Les Pères assomptionnistes et la Russie.

Le père Jean Nicolas "Onze ans au paradis"

Chapitre 5 de "Catholiques en Russie " d'Antoine Wenger .oc.

L'attirance de la Russie

Pour les religieux de l'Assomption des années 20 et 30, la Russie était une manière de mythe fondateur. Dans les dernière années de sa vie, le Père Emmanuel d'Alzon rêvait d'y envoyer son fils. Le 20 avril 1876, il écrivait : "J'ai la conviction que, tôt ou tard, la Russie nous ouvrira ses portes, dussions-nous en graisser les serrures et les gonds de notre sang. (1)

(1) Lettre du Père d'Alzon tome VIII Dans la correspondance de ses dix dernières années on compte 36 mentions d'Odessa. 

dalzon.pngLe Père d'Alzon fondateur des Pères de l'Assomption

 

On peut même dire que de 1870 à sa mort en 1880, la Russie était devenue l'obsession "missionnaire" du Père d'Alzon. Le nom même d'Odessa apparaît pour la première fois dans une lettre de Rome, le 19 juin 1870 à Louise Chabert, après une conversation avec le neveu du prince Volkonski : "Rien n'empêcherait d'obtenir une concession terrain pour une colonie à Odessa".   

Quelques prisonniers, au début du XXe siècle, avaient réussi à pénétrer en Russie, laquelle sous les tsars avait le même caractère secret que l'Union soviétique, qui allait lui succéder. Saint-Pétersbourg avec les Pères Bois et Beaurain, Vilna avec le Père Quesnard, Kiev avec le Père Evrard, Makeevka et le bassin du Donets avec Neveu.

Odessa enfin ave le Père Maniglier étaient des avant-postes concentriques qui visaient Moscou et dont, grâce à la Révolution, le Père Neveu sera l'évêque et le curé en 1926.

A Odessa vivait avant 1914, une minorité catholique. Allemands et Polonais de quelques trente mille fidèles, qui avaient leur église. Il y avait un groupe de Français, sans doute moins de mille personnes, qui avaient un riche et généreux protecteur; M. De Vassai. Grâce à lui, le Père Maniglier a pu construire une église dédiée à saint Pierre, consacrée par Mgr Kessler en 1913. Le Père Maniglier a dû malheureusement quitter Odessa avec les dernières troupes de l'intervention française en 1920. 

Le Père Jean Nicolas était de ceux qui rêvaient de la Russie. Né à Morlaix en 1901, d'une famille remarquable par ses dispositions artistiques, il avait ses études à Louvain, dans la maison des Assomptionnistes. Il fit son service militaire à Constantinople occupée par les troupes alliées après la première guerre mondiale. Ordonné prêtre en 1930, il fut envoyé à Bécus en Roumanie comme professeur de français et bientôt directeur d'internat. Quand éclata la deuxième guerre mondiale, la Roumanie d'Antonescu était l'alliée de l'Allemagne d'Hitler. Le 22 juin 1941, les troupes allemandes et roumaines envahirent l'URSS. Aux Roumains échoua la Transnistrie jusqu'à Odessa. Le Saint-Siège qui connaissait bien les directives des chefs nazis : favoriser l'Eglise orthodoxe et interdire l'action des missionnaires catholiques, se hâta de créer une mission pour la Transnistrie, avec à la tête Mgr Glaser et deux prêtres à Odessa, un Allemand et un Polonais. Quand en 1943, il devint évident que les Allemands allaient perdre la guerre, Rome se préoccupa d'assurer la relève des missionnaires de Transnistrie. Il demanda conseil à  la Secrétairerie d'Etat. Dans sa réponse du 16 janvier 1944 le Cardinal Maglione conseillait de rester le plus longtemps possible et même après le retour des troupes soviétiques "même au risque de la vie ".

Ceci montre que dans l'esprit du Saint-Siège, il ne s'agissait nullement d'établir un réseau d'espionnage, mais seulement d'assurer le service pastoral des fidèles catholiques, d'autant plus qu'il ne restait plus guère de prêtres catholiques dans la Russie du Sud  après les persécutions soviétiques de 1937-1938.

Pendant les vacances de 1942 et 1943 , le Père Nicolas, profitait de l'occupation roumaine, avait fait deux séjours à Odessa. Entre-temps, le Père Leoni était arrivé et pendant quelques mois les deux prêtres purent exercer leur ministère sous l'occupation roumaine. Le 10 avril 1944, les troupes de Malinovski libéraient Odessa après de durs combats. Restés à Odessa, se firent inscrire au MVD comme ministres du culte, le Père Leoni de l'église polonaise, le Père Nicolas de l'église française. Ils exercèrent leur ministère pendant un ans, sans deviner que leurs moindres gestes ou paroles étaient surveillés et rapportés aux agents du NKVD. L'un et l'autre furent arrêtés séparément le dimanche 29 avril 1945, une demi-heure avant la messe du dimanche. Un homme s'arrêta et invita le Père Nicolas à monter dans sa voiture pour quelques instants, dans sa limousine noire. Il était arrêté.

