La Russie vue par les Occidentaux du "Cavalier de Bronze" au Mausolée Léinine

La Russie vue par les Occidentaux du "Cavalier de Bronze" au Mausolée de Lénine

Par Martin Malia

On l'avait beaucoup attendu, ce grand ouvrage, au point presque qu'on n'y croyait plus. Martin Malia en a eu l'intuition en 1962 et en a écrit une première version. Les idées y étaient déjà. Voilà vingt-six ans que les éditeurs disent aux futurs recenseurs : " Préparez-vous le livre sort " et ils trempaient leurs plumes dans l'encrier.Rien ne venait. Avec quelques happy few, j'ai suivi les cours qu'il donnait dans les années soixante-dix au Collège de France et à l'Ecole des Hautes études. Il arrivait avec une carte de visite et parlait deux heures sans une hésitation. C'était un beau spectacle intellectuel. Quand on expose devant vous un raisonnement historique, la réaction normale est de chercher le fait déviant qui n'est pas compris dans la théorie et qui la fait tomber. Avec Malia, c'était difficile, car le raisonnement était si bien fait, la théorie si mûre et si solide, que le fait devient allégué y trouvait sa place et contribuait à sa solidité. Pourquoi a-t-il tant tarder à publier? Parce qu'il est perfectionniste et que comme nous tous,il doit lutter contre diverses inhibitions qui ne l'empêchent pas de penser ni d'enseigner, mais le gênent pour écrire et plus encore pour publier. C'est un peu dommage, parce que ce qu'il avait découvert de si bonne heure et dans une foudroyante intuition de jeunesse, est passé petit à petit dans le savoir courant, grâce en grande partie à son enseignement. Mais c'est tant mieux,parce qu'il a eu tout le temps d'éprouver ses thèses avec ses étudiants et de les parfaire avec ses collègues. Il nous procure ainsi la distillation dernière de toute une vie d'historien. Tant mieux surtout, parce qu'il a eu la chance de connaître la fin de l'histoire, le terme normal du récit : la fin du communisme. C'est-à-dire la rentrée de la Russie dans le champ de l'histoire commune de l'humanité.

Qu'on me permette ici une digression. Il y a eu des gens pour se vanter d'avoir "prédit la chute du communisme". Il y avait un excellent homme, colonel de son état, qui la prédisait régulièrement pour la fin de l'année, vingt ans durant. Il a fini par avoir raison certes, mais à ma connaissance, aucun historien sérieux ne l'a imité, surtout pas Martin Malia, et voici pourquoi : ce n'est pas certaines choses ne devraient pas exister qu'elles ne s'incrustent pas dans l'existence pour une durée parfaitement imprévisible. Le régime communiste est une utopie qui s'est arrangée pour tirer de son utopisme même une recette indéfinie. La réalité a du mal à vaincre l'irréalité, la raison a du mal à mordre à l'absurde.

Ceux qui suivaient l'évolution de l'URSS voyaient bien que tout pourrissait, mais il n'y avait ni délai ni de limite fixes au pourrissement. Tout pouvait pourrir encore plus, encore plus longtemps. Il en va ainsi pour le dernier régime communiste pur, celui de la Corée du Nord. Je suis tout prêt à affirmer : il tombera. Je me refuse à dire quand, parce que les circonstances qui le maintiennent en survie peuvent durer et que nul historien sérieux ne peut déterminer lesquelles disparaîtront et quand. Le régime communiste aurait pu, aurait dû disparaître après la mort de Lénine, sous les coups de Hitler, après la mort de Staline, il aurait pu durer encore bien des années, avec la bénédiction occidentale après celle de Brejnev. Cela n'eut pas lieu, et les historiens peuvent dire pourquoi, mais après coup seulement ou bien ils ne sont pas des historiens. Les circonstances ont fait que Martin Malia a pu conduire son récit jusqu'à la date la plus significative pour la Russie et pour le monde, 1991. Il a pu donner à son récit la forme classique : decline and fall. Cela est une bonne fortune, car la logique auto destructive du système, qui existe de toute façon, est confirmée par l'événement.

Mais l'épisode communiste n'est pas central dans le projet de ce livre. Au contraire il est défini comme un accident explicable, mais accidentel tout de même dans l'histoire séculaire de la Russie. Le fil principal de l'ouvrage est de passer critiquement en revue les différentes conceptions aperceptions projections que l'Occident européen a nourries sur le pays qui entre dans son histoire au XVIIIe siècle. Le fait historique russe est donc pris de l'extérieur. Mais comme ces différentes conceptions sont liées à l'histoire de cet Occident à mesure qu'il les engendre, c'est finalement toute l'histoire du monde occidental en plus de l'histoire de la Russie en plus de l'histoire de la Russie qui est touchée et analysée critiquement. La visée du livre grossit comme un fleuve qui reçoit beaucoup d'affluents. Il commence modestement et se développe finalement en médiation sur l'histoire universelle moderne. En quoi il reproduit la propre carrière intellectuelle de son auteur. Un historien commence sa carrière en spécialiste, mais s'il n'est pas qu'un professeur c'est toute l'histoire qu'il finit par embrasser. Martin Malia a osé faire ce parcours et il nous livre un des livres les plus ambitieux qui soit. Son modèle, il l'avoue presque c'est Tocqueville. Il en a retrouvé le ton calme, le style pur et simple, l'extrême clarté de l'argumentation. Il a retrouvé cette densité qui fait que chaque page exige d'être lue lentement, parce qu'elle provoque l'esprit et impose la réflexion. 

La thèse fondamentale est celle-ci. Il n'existe rien qui serait l'essence de la Russie ou encore comme on  dit :, "La Russie éternelle", ou un couple ontologique et définitif  Russie/Occident ou encore Russie/Europe. La Russie s'est présentée depuis trois siècles sous de multiples visages. Elle en a changé plusieurs fois. Il n'existe pas non plus d'entité stable qui serait l'Europe ou l'Occident. L'Occident est multiple. Il est plus souvent divisé à propos de la Russie. Le même pays au même moment fait réagir différemment l'Angleterre, l'Allemagne ou la Pologne. A l'arrière plan de cette thèse, se trouve une appréciation globale de l'épisode communiste. Est-il interprétable comme un avatar de la réussite invariable, ou est-il, comme le pense Malia, un  accident qui a fait sortir la Russie d'elle-même et l'a, au sens étymologique, dévergondée? Malia vise évidemment un vieil adversaire intellectuel, remarquable historien de la Russie lui aussi, mais qui sous-estime à ses yeux l'importance disruptrice de l'idéologie communiste au profit des continuités historiques nationales : Richard Pipes.

La question doit être traitée historiquement et donc chronologiquement. Le découpage est facile. Quatre grandes périodes de Pierre le Grand aux traités de Vienne : de 1815 aux grandes réformes d'Alexandre II ; de 1856 au putsch d'Octobre; de 1917 à la chute du communisme en 1991. Chaque foi la Russie a pris aux yeux des Europes un visage différent.

