Vladimir Volkoff

Pourquoi faut-il lire "Le montage" de Vladimir Volkoff

Vladimir Volkoff, Le montage, Paris- Lausanne, Julliard, Ed. de l'Age d'Homme, pages 354

 

Remarquablement composé, brillamment écrit, le roman de Vladimir Volkoff "Le Montage" se lit d'une seule traite comme une histoire d'espionage. D'une exactitude microscopique dans la peinture des clichés, des travers de pensée, des tics de langage du snobisme et des partis pris de certains milieux intellectuels parisiens, savoureux dans la description des diverses générations et des multiples courants de la dissidence, on pourrait aussi bien y voir un court traité d'ethnographie. Mais pour lui rendre entière justice et le placer dans sa vraie lumière : il faut en déceler l'intention métaphysique que la question suivante pourrait à la rigueur résumer : qu'est devenu pour nous aujourd'hui l'exercice de la pensée? En demeurons- capables  ou bien sommes-nous infectés par cette maxime luciférienne qu'énonce le personnage le plus énigmatique du roman, l'assassin manqué de Brejnev, l'ex-prisonnier fou de la très redoutable cellule Mikhaïl Léontéévitch Kouznetsov " la révolte de Lucifer n'est pas la révolte du mal contre le bien mais du bien contre l'être" (p.236) . Maxime redoutable dont la mise en oeuvre, "pour la France" incombera au jeune Alexandre Psar, fils d'émigré, qui, contre la promesse d'un retour tardif mais assuré au pays de ses pères, vendra son âme et ses talents au diable de notre temps.

 

Pour honorer son contrat, Psar recours aux multiples techniques de la "désinformation". Un petit excursus didactique est ici nécessaire. La désinformation est à l'espionnage traditionnel ce que la guerre moderne, totale et totalement destructrice est aux affrontements armés des siècles passés. L'espionnage  est sa parade, le contre-espionnage , visent à surprendre les plans de l'ennemi de manière à pouvoir, le cas échéant, paralyser son action. A ce titre, ils pénètrent les secteurs-clés qui concentrent la puissance de l'Etat. La désinformation, quand à elle vise moins l'agir de l'Etat que l'être des sociétés ; elle en sape les valeurs, l'histoire, les traditions, les assises nationales. Comme un scalpel qui dissocie les tissus ou un acide qui les corrode, elle atteint les points névralgiques de l'organisme social qu'elle a pour tâche de désarmer. La dialectique dont elle use à cet effet est fort simple : "nous sommes bons puisque vous êtes mauvais." L'application de ce sophisme, tout à la fois postulat et  déduction, est ainsi développée dans le "Vadémécum de l'agent d'influence" : "Ce qu'il faut faire, c'est déboulonner l'ordre ancien sans rien   préciser de précis pour le remplacer ... et cela, grâce à des moyens techniques dont Karl Marx ne rêvait même pas, les mass-média". (Page 59) Sans eux, en effet, on ne saurait mettre en oeuvre la technique dite du levier qui s'énonce ainsi : " "Plus la distance est grande entre le point d'appui et le point d'application, plus le poids que vous pouvez soulever est grand ... Il faut bien s'imprégner de l'idée que c'est la distance même qui forme le levier et, par conséquent toujours chercher à l'augmenter , jamais à le diminuer... c'est pourquoi le levier idéal c'est la presse et ce seront bientôt les mass-médias. La préparation une fois faite on n'aura plus besoin d'orienter l'information, il suffira de la laisser résonner " (pp 62-63)

 

Promu agent littéraire après un stage aux USA, Psar organise brillamment le réseau de ses caisses de résonnance. Il fait comme on le lui a enseigné : "de la propagande à l'état pur, jamais pour, toujours contre,  sans autre but que de donner du jeu, du mou, tout décoller, dénouer, défaire, déverrouiller" (page 70). D'un mot il met en oeuvre ce que l'on nomme la circulation des idées, circulation si rapide que le contenu paraît indifférent voire indécente. Seuls compte la vitesse de la propagation, le circuit pavlovien action-réaction auquel l'hommus occidentalis  se soumet, tressautant comme une grenouille décérébrée au gré d'impulsions idéologiques d'intensités égales mais de vecteurs opposés.

 

