Sous Staline, la fin des soeurs Dominicaines

Chapitre 2 Le chemin de croix d'Anna Abrikossova

Paragraphe 7

La fin des tertiaires dominicaines.

En 1935 eut lieu à Voronège le procès de trois prêtres catholiques qui avaient reçu des honoraires de messes de Mgr Pie Neveu et de trois religieuses dominicaines, qui avaient servi d'intermédiaire. Pourtant, le fait d'avoir transmis à Mgr Neveu cette relation fut considérée plus tard, en 1948, comme un crime. Les sœurs  Entkevitch et Gorodets furent arrêtée et reconnurent que cette relation avait été rédigée dans un esprit antisoviétique et comme si le procès constituait une provocation du gouvernement soviétique.

Au demeurant, les sœurs dominicaines, qui réussirent parfois à se retrouver dans un même camp, y formèrent des groupes pour diffuser les idées catholiques, considérées comme contre-révolutionnaire par les gardiens et les mouchards. A l'occasion de la libération de prison d'une certaine Asakian, les sœurs Gotovtsieva Ekaterina Ivanovna, Vakhevitch Elena Vassilievna, Plavskaïa Elena Agafonovna, et Fitzner Olga Gennadevna, du camp du Bamlag, rédigèrent une lettre en l'été 1935, à l'adresse de la communauté domicaine d'Allemagne. Cette lettre fut, bien sûr saisie. Il n'en subsiste qu'un extrait dans le dossier, le plus compromettant aux yeux du NKVD, le plus émouvant au point de vue de la foi : "Par l'esprit nous restons fortes. Ni camps, ni organes du NKVD, ne pourront détourner du vrai chemin des fidèles filles et fils de l'unique Eglise catholique.  Même ici, nous nous efforçons de gagner les recrues aussi intrépides que nous à l'Eglise catholique. "

Les années 1935-1949 amenèrent insensiblement l'extinction de la communauté dominicaine. Le 14 juillet 1938 mourut, à la section pénitentiaire du Bamlag; sœur Ekaterina Ivanovna Gototseva, condamnée au procès  de 1933-1934  à cinq ans de camp. le 23 juillet 1936; nous l'avons vu, est morte du cancer à la prison de Boutyrki la Mère Abrikossova. Le 12 novembre 1936 fut assassinée à Vesyegonsk, le père Jean Deubner, qui avait terminé ses quinze années dans l'isolateur de Souzdal. Crime qui n'a jamais été éclairci.

Le 29 mai 1936 est mort à Solovski le père Nicolas Alexandrov. Le 27 juillet 1937 fut arrêtée le dernier prêtre de rite oriental, le père Epiphane Akoulov, condamné à être fusillé, exécuté le 28 août 1937 à Leningrad. Le 9 octobre 1937 fut condamnée à la "mesure extrême du châtiment, c'es-à-dire à être fusillée, Camille Krouchelnitskaïa,  exécutée le 27 octobre, en Carélie. Quelques sœurs, qui avaient été après leur temps assignées à résidence dans la république autonome d'Adyguïa (capitale Maïkor) vers la mer Noire, furent arrêtées, le 22 février 1940, sous prétexte de former une secte et condamnées, le 23 août 1940. Le 29 juin 1941, une semaine après l'invasion de la Russie par les troupes allemandes, au lieu d'une réaction de défense stratégique, le NKVD donna des ordres d'extermination dans les camps et les prisons, situés à quelques km de la frontière. Fut arrêtée la sœur Tamara Sorotchinskaïa, qui avait fait cinq ans de Bamlag et qui fut condamnée à dix ans de camp de travail forcé.

On a du mal à imaginer ce que pouvait être la vie de ces pauvres religieuses pendant la terrible guerre de 1941-1945 : celles qui étaient dans les camps en Sibérie ou en déportation au Kazakhstan ne pouvaient plus recevoir de colis, d'autres se trouvaient par la force des choses en zone occupée, à Maloïaroslavets pour un temps relativement court, il est vrai, du 18 octobre 1941 au 2 janvier 1942. Chose qui en soi, était déjà considéré comme un crime. Pourtant la plupart survécurent, comme nous l'apprend la lettre du Père Braun du 1er février 1945: "Sœur Stéphanie a été arrêtée vers septembre 1941 et est exilée pour sept ans dans la Kazakhstan. Sœur Marie-Rose, qui était allée volontairement la secourir, y est morte le 11 janvier 1944. Actuellement, Sœur Catherine partage ce dur exil. Elles sont secourues régulièrement. C'est Sœur Antonine qui est chargée de ses compagnes ici. Ce matin, sœur Lucie et Sœur Rose étaient à la messe. Sœur Thérèse a été de nouveau arrêtée et exilée, depuis la libération de Maloïaroslavets. Deux autres sœurs en exil ou partiellement libérée, on a des nouvelles des Sœurs Philomène et Marguerite, qui reçoivent aussi des secours dans la mesure du possible."    