Le coup de tonnerre de Poltava (1709) fait surgir la Russie sur la scène de l'Europe. Remarquons que c'est vers ce moment que la notion d'Europe remplace communément celle de chrétienté de moins en moins employée et qui disparaît des traités. Après l'échec de la tentative d'hégémonie française, un nouveau système international se fonde, le moderne concert européen qui durera jusqu'à la guerre de 1914. Or, voici que la Russie devient d'un seul coup un des membres fondateurs d'un nouveau système à égalité presque avec la France, l'Angleterre, l'Autriche et comptant davantage dans ce concert que l'Espagne et la Hollande. Pourquoi ce pays peu connu, beaucoup moins que l'empire ottoman, de mauvaise réputation dont quelques voyageurs avaient laissé au XVIIe siècle un tableau accablant de barbarie généralisée, a-t-il été accepté aussi facilement par le concert des puissances? La première raison  est que dans ce concert au moins trois puissances ne voyaient pas d'inconvénient aux agrandissements considérables de la Russie, parce que ceux-ci permettaient leurs propres agrandissements : la Prusse, l'Autriche et l'Angleterre. Quand la Russie "se servait", ils se servaient aussi. Seule la France étant perdante qui voyait avaler ses alliés traditionnels, suédois et polonais.

Une autre raison, était que la Russie était attelée à une tâche familière à l'Europe, celle de la construction  d'un Ancien régime police. La Russie d'Ivan le terrible était une autocratie militaire d'allure vaguement tatare qui avait asservi toute la société. Pierre le Grand l'asservit encore plus rudement, plus complètement. Mais cette fois en la coulant dans un moule d'allure européenne. Pour entretenir une armée permanente de 200.000 hommes (supérieure à l'armée française) il dut introduire un ordre rationnel dans sa bureaucratie et son économie. Il dut aussi renforcer le servage. Mais vu d'Europe c'était introduire dont on mesurait la sévérité, mais dont l'allure était familière. Après tout la Suède, la Prusse en avaient fait autant et avait pareillement compensé la faiblesse de leurs ressources par la mobilisation autoritaire de toutes les forces. La dureté du nouvel ancien régime russe, apparaissait simplement comme un retard. Voici introduit le grand outil conceptuel de Malta : la notion d'un "gradient" d'une pente en escalier qui descend d'ouest en est. La marche la plus élevée (la plus moderne) est occupée par l'Angleterre et la France, un degré plus bas sont les pays germaniques, plus bas, les pays polonais et hongrois, la dernière marche est constituée par la Russie. Mais l'escalier tout entier est européen, et la Russie, à son étage, suit encore le modèle européen, distinct indiscutablement du monde turc, persan ou chinois. Comme sous Catherine, l'Etat russe a réussi à former peut-être 100.000 familles au costume, aux moeurs, aux manières des gentilshommes européens comme l'Europe n'est en contact qu'avec eux (diplomates et officiers) la noblesse russe forme la tranche extrême du spectre continu de l'ancien régime.

Mais une partie de l'Europe, l'Europe des Lumières, va plus loin. Non seulement la Russie est "pareille", mais elle est "mieux". Le "Charles XII" de Voltaire esquisse le thème : il oppose le conquérant vain et inutile au législateur qui apporte à ses sujets la "police" en attendant "la civilisation". Catherine établit les Académies fondamentales et l'Université peuplant celle-ci d'Allemands qui sont moins chers et plus abondants sur le marché que les Français qui peuplent les établissements de Frédéric II. Diderot, d'Alembert, et même le sage Blackstone qui prend au sérieux les projets législatifs de Catherine vantent la Séminaris du nord. Cette exaltation traduit non pas une connaissance du pays mais une protestation contre les irrationalités subsistantes dans les anciens régimes  de l'Ouest. On projette pour la première fois sur la Russie (on recommencera après 1917) l'idéal d'un gouvernement selon la raison. Catherine sait avec art entretenir cet enthousiasme. C'est ainsi qu'en attaquant le catholicisme en Pologne pour préparer la conquête du pays, en travaillant au soulèvement des sujets orthodoxes ou protestants de ce royaume, elle a soin de le présenter comme une défense de la liberté de conscience, au grand plaisir des Lumières françaises. Rousseau est presque seul à protester. Le climat  a changé en effet. Jusqu'ici les Lumières n'envisageaient pas d'autre instrument d'implantation de la raison que le monarque (ou despote) éclairé. Mais la Pologne essaie désespérément de se réformer en transformant son anarchie nobiliaire en une sorte de république moderne. Cette version orientale du jacobinisme effraie les anciens régimes et les rapproche encore de la Russie. Le partage les unit dans le crime. Catherine finit  donc son règne dans la "réaction" contre-révolutionnaire. Mais il suffit qu'Alexandre monte sur le trône, pour que toute l'Europe tombe amoureuse et le tienne pour les délices du genre humain. Ne conduit-il pas la guerre de libération contre le tyran Bonaparte, n'octroie-t-il pas une constitution à la Pologne? Bentham l'admire; Jefferson a son buste dans son bureau et Madame de Stael voyage en Russie afin d'y respirer "un air de liberté".

1815 ouvre la seconde période. La Russie passe en quelques années du statut du despotisme éclairé au "despotisme oriental". On s'aperçoit quelle contrôle quarante millions d'habitants et quelle est la première puissance continentale du monde. A ce propos, lors des partages équilibrés de Vienne, la Russie, voulant se faire plus petite qu'elle n'était, fixa sa frontière à l'Oural. Ainsi, cette coupure totalement factice déterminait "la Russie d'Europe", et, c'est la première fois qu'elle fut entérinée dans un traité international. Une inquiétude naît qui rapproche Angleterre, France et Autriche. Mais plus profondément l'image de la Russie est affectée par le discrédit qui touche les Anciens régimes au moment où elle se pose en leur champion. Parce que la légitimité de son régime est contestée, on s'avise brusquement qu'elle appartient à une autre civilisation. Le triomphe des  idées libérales, la révolution de 1830, le passage du Reform Bill, et simultanément la très dure répression du soulèvement polonais de 1830, déterminent le revirement complet de l'opinion. Custine, Michelet, Urquhart, Marx peignent le tableau russe dans toutes les nuances du noir. Plus profondément, Guizot impose l'idée que l'Histoire est un processus et que ce processus qui conduit, par la constitution d'une classe moyenne, à l'établissement de la liberté constitutionnelle s'appelle tout simplement la civilisation Par conséquent la Russie ignore le procès civilisateur. Il se trouve même un Russe d'envergure, Pierre Tchaadaïev pour confirmer ce diagnostic.