Nous avons l'interrogatoire de ce premier jour à Odessa, qui comporte le numéro du passeport 161144 délivré par le NKVD d'Odessa le 18 octobre 1944.

Nicolas s'attarde à raconter sa vie : ses études, sa nomination à Bécus en Roumanie.

Là, en 1942, j'ai reçu une lettre de Paris de mon supérieur Gervais Quesnard, qui me proposait d'aller à Odessa pour restaurer l'église française. Ce que je fis. A mon retour d'Odessa, j'informai mon supérieur  de la situation.
En octobre 1943, je fus appelé à Bucarest par le secrétaire de l'ambassade (de la Nonciature), Louis Barrat (2) qui m'informa que du Vatican était  arrivée une lettre, dans laquelle on me demandait si je désirais assurer le service de l'église française à Odessa dès lors qu'il n'y avait pas de prêtre. J'ai donné mon accord à cette proposition et le 23 ou le 24 décembre j'arrivai à Odessa où je vis présentement".  

                                                                                                                                                                                   

  

(2) Le Père Barrat, assomptionniste, supérieur de la mission de Roumanie. Pendant la guerre, il faisait fonction de secrétaire de la Nonciature. Dans les années 30, il a pu revenir en France. Le Père Vitalien Laurent, nommé plus loin directeur de l'Institut français d'études byzantines, qu'il déménagea de Kadiköy (Istanbul) pour le mettre  en lieu sûr, pensa-t-il à Bucarest. En 1949, il réussit à ramener cette importante bibliothèque en France, aujourd'hui l'une des plus riches du monde dans le domaine byzantin, intégrée à l'Institut catholique de Paris.

Après l'interrogatoire d'identité, on le conduisit dès le lendemain au train des voyageurs qui partait pour Moscou, le lundi soir 30 avril, veille du 1er mai, abondamment arrosé de vodka par les deux geôliers. Le train  arriva en gare de Moscou le matin du 3 mai 1945. "Un corbeau noir" con,duisit le Père tout droit à la Lioubianka

A la prison des Boutyrki

(J'ai passé tout l'interrogatoire des pères Jean et Leoni)

Conclusion de l'accusation

Le 19 avril 1945 ont été arrêtés par le NKVD de la région d'Odessa, Leoni Pierre Angelévitch, prêtre de l'église catholique  polonaise et Nicolas Jean Mavritievitch, prêtre de l'église française catholique d'Odessa, pour soupçon d'espionnage et menées antisoviétiques. L'instruction de l'affaire a établi que les accusés Leoni et Nicolas ont pénétré sur le territoire de l'URSS sur l'ordre du Vatican, dans le but de faire de l'espionnage et de l'agitation antisoviétique et de répandre parmi les croyants de l'Eglise russe l'influence du catholicisme.

L'accusé Leoni a indiqué qu'en 1940, à Rome, il a suivi un cours spécial d'instruction au Collège "Russicum"  

russicum1.jpg

église du Russicum

Le Collège Russicum (nom complet Pontificium Collegium Russicum, en abrégé : Russicum) est une résidence universitaire catholique pour étudiants russophones. Situé sur la via carlo Cattaneo dans le rione de l'Esquilino à Rome il est consacré à l'étude de la culture et de la spiritualité russes.

Il se trouve à proximité de la basilique Sainte-Marie-Majeure, séparé de l'Institut pontifical oriental par l'église Sant'Antonio Abate à laquelle il est rattaché (source Wikipédia)

 

russicum2.jpg

Le collège du Russicum

 

Qui prépare les prêtres missionnaires destinés à être jetés sur le territoire de l'Union soviétique.

De fin 1941 à mai 1943, Leoni s'est trouvé sur le territoire de l'Urss comme membre   du corps expéditionnaire de l'armée italienne  avec le grade de lieutenant. En automne 1943, à la demande du Vatican, il est venu de Rome à Odessa, dans le but de répandre le catholicisme parmi la population russe, cherchant à amener les croyants et le clergé orthodoxe à s'unir à l'Eglise catholique gouvernée par le pape de Rome.

A Odessa, Leoni a fait de l'agitation antisoviétique en diffusant de la littérature qui appelait à la lutte contre le communisme.

En outre, Leoni, en 1944 par un prêtre jésuite qui partait d'Odessa pour la France, a envoyé au Vatican de l'information sur la situation de la religion et du clergé en URSS.