Le regroupement des Sœurs à Maloïaroslavets et les contacts maintenus avec le Père Braun et après son départ, avec son successeur, le père Antoine Laberge, furent considérés comme un acte contre-révolutionnaire. L'affaire M-2631 dit : "En 1948 fréquentèrent l'église (Saint-Louis) Kouznetsova  Sœur Antonine Kougel, M.R. Krylevskaïa Sœur Marguerite Roubacheva, Eismont Philomène, et d'autres. Léopold Braun avait un large cercle de liaisons (plus de 700 personnes) parmi les catholiques citoyens   de l'URSS, dont la plupart le voyaient à l'église. Au nombre de ces personnes, Kouznetsova, qui vivait dans la communauté de Maloïaroslavets - à 120 km sud-ouest de Moscou - dont chaque semaine l'une des sœurs, et habituellement Kouznetsova, venait à Moscou pour rencontrer Braun à la sacristie, recevoir de l'argent et des vivres."      

Le 30 novembre 1948, cinq sœurs de la communauté, Kouznetsova (sœur Antonine) Gorodets (Sœur Stéphanie) Davidiouk (Sœur Lucie) Krylevskaïa (Sœur Marguerite) et Eismont (Sœur Philomène) furent arrêtées.

La conclusion de l'accusation précise : " Les pères Braun et Laberge se servaient des catholiques citoyens soviétiques qui s'adressaient à eux pour la confession, pour recueillir des informations sur les dispositions de la population, la situation alimentaire dans le pays et autres questions, dans l'esprit antisoviétique.

A leur demande, ces personnes menaient parmi la population de l'agitation antisoviétique, recueillaient des informations à caractère d'espionnage, et recevaient en échange de l'argent."

Le 17 août 1949, les quatre sœurs furent condamnées à dix ans de camp. L'affaire des Sœurs Kouznetsova et  Roubachova également arrêtée, fut traitée séparément parce les interrogatoires concernaient spécialement les activité du père Antonio Laberge, qui avait succédé au P. Braun, expulsé de l'URSS le 27 décembre 1945. Le 29 octobre 1949, les deux Sœurs furent condamnées à quinze ans de travaux forcés. Restait Sœur Kougel, qui refusa de signer l'accusation d'espionnage et fut condamnée le 2 juillet 1949, au traitement forcé dans un hôpital psychiatrique, où elle fut dirigée le 17 septembre 1949. Nous ignorons son sort ultérieur. 

La couronne de longévité carcérale revient à trois religieuses du tout premier groupe de Mère Abrikossova. Sœur Philomène Eismont reçut le 19 mai 1924 trois ans d'exil à Obnorsk (aujourd'hui Salekhard): huit ans d'ITL, au deuxième procès des dominicaines au camp de régime sévère de Oukhpetchlag (Ukhta et Petchora), augmentée de trois ans d'exil au Kazakhstan. Revenue de Kalouga, elle eut dix ans d'ITL, au troisième procès de Maloïaroslavets, passés à l'Angarglag, commuée en relégation le 3 novembre 1954.   

Sœur Antonine (Kouznetsova) au procès de 1924 eut une peine d'exil de trois au Karymski Kraï. A son retour d'exil, elle fut emprisonnée au procès des prêtres de Voronège. A nouveau arrêtée en 1941, sans que son affaire révèle une trace de condamnation, elle eut au deuxième procès de Maloïaroslavets quinze ans d'ITL, au camp de l'Angara pour espionnage au profit du Vatican. Libérée avant terme le 14 juin 1956, elle retourna à Maloïaroslavets.

La troisième est sœur Marguerite (Raïssa Ivanovna Krylevskaïa). Condamnée à trois ans d'exil dans l'Oural au procès de 1924, suivis de trois ans de relégation à Tobolsk. Libérée en 1929, elle s'établit à Kostroma, où elle fut en 1933 la "socia" de Mère Abrikossova et arrêtée comme elle au procès de 1933-1934. Le 19 février 1934, elle eut dix ans d'exil dans la République des Komis et au Kazakhstan. Libérée en octobre 1943, elle se fixa à Kalouga où elle fut à nouveau arrêtée et condamnée le 19 août 1948 à dix ans d'ITL, pour espionnage au profit du Vatican. Le 10 octobre 1955, elle fut libérée pour cause d'invalidité et se retira à Kalouga.

Il est possible qu'un jour nous pourrons apprendre de témoins le terme de leur glorieux exploit spirituel et de leur fidélité à toute épreuve, qui force notre admiration.

 

N.B. : ITL : Camp de redressement par le travail.                  

  ....lag : suffixe qui s'ajoute à un nom de lieu pour désigner un camp ou un ensemble de camp. 

 

Chapitre suivant 3 les catholiques à Solovki.  

        

            

 

  



30/09/2015
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