Toutefois, le point de vue libéral n'est pas seul. Le grand libératoire de la pensée, l'Allemagne romantique, élabore un concept plus ambigu, celui de Sonderweg "de chemin séparé" qu va être d'autant plus puissant qu'il dévale à toute allure l'escalier qui descend vers l'est et qu'il ne tarde pas à arriver en Russie. Il oppose à civilisation la notion de kultur qui détermine une partie spirituelle délimitée. Malia décortique en grand professeur- le livre à quelques côtés de textbook supérieur - les couches de significations qui s'accumulent sur les mots de culture, de romantisme, et qui s'enrichissent sans cesse de Herder, à Kant, à Hegel, et finalement à Marx. Le romantisme, comme il l'entend, comme il existe à la veille de 1848, est un amalgame de raisons gnocisée, de déchiffrement prospectif de l'histoire, de révolte faustienne. Sous cette dernière forme, il s'approprie l'activisme politique des Lumières. Le canon historique de Guizot se complique. La civilisation, c'est-à-dire l'Europe consiste en la fusion  de l'héritage chrétien, romain et germanique. L'axe de l'Europe se déplace ; ce n'est plus l'espace franco-anglais mais celui du saint Empire germanique. L'Europe a bien une essence, qui s'est informée au cours d'une expérience historique unique. Alors, la Russie est-elle en Europe? Eh bien, consultons la check list des réquisits. l'Eglise médiévale et l'Empire ? Non, elle n'a rien connu de tel. La féodalité et la chevalerie? Non. La renaissance et la réforme? Elle n'est pas en Europe. Qui est "pour" la Russie dans ces année-là? A part le personnel diplomatique prussien ou autrichien pour des raisons évidentes, on ne trouve que quelques conservateurs extrêmes, heureux de découvrir un pays enfin sans Lumières et aussi quelques nationalistes "slaves" tournés vers la Russie par crainte du Germanisme. Même Mickiewicz voit parfois la Pologne et la Russie comme deux soeurs. 

Cependant Nicolas Ier règne en toute bonne conscience européenne. L'Europe qu'il connaît, c'est celle de sa grand-mère. Ce n'est pas lui qui a trahi l'Europe, c'est l'Europe qui en changeant l'a trahi. Or, sous son règne, et selon les vieilles catégories, la Russie peut prétendre passer du rang "policée" au rang de "civilisée". Elle fait sa "révolution vernaculaire" c'est-à-dire que la langue russe est maintenant formée et apte à soutenir une grande littérature. C'est finalement cette grande littérature, tout à fait européenne et moderne d'esprit qui va fournir un aliment à l'intelligentsia naissante et d'emblée contestataire. La Russie commence sa crise d'Ancien Régime, dans les plus mauvaises conditions. Le changement de l'Europe en effet, fait éclater son retard général et le rattrapage devient plus difficile qu'au temps de Pierre le Grand, car il ne doit pas porter seulement sur la réforme de l'Etat, mais sur toute l'épaisseur de la société. Or cette "société" n'existe même pas: il n'y a pour ainsi dire pas de société civile. Le servage, pour mieux dire l'esclavage, englobe toujours la grande majorité de la population. C'est alors que l'intelligentsia impuissante commence à imaginer que le retard russe est en fait est en fait une avarice, parce qu'il est structurellement mieux accordé au futur (socialiste) de l'Europe. Herzen trouve chez les Hégéliens "l'algèbre de la révolution". Bakounine découvre la formule qui sera celle du bolchevisme : "l'esprit de destruction est aussi l'esprit de création".

Au lendemain de 1848, l'Europe développe une exaspération contre la Russie. Malia n'est pas loin de voir dans la guerre de Crimée un sorte d'agression idéologique que Nicolas, tout étonné ne comprend pas sa défaite ouvre une troisième période, découvre une troisième image : un pays comme les autres.

La Russie n'a pas le choix. Elle doit se réformer si elle veut exister. Dans les années soixante elle opère sa seconde révolution "par en haut". Abolition du servage, introduction d'institutions judiciaires et du service militaire. Ces réformes ressemblent fidèlement aux réformes de la Prusse au temps napoléonien. Toujours le retard de cinquante ans. Mais la loi tocquevelienne du danger de réformer un régime autoritaire s'applique encore une fois. L'aile gauche de la société passe à la révolution, ce qui fait que la réforme même insatisfaisante, ne peut avancer comme il faudrait, car elle est freinée par cette menace. Elle s'applique quand même tant bien que mal. L'instruction de masse, le démarrage de l'économie se poursuivent sous Alexandre III, même si le couronnement constitutionnel manque encore. L'Europe s'habitue à ce que la Russie soit une extension, une marche de sa propre civilisation.Elle y investit massivement 

Sur ces entrefaites, l'Europe change encore. Elle se divise maintenant en deux zones distinctes : le groupe franco-anglais où les principes du gouvernement représentatif sont solidement établis et le groupe d'Europe centrale. Autriche et empire allemand. Bismarck est un russophile qui a compris les recettes libéral-conservatrices de Napoléon III, suffrage universel, nationalisme et protection sociale. Combinant les leçons russes et françaises, il instaure ce que Malia appelle "un bonapartisme légitimiste". Ces deux Europes ne voient pas la Russie de la même façon.Pour l'Europe libérale, la Russie est simplement un sujet d'études. Wallace en Angleterre, Leroy-Beaulieu qui a voulu être le Taine et le Tocqueville à la fois de ce pays, mais il ne faut pas oublier qu'il travaille dans le climat de l'alliance franco-russe et que son livre prépare les esprits. En lisant de près, on remarque que malgré la politesse du ton, il ne se fait guère d'illusions. Pour l'Europe socialiste, la Russie est un objet ambivalent : détestée pour son autocratie, elle peut être bien aussi le foyer d'une grande lueur au moins d'un grand incendie. Marx se rallie partiellement à l'eschatologie du populisme russe. Enfin, à mesure que la population nationalisme s'empare de l'Europe, la Russie apparaît comme "une nation", une nation de plus dans un continent qui se divise et s'organise en blocs d'alliances rivaux. Le concert européen vit ses dernières années.

Mais c'est dans la sphère de la culture fin du siècle que la Russie prend une place originale. Elle est devenue (on peut déjà parler le langage d'aujourd'hui), "une puissance culturelle" de premier plan. Les grands romanciers, le ballet, la peinture sont à l'heure européenne et, pour la première fois, influent sur la production occidentale. Le "gradient" européen semble réduit, les apports se font dans les deux sens. C'est la belle époque de "l'âme russe", et du "supplément d'âme" qu'on va chercher en elle pour l'humidifier un peu les divers rationalismes et positivismes européens. C'est en Allemagne que le thème eut le plus de succès, parce que le "sonderweg" russe entrait en résonance avec le "sonderweg" allemand. Rilke délire sur "l'homme johannique", Nietzsche prend à fond parti pour la Russie contre les "idées anglaises" et le monde commercial américain. Möler van den Bruck pousse le russisme jusqu'au point où quelques théoriciens du nazisme viendront le reprendre. L'irrationnalisme et l'antimodernisme forment une internationale. Malia aurait d'ailleurs pu insister davantage sur les horreurs idéologiques qui bouillonnaient en Russie à la veille de la Grande guerre, et qui font frémir au point parfois de me consoler du bolchevisme. Si la Russie avait été victorieuse, maîtresse de la moitié de l'Europe, de toute la Pologne, des Balkans, de Constantinople, comme ses alliés lui avaient promis, nous n'aurions peut-être eu ce même mélange de nihilisme, de nationalisme exacerbé, de racisme, d'antisémitisme que nous avons connu dans l'Allemagne nazie, mais à une échelle continentale, plus colossale encore et de plus sanctifié par la religion.