Au cours de l'arrestation de Leoni a été saisi un passeport soviétique, pour l'étranger, au nom de Pernitski qui a quitté l'URSS en 1925. Ce document a été fourni à Leoni à Rome, pour lui permettre de vivre de manière illégale en URSS.

 L'accusé Nicolas, a indiqué qu'il est arrivé en URSS en décembre 1943, venant de Bucarest également sur l'ordre du Vatican. Nourrissant des dispositions hostiles  envers le pouvoir soviétique, il a mené de l'agitation antisoviétique  parmi la population de la ville d'Odessa et a parlé de la nécessité de changer l'ordre qui règne en URSS.

En mai 1945, lors de la rencontre  avec des officiers de l'armée française et le secrétaire de l'ambassade de France, il les a informés de la situation à Odessa. En outre, Nicolas a indiqué qu'en maintes circonstances le prévenu Leoni lui a fait remarquer la nécessité d'informer le Vatican sur les événements qui se passaient en URSS.  

Leoni est confondu par les indications des personnes arrêtées. Ciszek Lipinski; B M. Novikov-Markovski et d'autres.

Sur la foi de ce qui est exposé, sont condamnés:

1° Leoni Pierre Angelevitch, né en 1909  à Premilcura (Italie), de nationalité italienne, sans parti, membre de l'ordre des jésuites, avant son arrestation, prêtre de l'église catholique polonaise d'Odessa.

2° Nicolas Mavritievitch, né en 1901 à Morbais, de nationalité française, membre des religieux "assomptionnistes" avant son arrestation, prêtre catholique française d'Odessa.

Pour avoir été des agents du Vatican et avoir mené sur le territoire de l'URSS du travail d'espionnage et de l'agitation antisoviétique, càd avoir commis les crimes prévus à l'article 58-6 (espionnage) et 58-10 (agitation antisoviétique)

Vu les articles 208 du code de procédure criminelle de la Fédération de Russie et l'ordre du NKVD , soumettre les inculpés et prévoir les peines :

- à Leoni Pierre Angelevitch à dix ans de camp  d'ITL.

-  Nicolas Ivan Mavritiévitch à cinq ans d'ITL.  

 

A la prison Boutyrki

L'instruction terminée, les deux prévenus furent conduits à la prison des Boutyrki. Dans  l'entassement des centaines de prisonniers en attente de la sentence de l'Osso, ils regrettaient l'ordre et la discipline  qui régnaient à la Lioubianka. Parmi les prisonniers se trouvait le Père Iavorka, ancien recteur du Russicum avec qui Nicolas fit Connaissance.

La confirmation " j'approuve" du chef de la deuxième direction du NKVD, Fedotov, est du 13 septembre. Le Père Nicolas estime qu'il fut transféré à la prison de Boutyrki le 24 octobre. Après un temps qu'il ne précise pas, quelques 80 prisonniers passèrent l'un après l'autre le même jour devant les juges de l'OSSO ou sans doute devant le secrétaire de l'OSSO. Point n'était besoin que les condamnés voient leur juge, puisque l'OSSO était un tribunal administratif. Les extraits des procès-verbaux de l'OSSO ne comportent d'ailleurs jamais le nom des membres de l'OSSO qui ont porté la sentence. La plupart des prisonniers furent condamnés, à dix ans, quelques-uns à huit, voire cinq, compensés par la condamnation d'autres à quinze ou vingt ans de bagne. Les Pères Iavorka et Leoni eurent dix ans. Le Père Nicolas huit, au lieu des cinq proposés par les juges instructeurs.

La conclusion de l'accusation fait apparaître deux noms de prêtres du Russicum. Le Père Walter Ciszek, né en 1904 aux USA, en 1934 étudiant au Russicum et le Père Viktor Novikov, né en 1905 à Kazan en 1937 professeur de langue à la Grégorienne. En décembre 1939, les deux pères quittent Lvov (Lviw) à la demande de Mgr Szeptizki et répondent à l'appel de volontaires à travailler dans l'Oural, se faisant engager sous de fausses identités à Tchousovaïa. Soupçonnés d'être des espions allemands, ils furent arrêtés tous les deux dès le lendemain de l'entrée des troupes allemandes en URSS. Le 23 juin 1941, conduits à Moscou et condamnés tous les deux, le 26 août 1942, à quinze ans d'ITL.

Le premier libéré en 1963, en échange d'un couple d'espions soviétiques est retourné aux Etats-Unis, où il est mort en 1984; le deuxième, après douze ans de travaux aux mines de Vorkouta, fut libéré avant terme et s'est retiré à Belebey en Bachkirie. Dans les interrogatoires, menés avec coups et violences, ceux-ci avaient nommé le Père Leoni comme leur compagnon au Russicum ou à la Grégorienne, preuve que dès la fin de 1941, le NKVD avait un dossier sur Leoni. D'ailleurs les dépositions des pères Ciszek  et Novikov sont cousues.

