Histoire de Feodoroff; L'option déterminante 1902

L'option déterminante

Paradis des gourmets, le restaurant de Mme Féodoroff était aussi l'un des carrefours recherchés par les intellectuels de la capitale pour y confronter leurs idées et leurs désirs de réformes. Et Dieu sait si Pétersbourg, l'Athènes russe de cette époque, en comptait! Ces penseurs désiraient d'autant plus se rencontrer qu'il ne leur était guère commode d'exposer leurs vues par écrit; la censure gouvernementale restait grincheuse!

Cette fin du XIXe siècle est l'époque où "l'intelligentsia" russe commence à réagir contre le matérialisme qui a séduit bon nombre de ses membres au cours des années précédentes.  L'animateur de cette réaction est avant tout un jeune brillant professeur de philosophie. Fils d'un historien célèbre de la Russie, tour à tour poète, philosophe, théologien, il a renoncé à une carrière académique pour se consacrer plus librement à la diffusion de ses idées.

Vladmir Serguievtich Solovioff jeune brillant professeur de philosophie réagit contre le matérialisme il est fils d'un historien il est poète, théologien, visionnaire il a annoncé les cataclysmes qui menacent  la Russie et l'humanité. Insiste sur la responsabilité des chrétiens dans un monde en évolution. Il prêche le retour à un christianisme intégral, la justice vis-à-vis des Israëlites et la réconciliation avec Rome. Il venait prendre ses repas au restaurant de Léonide qui n'a perdu aucune occasion de l'écouter. Il meurt le 31 juillet 1900. Il a marqué d'une empreinte profonde bon nombre de ses compatriotes. Au cours de ses dernières années, il a partagé son activité entre Moscou et Pétersbourg.

Au Gymnase, le P. Constantin Sminoff a éveillé jadis chez le jeune Féodoroff un profond amour de l'Eglise, mais à l'Eglise à laquelle le jeune homme songerait alors était cette Eglise nationale russe, fille de l'Eglise de Byzance, qui avait donné à la nation russe sa physionomie chrétienne particulière et l'avait sauvée aux heures les plus tragiques de son histoire. Solovioff rallume en lui cet amour mais l'invite en même temps à porter ses regards au-delà de cette Eglise, à l'aider à reprendre sa place dans la grande famille chrétienne universelle et donc à examiner avec plus de bienveillance que le font ses compatriotes les titres de l'Eglise romaine.

"J'avais vingt ans lorsque par la lecture des Pères et l'Histoire, je parvins à découvrir la véritable Eglise universelle.La grâce divine m'éclaira au moment opportun, c'est-à-dire un moment où je perdais la foi. Elle opéra en moi un bouleversement et rendit de nouveau vivant à ma mémoire le Sauveur du monde qui versa son sang pour l'humanité. Je devins un croyant convaincu, un ardent défenseur du christianisme, décidé de consacrer sa vie à la défense et à l'expansion  du christianisme"

Il va faire son enquête à l'église catholique Sainte catherine, Jean Stislaski, curé,  l'invite à fréquenter un groupe de jeunes catholiques. A l'Académie il poursuit sa théologie.