La guerre advient qui surprend l'Europe bizarrement coalisée. Les affinités idéologiques et politiques sont effacées et la coalition  de l'extrême ouest avec l'extrême est ne traduit que des considérations de sécurité et de puissance.  La guerre entraîne la chute des derniers Anciens Régimes ; ils ne peuvent résister à ce formidable appel à une démocratie sauvage que représentent la mobilisation générale et la formation des armées de masse. L'encadrement fragile ne résiste pas à la longue à ce raz de marée. En Russie seulement, le vide politique créé est rempli par une secte idéologique, le parti bolchevik.

 

Quatrième période donc : la Russie dans le miroir du communisme. Je serai plus court sur cette partie qui est mieux connue de tous et parce que les vues exposées sont par la force des choses moins originales et moins certaines. Malia introduit cette partie par un long développement pédagogique sur la nature du socialisme. Le socialisme naît au XIXe siècle d'une série de négations : refus de la démocratie et de l'industrialisme. Il se développe en plusieurs directions, mais toujours comme une utopie : utopie d'une démocratie au-delà de la démocratie d'un système industriel au-delà d'un système existant. Le génie de Marx est d'avoir faire passer une eschatologie séculière pour une théorie scientifique positive. La thèse de Malia est que l'oeuvre de Marx contient effectivement tout ce qui a été tirée d'elle. L'interprétation de la social démocratie allemande est légitime: Celle de Kautsky comme celle de Bernstein. Mais l'interprétation de Lénine est légitime aussi. Le parti totalitaire, le rôle des Intelligentsia théorique. La potentialité révolutionnaire de la paysannerie, tout cela est dans le manifeste communiste de 1848. Ainsi affirme Malia, il est faux de dire que le léninisme exprime l'essence non-européenne de la Russie : lui aussi vient d'Europe. Il n'existe pas de vrai socialisme ; il est condamné à demeurer une utopie, même quand il est au pouvoir. Il n'est qu'un spectre qui hante le monde. 

Désormais l'Europe ne se forme plus d'image stable de la Russie. Selon les circonstances et selon les partis qui la divisent celle-ci est devenue alternativement ou simultanément le foyer de toutes ses espérances comme de toutes ses peurs. Que s'y passe-t-il ? L'application d'une logique une et même de Lénine à Staline. Staline va jusqu'au bout dans l'opération qui consiste non pas à construire le socialisme, aussi introuvable qu'au premier jour, mais non "un capitalisme". L'Europe, ou plutôt les partis qui se disputent l'Europe s'enthousiasment ou s'épouvantent en fonction de ses espérances comme de toutes ses peurs. Que s'y passe-t-il L'application d'une logique une et même de Lénine à Staline. Staline va jusqu'au bout dans l'opération qui consiste non pas à construire le socialisme, aussi introuvable qu'au premier jour, mais un "non capitalisme". L'Europe, ou plutôt les partis qui se disputent l'Europe s'enthousiasment ou s'épouvantent en fonction de leurs préférences en fonction de leurs préférences idéologiques. La montée du nazisme complique les choses, car maintenant les opinions doivent choisir et décider lequel est le pire. Le nazisme et le communisme sont attachés l'un à l'autre comme des frères siamois. Malia estime qu'ils sont deux surgeons de la démocratie, ou plutôt qu'ils sont les dioscures que contient l'oeuf de la Révolution française, le nationalisme et le socialisme. Les armées de masse nationales levées pendant la Grande Guerre forment le matériau d'une démocratie dévergondées d'où sort d'un côté l'extrême du nationalisme, le nazisme, et de l'autre, l'extrême du socialisme, le bolchevisme. Malia nous promène dans le labyrinthe des théorisations semi-démentes, qui naissent par réaction : le progressisme, le national bolchevisme, le trotskisme. Les démocraties résiduelles d'Occident n'arrivant pas à choisir leur ennemi principal, Staline signe le pacte avec Hitler. Vient la guerre, la fausse alliance, le partage de l'Europe, la vraie guerre froide, la fausse détente, l'usure du système, la chute finale. Ces chapitres toujours fort intéressants ne peuvent être résumés. Ils nous écartent de la ligne principale de l'ouvrage qui est le rapport de la Russie à l'Europe et se diluent dans une histoire générale contemporaine,pleine, d'ailleurs,, de considérations ingénieuses et d'analyses originales. La thèse de Malia est que les soixante-dix ans et quelques de communisme sont un accident dont les causes sont pan européennes, que les circonstances ont localisé  en Russie, et dont il ne reste rien que des ruines. Le règne du mensonge s'étant dissipé, le communisme est rendu à son néant. Demeure la Russie, appauvrie matériellement, intellectuellement, spirituellement. Le "gradient" européen revient à ce qu'il était avant l'accident, simplement sa pente est accentuée. La Russie, si elle veut exister, n'a pas d'autre choix que celui qu'elle a prise sous Pierre Le Grand et Alexandre II : s'occidentaliser. Son impérialisme qui en somme n'a jamais été plus fort ni d'une autre nature que l'impérialisme anglais ou français va s'évanouir de la même façon, un peu plus tard que les autres, avec ce délai de cinquante ans qui est souvent la mesure des retards russes sur l'Europe centrale. Quant au "spectre" du socialisme ou du communisme, il semble bien touché à mort, mais rien ne dit que le "grand refus" ne resurgira pas quelque part de la "vieille taupe" sous une nouvelle mystique rationaliste ne voudra pas en finir encore une fois avec le monde moderne qui l'engendre sans cesse en son sein;

 

J'ai dit que chaque page de Malia est soigneusement préméditée pour faire surgir des réflexions. Les longs développements sur le romantisme, sur le socialisme, ou la politique extérieure soviétique ne peuvent être discutées ici. Concentrons-nous sur le thème essentiel, qui est le jugement porté ou à porter sur la Russie.

