Esprit-Saint puisse établir en vous sa demeure

Et alors vous connaîtrez et trouverez le Royaume des cieux" (31)

 

Ce fut ainsi par le repentir, l'humilité et l'amour des ennemis, que le starets Silouane retrouvera le paradis perdu, mais ce n'était plus le paradis terrestre car "le Seigneur par son amour sur la croix, lui ouvrira un autre paradis, meilleur que le premier, un paradis dans les cieux où resplendit la Lumière de la Sainte Trinité.

 

A l'extérieur cependant sa vie resta la même et peu nombreux étaient ceux qui pressentaient cette transfiguration intérieure. En 1911, Silouane devint moine du grand habit. L'année suivante eut lieu la guerre des Balkans qui entraîna l'intégration du Mont Athos au royaume de Grèce. Puis la guerre mondiale et la guerre civile en Russie secouèrent le monde. Cependant la prière de Saint Silouane, ne faisait que s'intensifier à ces heures sombres de notre histoire Le starets qui n'aimait pas lire les journaux embrassait dans sa prière tous les souffrances et les besoins des hommes.

 " Les journaux, disait-il, n'informent pas sur les hommes, mais sur les événements, et cela d'une manière inexacte, et, de ce fait, ils jettent l'esprit dans le trouble et, malgré tout, ne nous apprennent pas la vérité. La prière, par contre, purifie l'esprit qui alors voit mieux toutes choses. (32)

(32) Archimandrite Sophrony "Starets Silouane, moine du Mont Athos, op. cit, p. 71

Mort du starets

Peu à peu le moine du grand habit Silouane arriva à la plénitude de la vie spirituelle, même si sa vie intérieure fut cachée au plus grand nombre. Ses conseils, donnés directement ou par correspondance, furent appréciés par ceux qui s'adressaient à lui. Parmi ces derniers, on trouve des théologiens, des moines d'autres monastères, (Surtout des Serbes de Chilandari et du skite de saint Sabbas), et même plusieurs évêques

Ce fut cependant cette période de maturité spirituelle que le jeune hiérodiacre Sophrony le rencontra pour la première fois, c'était à Pâques 1931. (33)

(33)  Saint Silouane l'Athonite , op. cit. p.50

Dix ans après la mort de Silouane il dira de lui qu'à l'époque : "il était déjà un  grand spirituel , instruit dans les mystères divins et guidé d'en-haut dans le combat spirituel" (34)

(34) Archimandrite Sophrony op. cit. p.51 (35) p. 54  (36) p.237

Sa description du Starets le montre comme un homme d'un cœur étonnamment tendre, d'un amour plein de miséricorde, d'un amour et d'une grande délicatesse; un homme d'une profonde et authentique humilité, humilité devant Dieu et les hommes; un homme dont la conduite extérieure était empreinte de simplicité mais en même temps d'une authentique noblesse intérieure. En vérité, c'était un homme : il était à l'image et à la ressemblance de Dieu (35)

 Mais le starets Silouane approchait de la fin de la vie terrestre; arrivé au Mon Athos en 1892, à l'âge de vingt-six ans, il y mena pendant quarante-six ans une vie monastique apparemment ordinaire mais intérieurement il était dévoré par une exceptionnelle nostalgie de Dieu et par une immense tendresse pour tous les hommes. Sa mort, survenue à l'infirmerie du monastère, entre une et  deux heures. du matin le 24 septembre 1938, témoigna de la douceur et de l'impassibilité qui habitaient alors son cœur. En effet, plusieurs moines, qui éprouvaient une certaine crainte à son sujet avaient dit : "on verra bien comment il va mourir ( 36)

Il est bien étonnant que cette vie extraordinaire du starets soit restée cachée pendant près d'un demi-siècle et qu'il fallu attendre sa mort pour que l'on se rendit compte de sa sainteté. Mais Dieu l'avait voulu ainsi et si aujourd'hui ce grand saint, cet homme d'un grand amour nous est donné en exemple, c'est pour que l'oeuvre purificatrice du Saint-Esprit soit glorifiée et que le message de saint Silouane l'Athonite nous aide dans notre marche vers le Royaume des cieux.

 

 

Venez tous les peuples de la terre, honorons de nos hymnes ce fils de la Russie,

Silouane l'Athonite qui entreprit

les combats de l'ascèse dans la ferveur de l'Esprit

celui qui sentait gronder autour de lui les flammes de l'enfer,

celui à qui fut révélée l'amour du Christ vivant 

et pour cela a prié pour vous afin que vous soit donné par l'Esprit Saint

de connaître votre Seigneur et Créateur, votre Père et votre Dieu

 au monde la paix et sa grande miséricorde.

(Vêpres du 24 septembre, fête de Saint Silouane l'Athonite) 

*

 

Moine Silouane. O.C. S. O.

Abbaye Notre-Dame du de Tamié

Publié dans Plamia novembre 1991 n° 82

 

 

  

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

    

     

 



11/10/2016
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