"Ma décision de devenir prêtre était irrévocable, mais comment la réaliser? Dans l'EOR, les prêtres diocésains doivent se marier et il me répugnait de songer au mariage. Je ne voulais pas non plus entrer imméditament dans l'Eglise catholique. Je désirais achever mes études à l'Académie ecclésiastique, puis, après deux ou trois années de sacerdoce dans l'EOR, présenter une thèse pour obtenir le grade de maître en théologie. La seule solution possible était d'embrasser le vie monastique. A vrai dire, recevoir la tonsure monacale - au cas où je m'y fus résolu - n'eût guère été pour moi qu'une formalité. En Russie, les moines cultivés, sont dispensés du noviciat et des épreuves habituelles. Les étudiants de l'Académie ecclésiastique qui désirent devenir moines peuvent, une fois parvenus en troisième année, revêtir l'habit monastique après un mois seulement de préparation. Huit jours plus tard, ils sont ordonnés diacres, puis vivent en liberté comme les oiseaux du ciel. Ce genre de vie était pour moi séduisant: il me libérait du mariage et de préoccupations matérielle, il me permettait d'unifier toute ma vie et de l'orienter exclusivement vers mon perfectionnement spirituel. Je compris que le monachisme authentique n'est pas le bouddhisme, ni la rentrée en soi-même dans l'esprit de Palamas (1) mais le perfectionnement de soi par le moyen d'une lutte obstinée  contre ses tendances désordonnées et par l'imitation de Jésus-Christ.  Le moine ne peut vivre ici-bas pour chercher le repos: il doit au contraire prêter sans cesse l'oreille à la voix du Christ "Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait" et tendre de toutes ses forces vers la réalisation de cet idéal"

Que se passa-t-il alors au plus profond de son âme?

"Finalement je me décidai à faire le pas sans retour, je résolus de partir pour l'étranger afin de devenir catholique"

La législation russe rendait impossible le passage d'n orthodoxe au catholicisme: ses biens auraient été confisqués et le prêtre qui l'aurait accueilli envoyé en Sibérie.

Pour répondre à ce qu'il ressentait comme la volonté du Christ il devait donc quitter la patrie.

 Le 19 juin 1902 il se mit en route pour l'Italie

Pour comprendre l'attitude de la Russie envers l'Eglise catholique romaine il convient de remonter jusqu'aux premiers siècles de l'Eglise et se rappeler sa croissance dans l'Occident latin d'une part, et d'autre part, dans l'Orient gréco-byzantin.

Dans l'empire romain, berceau du christianisme, les chrétiens ne furent pendant trois siècles qu'une minoritée méprisée et persécutée. Au début du IVe s. après la conversion de Constantin, non seulement ils y acquirent finalement droit de cité, mais ils prirent très rapidement une part active dans toute sa vie. Cet empereur semble bien avoir voulu se contenter tout d'abord de protéger l'Eglise du dehors, sans intervenir dans sa vie interne mais les hérésies qui surgirent mirent en danger l'unité politique de l'empire; il évolua alors dans son attitude, intervint davantage dans les affaires proprement religieuses et convoqua lui-même le premier concile oecuménique, celui de Nicée.

Quelques années plus tard, pour gouverner et défendre plus efficacement l'empire, il fonda à Byzance une seconde capitale, une "Nouvelle Rome". La division politique de l'empire devait suivre quelques années plus tard.

Cette division sur le plan politique devait avoir les répercusssions les plus profondes sur le plan religieux. Au cours des siècles suivants, l'empire romain d'Occident s'effondra peut à peu pour faire place à une pluralité d'états indépendants. Devant cette situation, l'évêque de l'Ancienne Rome allait affirmer son caractère essentiellement supranational et expliciter de plus en plus, suivant les besoins, la mission pastorale suprême dont il se sentait investi en tant qu'héritier de l'apostolat de Pierre; il allait protéger assidûment l'intégrité de la doctrine, ainsi que l'indépendance et l'unité de l'Eglise, contre les assauts auxquels elles seraient exposées.

 A Byzance au contraire, les anciennes traditions de l'empire romain subsistèrent pendant des siècles encore. Or, dans cet empire, l'empereur "pontifex maximus" avait présidé à la vie religieuse comme à la vie civile.

 Dans cette perspective, l'empereur byzantin voulait garder davantage une souveraineté non partagée. Représentant sur terre le Souverain éternel, il avait à coeur de pourvoir intégralement non seulement au bien temporel, mais aussi au bien spirituel de ses sujets. De cette manière, on ne réalisait pas à Byzance comme à Rome l'institution demandée par le Christ lui-même  pour le bien de l'Eglise d'une primauté de gouvernement supranationale. C'est dans l'opposition entre ces deux conceptions que réside fondamentelement le désaccord entre l'Eglise catholique romaine et les Eglises orthodoxes d'Orient.