Je suis à peu près et même tout à fait convaincus par les affirmations de Martin Malia. Mes réserves viennent des faits qu'il a voulu négliger, ces "faits déviants" qui ne démolissent pas sa théorie d'ensemble mais la nuancent. Il faut lui accorder pleinement que l'essence de la Russie unique et incommunicable est une mythologie. Il faudrait être raciste, ou croire en un destin providentiel (les deux croyances ont d'ailleurs fait florès) pour renoncer à expliquer l'histoire de ce pays par les moyens qui sont à la disposition des historiens comparatistes. On peut d'ailleurs remarquer à ce sujet que la suite contradictoire des projections européennes sur la Russie on un parallèle dans les projections faites en même temps sur la Chine. Nous avons une Chine éclairée au temps de Voltaire, une Chine monstrueuse au temps des guerres de l'Opium, une Chine "pays comme les autres", au temps des grands sinologues de la fin du siècle; Et même une Chine inspiratrice d'art et de littérature : Claudel, Segalen etc. Puis une Chine polarisant les espoirs et les peurs du XXe siècle. Le changement à vue et le parallélisme des perceptions est d'autant plus remarquable que la Chine au cours du XVIIIe siècle et du XIXe siècle, a moins changé que la Russie. Ce qui montre que les projections dépendant plus du rythme de l'Europe que celui de leur objet.

Ce qui pourrait aussi plaider en faveur des continuités réelles. Malia jette par dessus bord ce qu'il appellerait les "interprétations polonaises" de la Russie. Il demeure que les peuples indiscutablement occidentaux les Polonais, les Baltes, les Hongrois qui ont connu la domination russe en ont une expérience qu'on ne peut prendre tout à fait à la légère. Il vous disent qu'ils ont senti dans leurs os quelque chose de spécial, qu'ils auront le plus grand mal à communiquer, justement parce que vous êtes européens et que "vous ne pouvez pas comprendre". Voir les récits de Gustaw Herling (Un monde à part)  de Czeslaw Milosz, d'Adam Czapiski. Ils   ont fait la part de l'idéologie, certes, mais il y a encore ceci : La Russie, ils connaissent. Ils ne la haïssent pas, ils l'aiment souvent mais de là à la mettre en Europe? Ils seraient étonnés. Il est curieux que Martin Malia ait pris pour titre de son Magnum opus le titre du célèbre de Joseph Conrad : Under Western eyes. Le but de Conrad était de réagir au russisme occidental, à la mode consécutive à la lecture du roman russe. Il retourne  Dostoïevski comme une chaussette. Il a voulu faire toucher du doigt quelque chose de spécifiquement étrange maléfique et qui faut dire à tout Polonais qu'en Russie on est "ailleurs". Dans l'ensemble il n'y a pas réussi.

Mais restons historiens. Le concept clé de l'interprétation de Malia est , nous l'avons vu, le retard. Cela suppose que l'on détermine la liste des critères qui mesureront le retard. Malia connaît trop bien l'histoire pour ignorer qu'ils sont nombreux. Mais son exposé valorise principalement le développement des institutions et celui de la pensée. s'il était russe, il serait classé  dans l'école historique dite étatique et s'il était allemand, il serait mis dans la lignée de la geistesgeschiste. En mettant en avant l'Etat (administration, personnel, institution, etc.) et les écrivains, il renforce sa thèse de l'appartenance foncière de la Russie à l'Europe, en moyennant un archaïsme variable, de l'ordre d'un demi-siècle. Mais n'est-ce pas forcer le trait? Les tsars du XVIIIe et XIXe siècle ont tous été (même Nicolas Ier, même Alexandre III) des modernisateurs. Il est relativement facile de rationaliser une administration de construire un enseignement secondaire et supérieur capable de former chaque année quelques milliers de fonctionnaires, d'éduquer à l'européenne une mince couche élitaire, ce qui conduit, sinon à une une pensée, du moins à une littérature et à un art,, car les poètes et les musiciens naissent plus facilement que les érudits, les historiens, les philosophes. Cela ne coûte pas trop cher, cela touche peu de monde, et les formes peuvent être plaquées sur une "prima materia" qui demeurent dramatiquement peu informée. L'histoire des idées a toujours quelque chose de précaire et d'incertain quand on la rapporte à l'histoire générale qu'on ne sait pas bien comment les idées des grands hommes agissent, bien qu'on sache qu'elles agissent. Mais toujours en Russie ceux qui portaient l'image et la destinée  du pays ont mesuré quel abîme s'ouvrait sous leur pas et combien fragile était le radeau qui les portait. "L'Etat disait Pouchkine avec résignation, parce qu'il le connaissait trop bien, l'Etat est le seul européen de la Russie."'

 Revenons à la check list des critères d'appartenance à l'Europe, tels qu'ils avaient été dressés par Guizot ou Ranke. En prenant les critères que Malia met en avant, la Russie est en effet d'un demi-siècle sur l'Allemagne. Mais rien ne pourra faire que l'Allemagne au XVIe siècle n'était pas couverte de villes splendides, que ses universités, ses couvents ses cours n'abritaient pas des savants, des théologiens, des poètes innombrables, avec, pour les servir, des orfèvres, des tisserands, des éleveurs, des agriculteurs. (la plupart libres et jamais esclaves) dont la Russie n'avait pas d'idée et finalement, même à la fin du XIXe siècle n'aura toujours pas l'idée. A suivre Malia, on pourrait croire qu'en ce même XIXe siècle la Russie est "en avance" sur l'Espagne. Ma foi, en 1913, le taux d'alphabétisation ne doit pas y être plus mauvais et le mouvement intellectuel est moins vif à Madrid qu'à Pétersbourg. Mais la littérature espagnole commence avec Sénèque et de cette époque l'Andalousie est "développée". Où sont dans la Russie du XIXe siècle, Séville, Tolède, Valence et Salamanque ? Où sont les libertés de l'Espagne qui n'a jamais connu que des hommes libres, des fueros", des tribunaux réguliers (y compris ceux de l'Inquisition)

Commençant à Pierre le Grand, Malia est court sur le tableau dressé par les voyageurs étrangers dans la Russie ancienne, les Olearius, les Herbesteins, le Fletcher. Ils notent qu'ils témoignaient de la plus épaisse barbarie. Mais telle n'est pas l'impression que donnent les voyageurs contemporains qui visitaient la Chine, l'Inde, la Perse, l'Empire Ottoman. Il faut bien constater que par rapport à la chaîne des pays civilisés (ou "policés?" qui l'entoure, l'espace russe est un vide. Ce n'est pas sa faute : le centres de civilisations sont trop éloignés. Cela fait une zone immense sans villes, sans artisanat (la paysans russe n'a pratiquement que sa hache pour tout instrument) et dont l'agriculture assurent les spécialistes, atteignait en 1913 le niveau de l'agriculture anglaise au moment de la guerre des deux roses.