Un exemple qui est aussi une magnifique trouvaille de Volkoff-Psar, "Le Livre Blanc", intitulé d'une collection qui signale ou, comme l'on aime à dire, qui dénonce l'infinité des maux de notre temps. Maux réels ou imaginaires, il n'importe, puisque la nomination, acte démiurgique, suffit à postuler la réalité de l'être, pourvu, du moins qu'il soit négativement ou imaginaire, il n'importe, puisque la nomination avec sa variante, les vérités sélectionnées, le commentaire appuyé, l'illustration, la généralisation les parts inégales, les parts égales" Instruits  de la sorte nous  comprenons sans peine "qu'un seul fait vrai et vérifié en fait passer beaucoup d'autres qui ne sont ni l'un ni l'autre". Pourtant, faire passer des faits", fussent-ils faux n'est pas l'ultime ratio de l'opération. Leur exposé critique importe bien davantage puisqu'il permet de les présenter comme des ensembles significatifs et convergents. On assiste là à un ingénieux tour de passe-passe qu'il faudrait nommer, en se recommandant de Nietzche, , "exercice réactif ou " de la critique avant toute chose". Par exemple "la Femme" , se verra définie, si l'on ose dire, a-contrario, comme pur décalque du système des oppressions qu'elle subit. "L'Education Nationale en France" dévoilera que l'apprentissage de l'orthographe est une pur décalque du système des insupportable violence, une ruse de l'Etat au service du capital. Le même procédé se verra étendu à l'étude de l'Eglise catholique, "L'armée française " ou le Néocolonianisme, la Police, Dieu,. La liste étant par principe ouverte à l'infini puisque les faits présentés ne sont pas autre chose que les indices accablants, les preuves irréfutables d'un Mal unique caché, proliférant, dont les manifestations sans cesse renaissante doivent être, de ce fait inlassablement combattues. Ces affirmations, apparentées  à la suggestion incantatoire qu'à la désinformation stricto sensu soutiennent d'un étonnant paradoxe : Infini selon ses déclinaisons le Mal est aussi un salon est aussi Un selon son essence ; il ne demeure innommable et innommé que parce qu'il forme, en son être l'indissociable revers de la réalité, sa subsistance propre, sa face cachée.

Le gérant de cette étrange ontologie s'est fermement établi au milieu de la pourriture universelle et du néant. Directeur du "Livre Blanc" ainsi que d'une autre collection : Genèse des révolutions", unanimement respecté au sein du monde littéraire parisien, accompagné d'une réputation flatteuse d'indépendance d'esprit, Psar, la quarantaine passée, atteint son sommet, Coopté officier du KGB dont il a gravi maint échelon lié à la mère-patrie par une jeune femme, sa future épouse, auprès de laquelle on lui a ménagé un long congé et qui, passé le délai de rigueur lui a annoncé sur ordre la naissance d'un fils, notre héros n'a plus qu'à parachever son oeuvre durant le bref intervalle qui le sépare du retour. C'est là cependant compter sans Abdoulrakhmanov qui n'est point, comme son nom porterait à le croire l'un des méchants de "Tintin au pays des soviets", mais bel et bien Major général des organes et, si, l'on ose dire, l'un de leur cerveau. Mohamed Mohamedovitch animé contre le Nobliau Russien d'un impitoyable ressentiment en exige un dernier petit service, ultime montage qui discréditerait en bloc Fouveret, conscience chrétienne  et éditeur du livre blanc, Ballandar, pape de la critique, les journalistes et leurs journaux, la dissidence et les dissidents, bref qui défera l'ouvrage de Psar et scellera son destin d'une bien étrange façon.

 

Nous tairons les derniers épisodes du roman pour ne pas déflorer le plaisir au lecteur mais surtout parce que notre propos n'a pas été ici de raconter l'histoire. Par contre comment ne pas s'interroger sur la conclusion que Volkoff a voulu donner à son roman et qui n'est peut-être ni si claire ni si désespérée,   qui pourrait sembler tout d'abord. Il est vrai ; nous nous sommes laissés si bien ligotés, rouler, entortiller, nous nous sommes nous-mêmes si complaisamment empoisonnés  que la guérison paraît désormais douteuse. Quelle force d'âme ne faudrait-il pas à nos sociétés, d'ailleurs si lâches pour renier leurs compromissions et les justifications qu'elles en donne? Comment espérer que cette lucidité, si tard venue, nous permette rien de plus que d'assister, impuissant aux derniers actes de notre "liquidation "?

 

Face à cet avenir ténébreux, l'on doit pourtant soutenir qu'un espoir, certes très petit, mais enfin un espoir tout de même se trouve incarné en quelques-uns des personnages du roman. Joséphine Petit tout d'abord, la jeune prof des maths qui renonce à la promesse d'une première publication, pourtant extrêmement flatteuse parce qu'elle refuse l'exigence de Psar :  remplacer dans son texte "terreur léniniste" par "terreur stalinienne". Divo, ensuite, écrivain  demi raté russe lui aussi, ironique témoin de la vie d'Alexandre et qui considère que démystifier Dieu , comme prétend le faire le dernier volume des "Livres Blancs", c'est le comble du snobisme et du plouquisme" à la fois. Enfin  et surtout "triple zéro", alias Kournossov qui à la question intriguée de Psar : "Dans ce marché passé le Guébé, quelle a été votre marchandise?" répond tout uniment : "La vérité"; ces gens-là s'imaginent qu'ils peuvent harnacher la vérité et la faire travailler pour eux, mais la vérité est une cavale indomptable ... je le lui ai dit (à Abdoulrakhmanov) dans ce box où l'on m'avait enfourné tout nu après m'avoir fouillé recto-verso. Je lui ai dit "Je suis plus fort que vous".

 

Isabelle Stal

Dans Plamia N° 61 1982   

    

 

 



20/10/2016
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