Dans l'attente du départ pour le camp non précisé, Nicolas a fait de nouvelles connaissances sur lequel il ne tarit pas d'éloges dans son récit "Onze ans au paradis" Vassili Apollosovitch professeur de sciences à Moscou. Nous savons qui est cet homme. C'est le triste "professeur" de son nom Baskarev. Recruté en 1932 par le Guépéou pour travailler Neveu et infiltrer la "vingtaine" de Saint-Louis, il a été le principal responsables des malheurs de Mm Ott et de sa fille.

Le Père Nicolas au Kazakhstan et à Vorkouta

 Le 7 janvier 1946 le convoi de Nicolas quitta la prison d'Ekaterinenbourg pour Petropavlovsk, au nord du Kazakhstan. Dans la distribution du travail, le Père Nicolas, en raison de de ses dons d'artiste décorateur, peintre, géomètre, spécialités rares dans les camps, eut presque toujours une affectation spéciale et a moins souffert que les autres, si l'on excepte les séjours dans les prisons de transit ou dans les déplacements en wagons Stolypine. A Petropavlovsk ; il fut affecté à la décoration des casernes du MVD et à faire les portraits des dirigeants soviétiques.

Fin janvier 1946, il fut transféré à Agadir, dépendant de l'ensemble des camps de Karaganda, appelé Karlag. Nicolas à Ortasu à la 11e division plateau de quelque 800 mètres d'altitude, spécialisé dans l'élevage des moutons. Pour les 5.000 hectares il y avait 2000 hommes.   

En octobre 1947, Staline décida d'envoyer tous les prêtres des camps à Vorkouta.

C'était alors avec Norilsk le camp le plus sévère d'URSS. Le convoi fit retour sur Petropavlovsk, Omsk et Ekaterinbourg, Kirov. Le père arriva à Vorkouta le 18 décembre 1947, après deux mois de parcours, dont seize jours entassés dans des wagons à bestiaux. Le père Leoni, concerné par le même décret de Staline, était arrivé à Vorkouta depuis trois semaines. Prévenu de l'arrivée du Père Nicolas, il réussit à le voir, mais ils eurent du mal à se reconnaître. "Notre joie fut grande, écrit Nicolas, de nous retrouver après deux ans de séparation. Nous nous racontâmes brièvement notre histoire, la sienne était assez tragique."

Nicolas, après la quarantaine, fut déclaré apte au travail de la mine, mais une fois encore sa spécialité le sauva. Il fut engagé au service des recherches géologiques. De 1952 à 1953 il fut employé à la décoration du camp, maison de la culture, cinéma etc. Le 18 avril arriva le terme de sa peine - Staline était mort le 5 mars. Il fut libéré et condamné à l'exil perpétuel.

Le MVD (ministère de l'intérieur) était maître du destin des condamnés au bagne, comme de ceux condamnés à l'exil perpétuel. C'est lui qui fixe leur résidence. Nicolas, sans doute comme spécialiste fut assigné à Vorkouta. Désormais il fallait vivre, payer son pain, soi-même, trouver un logement. Après quelques semaines passées auprès d'un ami qui ne faisait que boire et se disputer avec sa femme, Nicolas trouva refuge dans une écurie de chevaux. Il trouva du travail au Bureau du bâtiment. 

Il faut citer ce genre de reçu de l'administration.

"A moi Jean, fils de Maurice,, né en 1901 habitant Vorkouta, république de Komi, a été signifié que, par décision du gouvernement, je suis envoyé en exil à perpétuité, sans droit de retour à mon séjour antérieur, et que pour un départ volontaire (une fuite)  du lieu de mon séjour forcé, je tomberai sous le décret du Présidium du Soviet suprême de l'URSS du 26 novembre 1948, qui prévoit pour ce crime le châtiment de 20 années de travaux forcés."

Si Nicolas n'avait pas eu la chance de rencontrer un jour à Vorkouta à la mine N° 7  un prisonnier français, rapatrié fin 1953, qui a pu signaler son existence et son lieu dans l'immensité du Goulag, aiguille dans une meule de foin et donner ainsi l'alerte à sa Congrégation et au Ministères des Affaires étrangères française, Nicolas serait resté à Vorkouta.

Il y a eu la rencontre du général de Gaulle et de Bidault en Russie on parla des prisonniers catholiques français. C'est Khrouchtchev qui le libéra, le 6 juin 1944.     

  


   

 

 

 

 

 

 

 

                



13/02/2016
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