 

Ces constatations que Malia connaît bien, ne signifient pas du tout que la Russie soit par essence différente de l'Europe, mais que "le retard" doit être modulé, dans une fourchette qui va de cinquante à mille ans et peut être plus. Les préhistoriens auraient ici sans doute quelque chose à dire. On se souvient du livre magnifique de Pierre Pascal sur l'archiprêtre Awakum qui vivait au XVIIe siècle et qui a laissé une extraordinaire autobiographie. Elle se lit comme un texte mérovingien. Mais Pascal compare le schisme vieux-croyant au mouvement janséniste et n'hésite pas à mettre en parallèle le formidable barbare Awakum et la Mère Angélique Amauld. Cela "ne va pas", et Malia le sait tout le premier. Mais quelque fois, tout à la démonstration de sa thèse, il donne l'impression qu'il en fait autant.

Cette objection, il la connaît et dans une certaine mesure il l'a prévenue. Cependant je doute que le simple "retard" rende compte des singularités et des étrangetés de la Russie. Je suis tenté de renverser l'argument. Ce qui a rendu la Russie, pour une part, étrangère à l'Europe, ce n'est pas "le retard", mais c'est le "rattrapage" et les effets pervers qu'il apportait avec lui.

Je rejoins ici un topos bien connu de l'historiographe russe, le jugement sur Pierre le Grand. Je veux bien avec Malia, qu'il n'ait fait que reprendre les recettes du Grand Electeur ou des rois de Suède. Tout de même. Ces rois n'auraient pas pensé à remplir eux-mêmes l'office du bourreau et à transformer leur palais en chambre de torture. cela n'a pas le même effet de construire une administration moderne (c'est-à-dire colbertienne) sur des hommes libres ou à peu près libres et sur des esclaves. On est obligé de citer la formule fameuse de Klioutchevski : "Pierre voulait que l'esclave, tout en restant esclave, agisse activement et librement". Un certain type de rattrapage dévie et déforme, et finalement la cible n'est jamais rejointe. C'est pourquoi Rousseau pouvait dire que la Russie était "blette" avant d'être mûre. Catherine s'y prit mieux, et d'une certaine façon "cicatrisa" la blessure laissée par la révolution pétrovienne. Elle construisait méthodiquement un ancien Régime valable. Mais il n'en était qu'au premier pas, et contrairement à ce que suggère Malia, il était très loin d'être complet quand il fut d'un seul coup discrédité par la Révolution française et la mutation libérale. (1)

(1) J'ai développé ce thème dans la Russie et la Révolution française, commentaire n° 46, 1989
 
Le nouveau modèle est inatteignable dans dans les conditions que trouve Nicolas Ier. Que faire?
 Eh bien compenser. Surcompenser le rattrapage impossible par des rattrapages imaginaires.
 
La première surcompensation est religieuse. Il est curieux que Malia laisse de côté tout l'aspect religieux du problème russe. Il a joué pourtant deux fois un rôle décisif. La première fois avant Pierre le Grand, au moment de l'établissement de l'autocratie moscovite. C'est assez mystérieux, mais dès le début du XVIe siècle, le moine Philothée salue ainsi Vassili III : "grand prince resplendissant, tsar chrétien orthodoxe, seigneur de tous, toi qui sièges sur le grand trône, toi, régent des saints trônes divins de la Sainte Eglise universelle et apostolique, Eglise de la sainte Mère de Dieu,Eglise qui a répandu la lumière à la place des Eglises de Rome et de Constantinople ... Que ta souveraineté  sache, Tsar très pieux, que tous les Etats de foi chrétienne orthodoxe se sont réunis dans ton royaume : toi seul es tsar pour les chrétiens ici-bas". Le tsar en question règne sur des arpents de forêts et des champs cultivés sur brûlis. Mais la mégalomanie de ce royaume est déjà stupéfiante, et elle ne s'explique par une bizarre concrétion locale de l'esprit religieux. L'horreur panique de la latinité est un trait populaire remarqué par les voyageurs. La Russie orthodoxe s'entoure d'une frontière religieuse qui fait penser à la Oumma musulmane. Cette frontière fut abattue par la révolution pétrovienne, qui suivant son modèle germanique, "protestante" et "laïcise" violemment l'Eglise. Le peuple des moines fut grandement diminué, ainsi que leur richesse et leur prestige.
 
Mais l'orthodoxie de type russe se relève et la surcompensation religieuse sert une deuxième foi au XIXe siècle. Elle soutient le grand raisonnement slavophile : nous ne sommes pas inférieurs, mais différents. Et comme l'Occident est mauvais, comme il l'avoue dans ses journaux et ses livres, nous sommes donc meilleurs. Et nous sommes meilleurs parce que nous avons la foi, la seule vraie foi. Toutes nos horreurs, affirment Gogol et Dostoïevski sont au moins bonnes en ceci qu'elle sont nationales, et étant nationales, elles sont aussi religieuses et donc une deuxième fois bonnes. La Russie est pleine de pécheurs, mais elle est sainte et sans péché comme est l'Eglise. Cette étrange concaténation du religieux et du national (qu'on observe, il est vrai, sous des formes plus raffinées et moins fanatiques en Angleterre,) a fait du nationalisme russe le seul nationalisme contagieux pour les étrangers. Une bonne partie des spécialistes de la Russie s'y convertissent. Au XVIIe siècle un prêtre croate, Krjanitch, voulut gagner la Russie au catholicisme. Promptement arrêté, déporté en Sibérie, il y resta quinze ans, et revint plus amoureux et enthousiaste de la Russie qu'il n'y était parti. La concaténation est solide : en France, dans l'émigration, elle a résisté à trois générations et s'est retrouvée en 1991 plus indissoluble que jamais, prête à réensemencer la Russie post-communiste dans les mêmes idées. Le terrain s'y prêtait : en 1998 l'évêque d'Ekaterinenbourg a fait brûler publiquement des livres non pas catholiques, ni protestants, mais bel et bien orthodoxes, seulement rédigés hors de la sainte Russie, dans l'émigration et donc entachés d'impureté. Aujourd'hui encore il est inconcevable qu'un Russe puisse se convertir au protestantisme ou au catholicisme : c'est une sorte de trahison qui s'ajoute à l'apostasie. Soljénitsyne a écrit que la Pologne avait été pour la Russie un danger pire que les Mongols, car elle aurait pu lui faire quitter sa religion. Pour la deuxième fois, après l'interruption du XVIIIe siècle et le quasi anéantissement bolchevik, la religion renaît dans son même rôle de fabrication et de surcompensation d'un écart irrémédiable avec l'Europe. Encore une fois, tout ce qui est religieux y devient national, et tout ce qui est national est religieux.
 
La seconde surcompensation est le sentiment impérial. Il est multiple. 
 