Les conflits politiques durcirent bintôt cette opposition entre Grecs et Latins. Les brutalités des Croisés, leur sac de Constantinople au début du XIIIe siècle y mirent le comble et allumèrent pour longtemps dans le coeur de tout le peuple grec une vive animosité contre les latins. Il devint impossible de se parler en frères.

Plus tard, après la prise de Constantinople par les turcs et la destruction de l'empire byzantin, Moscou "Troisième Rome"  en d'autres mots, la Russie, hériterait de l'influence de Byzance dans le monde oriental chrétien et, en même temps de sa conception des rapports entre le pouvoir temporel de l'Eglise.  Tout comme les croisades avaient fait naître une vive animosité entre Grecs et Latins, les guerres entre la Pologne et la Russie rendraient plus vive encore l'opposition entre catholiques et orthodoxes. Tandisque l'Eglise romaine, par un concours de circonstances regrettables, semblait l'alliée indéfectible des ennemis de la Russie,  l'Eglise nationale orthodoxe au contraire avait au cours des siècles, sauvé bien des fois la nation aux heures cruciales où le pouvoir politique avait paru défaillant.  Auréolée de tous ces mérites, elle apparaissait comme absolument nécessaire à la vie nationale. Se séparer d'elle c'était, semblait-il, se séparer de la communauté russe elle-même. Certes, il y avait des catholiques en Russie mais tous étaient d'origine étrangère. Il n'y avait pas une seule église catholique où l'on priât ou prêchât en russe. Presque partout, la langue des catholiques était le polonais. Un pourcentage élevé des fidèles qui fréquentaient ces églises étaient en effet des polonais; ils avaient été transplantés en Russie, le plus souvent contre leur gré, à la suite des représailles exercées par la police russe contre eux ou contre leurs ancêtres.

Ils restaient donc étrangers, souvent même opposés aux aspirations nationales russes et renforçaient l'impression que le catholique était un produit étranger essentiellement hostile à la Russie. Quant à des églises catholiques authentiquement russes, c'est-à-dire des églises où les fidèles auraient prié suivant suivant le rite byzantin mais en reconnaissant le pape comme pasteur suprême de l'Eglise, le gouvernement n'en voulait à aucun prix.

La législation russe de l'époque rendait d'ailleurs pratiquement impossible le passage d'un orthodoxe au catholicisme. Ses biens eussent été confisqués et le prêtre catholique qui l'aurait reçu dans l'Eglise aurait été déporté en Sibérie. Pour devenir catholiques il fallait s'expatrier. Le passage d'un protestant ou même d'un israëlite aurait soulevé des difficultés semblables. Comme en plusieurs autres pays du monde, il y avait en Russie une religion d'Etat privilégiée. Certes on ne forçait pas les consciences; les autres religions étaient tolérées, mais tout prosélytisme, leur était interdit; il était le monopole de la religion d'Etat.

Pour répondre à ce que ses méditations lui avaient fait découvrir comme la volonté du Christ, le jeune Léonide devait donc quitter sa patrie. Sa sortie n'était possible qu'avec un passeport. Pour l'obtenir, il lui fallait l'autorisation d'interrompre ses études à l'Académie ecclésiastiques. Il se rendit donc auprès de l'évêque Théophane qui en était alors "l'inspecteur" c'est-à-dire l'admninistrateur. Celui-ci le regarda avec bonté et lui dit ;"je sais bien pourquoi tu veux aller en Italie.. Soit ! Que Dieu te garde!"

Mme Feodoroff avait suivi avec affection et avec respect les angoisses et les recherches de son fils. Elle ne le retint pas et lui promit de l'aider suivant son pouvoir.

 Le 19 juin 1902, Léonide l'étreignit avec émotion et accompagné du curé de sainte-Catherine, il se mit en route pour l'Italie.

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10/05/2011
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