Au XVIe et au XVIIe siècle, la Russie s'est étendue jusqu'au Pacifique, et Voltaire remarquait déjà que cette étendue couvrait plusieurs fois la surface de l'Empire romain. Pour les Russes, ces étendues vides qu'ils n'ont jamais réussi à vraiment peupler et mettre en valeur, sont un pur orgueil d'espace. C'est un agrandissement d'échelle pour l'imagination. "Nous" couvrons un sixième des terres immergées C'est comme si leur histoire était envahie par cette géographie immense et en sortait démesurément agrandie. Les fantasmes de l'eurasianisme se tirent de là.Aujourd'hui l'opinion supporte très mal d'avoir "perdu" quelques millions de Kilomètres carrés. Elle s'accroche férocement aux deux îlots que Staline a volés au Japon en 1945. Perdre de la surface est pour beaucoup de russes "perdre la face".
 
Une deuxième facette du sentiment impérial est plus commune : la domination sur le Caucase et l'Asie centrale. Ce sont des conquêtes du XIXe siècle, fort semblables à celles qu faisait la France au même moment et qui engendraient la même conscience d'apporter une civilisation supérieure, d'aider les chrétiens, de tenir tête à l'Islam. Cette partie de l'empire peut être abandonnée sans trop de douleurs. Tant pis pour ces peuples, pensera-t-on, pour lesquels nous nous sommes "sacrifiés" et qui paieront leur ingratitude.
 
La troisième facette est plus originale. Au XVIIIe siècle, la Russie a conquis Ukraine, Pologne et Pays Baltes soit des régions nettement plus développées, et plus indiscutablement européennes. Les moyens étaient ceux du XVIIIe siècle : arrangement avec les aristocraties locales, qui fournissent ensuite des cadres pour l'empire et, au besoin, écrasement militaire. Il faut remarquer que cette extension a été présentée à la conscience russe comme une "réunion" de terres qui appartenaient de toute éternité à la Russie et qu'elle accueillait avec "amour" comme le Père reçoit l'enfant prodigue. C'est encore ce langage qu'emploie Soljénitsyne quand il adjure l'Ukraine et la Biélorussie de rentrer au bercail; La position de la Russie n'est pas symétrique, quoi que laisse penser Malia, de celle de l'Autriche et de la Prusse. Prusse et Autriche avaient conscience, selon le mot célèbre d'un ministre autrichien qu'elles "gardaient les hordes". Ici, c'est la horde qui la garde.  Polonais et Baltes le sentaient cruellement. De leur côté les Russes le savaient aussi, mais ils avaient la puissance et cela les consolait de tout. Le mot de Custine "l'esclave à genoux rêve de l'empire du monde", s'applique ici avec assez de justesse.
 
Malia ne souligne pas assez, à mon avis, à quel point la possession de cette partie de l'empire a été un obstacle insurmontable à une évolution de type européen et justement parce qu'elle était "européenne". Le "gradient existait en effet au sein même de l'empire, et il s'aggrava encore tout au long  du XIXe siècle, parce que l'industrialisation commença avec avance en Pologne et le long de la Baltique, mais il ne pouvait avoir au contraire, un effet d'entraînement. On ne pouvait faire la réforme politique souhaitée dès 1860 sans consentir à l'émancipation, sans anéantir la "surcompensation" impériale. La puissance, la domination sur cette zone, agit comme un cliquet qui bloque la réforme; il aurait fallu offrir aux Russes une compensation à cette perte d'image, et ce ne pouvait être qu'une révolution démocratique accompagnée de prospérité, trop difficile et trop long. Plus facile de laisser l'empire en l'état. Quand la Russie communiste de 1945 reprit les mêmes zones et les élargit encore, le même dilemme revint et condamna l'Etat russo-soviétique à l'immobilité. 
 
La littérature russe reflète la conscience de l'écart avec l'Europe. Née au début du XIXe siècle, c'est une littérature dont les classiques sont des romantiques. Le thème du sonderweg la hante. La grande question qu'elle se pose est : qu'est-ce qu'être russe? et non "qu'est-ce qu'être un homme", qui est la question des classiques. "Je suis homme par essence, français par accident," écrivait Montesquieu. Gogol, Dostoïevski et surtout la littérature du début du XXe siècle avaient tendance à retourner la phrase. La plupart des écrivains = à l'exception notable de Tolstoï, anarchiste, et de Tchékhov,indifférent - la totalité des historiens, ont approuvé l'empire et la domination sur la Pologne. Pouchkine a fait une ode pour célébrer son écrasement en 1830. Ce qui n'empêche pas la littérature de broder richement sur le thème de l'infériorité/supériorité de la Russie, de l'abjection/sainteté de l'homme russe.
 
La troisième surcompensation, la plus facile, la plus quotidienne, était encore le mensonge, c'est-à-dire la négation de l'écart, ou du retard, contre toute évidence. Ce n'est pas que les Russes fussent plus foncièrement menteurs que les autres hommes mais dans la situation qui était la leur, le contraste exagéré entre les aspirations, les idéaux, les projets, et la réalité invitait constamment à colmater la blessure d'amour-propre par le mensonge. La tradition du mensonge est aussi ancienne que le projet de rattrapage, c'est-à-dire qu'elle est déjà bien établie au XVIIe siècle. Custine, Marx, Michelet la dénoncent en termes inoubliables (2)

(2) Marx : "cet empire, même après des réalisations d'envergure mondiale, ne cesse d'être considéré comme une affaire de croyance et non de fait". Custine affirme qu'en Russie seulement existe le "métier de mentir aux étrangers". Michelet : "crescendo de mensonges, faux semblants d'illusions". "hier elle nous disait je suis le christiaisime. Demain elle nous dira "je suis le socialisme".

Les sages et objectifs spécialistes français et anglais de la fin du  XIXe siècle sont obligés de reconnaître que les lois, les règlements, les progrès sur le papier s'enlisent, meurent avant d'être appliqués, et que bien qu'il y ait progrès, l'énorme pâte est lente à lever, le marécage insondable. Malia répartit en périodes tranchées les opinions eurorépennes sur la Russie. Avec raison, mais il n'empêche que le doute accompagne continûment l'admiration dès le XVIIIe siècle dès Voltaire, dès Rousseau et jusqu'à aujourd'hui. Les Slavophiles, inventeurs de l'essence unique, sainte, séparée de la Russie n'aimaient pas Pierre le Grand, parce qu'il avait détourné par la violence vers l'Europe l'évolution douce, "organique" qui aurait fait grandir la Russie dans sa propre voie. Mais les tsars, bien qu'européanisateurs, ont été de plus en plus indulgents pour la fiction historique slavophile, parce qu'elle donnait un cadre conceptuel au mensonge et permettait jour après jour la transfiguration de la triste réalité.

Malia a parfaitement raison de ne pas assigner l'épisode communiste " à la Russie éternelle. J'ai moi aussi bataillé contre cette interprétation qui fut celle de de Gaulle et de bien d'autres et qui méconnaît l'autonomie du phénomène idéologique, ses racines pan européennes, sa perversité spécifique, sa dimension métaphysique mondiale. Cependant le propre des régimes communistes est d'exaspérer le soubassement  national dans ce qu'il a de pire et particulièrement dans ses méthodes de pouvoir. Le communisme a non seulement bloqué le développement russe, mais il a fantastiquement aggravé ce que le régime avait encore de tératologie aux yeux de l'Europe. Au lieu des quelques centaines de membres de la police secrète, 200.000 guébistes. Au lieu d'une population de l'ordre d'une centaine de mille, plusieurs millions; Au lieu du mensonge ordinaire,un mensonge universel, métaphysique, schizophrénique, une duplication non seulement de la parole, mais de la réalité, un empire du faux; le pays disait Ciliga, "du mensonge déconcertant"; Jamais la Russie n'avait été aussi proche de l'Europe, affirme Malia qu'en 1913. Cinq ans après, jamais elle n'en avait été aussi loin, mais hélas avec des traits russes, maintenant tournés au monstrueux. Comme la Chine de Mao a eu des traits chinois, tournés à l'horreur. Le "rattrapaqe" devenu obsessionnel pendant les soixante-dix ans du régime a abouti à ce non-capitalisme" qui était simultanément une  "non-Europe", "un hyper-russisme".

Je veux arrêter ici la discussion de ce livre qui est, faut-il le dire encore une fois, d'une grande, d'une très grande richesse. Malia pourra discuter cette discussion et je ne doute pas qu'il n'y déploie son talent, sa subtilité et sa science. Au fond, nous ne faisons que  poursuivre une disputatio qui traverse  l'historiographie depuis trois siècles. A la réduire à ses termes les plus simples, la question de l'appartenance de la Russie à l'Europe dépend du poids que l'on donne au "retard" - alors elle appartient à l'Europe de droit - ou à la déformation, due à ce retard, aux moyens pris pour le surmonter, aux effets pervers du "rattrapage", alors il convient prudemment d'attendre et de voir. Cela a des conséquences pratiques sur la politique que l'occident européen et américain doit définir à son endroit. 

Malia a sans doute raison de souligner les origines occidentales du socialisme et de la légitimité "philologique" de l'interprétation de Marx. Il n'empêche que c'est bien en Russie que cette version a triomphé et a duré anormalement, surnaturellement longtemps. Son poison s'est infiltré dans les âmes. La Russie est délivrée du communisme (elle n'y reviendra pas, j'en suis d'accord avec Malia) mais elle n'en pas purgée Elle n'en a pas expulsé ni damné la mémoire. La statue de Lénine est sur toutes les places. Le communisme n'est pas tenu pour un épisode pathologique et gravement coupable, à chasser avec honte de la conscience historique, mais pour un moment de l'histoire russe, avec ses bons et ses mauvais côtés. Il est amnistié et les responsables n'ont subi aucune poursuite. Ils demeurent dans l'appareil d'Etat et dans le jeu politique. L'Occident en ratifiant cette amnistie en y ajoutant une amnésie, a une responsabilité dans cet état de choses. On entend souvent en Russie tenir ce propos que le communisme, après tout étranger à la Russie, qu'il est entièrement d'importation, que la Russie a été une fois de plus la pauvre victime de l'Europe. Ce courant trouvera des arguments dans la démonstration de Malia qui pourtant serait le premier à les rejeter.

L'épisode communiste ne peut être intégré dans la mémoire nationale comme l'a été dans celle de la France, la Révolution française. Celle-ci a légué avec le souvenir de ses crimes, une société nouvelle voulue par "le peuple", en suffisante continuité avec l'ancienne. Celle-là une non-société ou une société défaite, atomisée démoralisée, et dans la mesure où elle subsiste, bloquée dans ses pires archaïsmes Alors se pose une nouvelle fois comme en 1815, la grande question russe : Que faire?

Il n'y a qu'une voie raisonnable, celle que Malia indique et que des milieux russes importants souhaitent aussi : s'occidentaliser. Mais la tâche apparaît presque infinie. Si tout l'argent de l'Allemagne fédérale n'arrive pas en dix ans à remettre à un niveau les petits Länders de l'Est.tout l'argent du monde ne suffirait pas pour la Russie. En Russie le communisme n'a tenu si longtemps qu'en annexant des forces spirituelles non communistes, le nationalisme le plus borné et la religion. Cet amalgame subsiste, et ce qu'on appelle le parti communiste n'existe plus que comme le mélange confus de ces trois éléments. Dans les très longs délais qui nous séparent d'une Russie vraiment européenne, "la renaissance chrétienne" de la Russie. On a vu à la place à dresser une hiérarchie ecclésiastique plus corrompue, plus enferocée, plus sectaire de beaucoup, que l'Eglise russe d'Ancien Régime. L'Empire s'est dissout ce qui est la grande chance de la Russie et ce qui peut lui faire le plus de bien. Mais on y rêve toujours et la très habile diplomatie, "les organes" policiers travaillent souterrainement à le reconstituer. La dissidence de l'Ukraine apparaît à la plupart des Russes un cauchemar contre nature, dont ils vont bientôt se réveiller. Enfin le mensonge est tout disposé à reprendre son office. La transformation à vue des apparatchikis en démocrakratchikis, des praticiens de l'économie administrée en supporters inconditionnels de l'économie de marché leur prestesse à déguiser leurs voleries en privatisations, à  cambrioler le FMI ou les banques allemandes, montre que "le métier de mentir aux étrangers n'est pas encore tout à fait perdu.

Il est trop tôt pour juger les conséquences de la déplorable affaire du Kossovo. Remarquons seulement qu'elle donne à la Russie des occasions de raviver son rêve impérial, que le sens de la oumma orthodoxe se répand dans les Balkans, et que le plaisir de rouler la diplomatie occidentale rencontre une aubaine. On voit déjà que les erreurs de nos diplomates dont la première aura été de convoquer la Russie sur ce théâtre, comme si elle allait apporter une aide sincère et gratuite, comme si elle était déjà européenne, vont coûter cher à l'Europe. Elles coûteront bien plus cher à la Russie si elle y gagne des succès "compensatoires", qui la dévoileront une fois de plus vers sa vieille impasse, loin de l'Europe.

 

Je suis d'accord avec le grand livre de Malia: il faut prendre au sérieux la volonté séculaire profonde, tenace de la Russie de se rapprocher, de s'unir à l'Europe. La forme et le rôle de l'Etat, la forme et l'esprit de son sentiment religieux ont été des obstacles dirimants. Toutefois, le discernement qui doit accompagner la sympathie, la charité que cette volonté si émouvante suscite, doit s'exercer à ne pas confondre les mots avec les choses, les déclarations avec les actions. Ce ne sont pas les historiens qui peuvent décider si la Russie appartient ou non à l'Europe (ils en disputent depuis trois siècles.) C'est finalement la Russie. Son histoire nous apprend qu'il ne faut pas la croire sur parole, mais sur ses actes.    

 

 

 

 

 

  

 

 

 

          

 

 

 

 



31/12/2016
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