Chapitre 6 La constellation Neveu-Remov

Chapitre 6

La Constellation Neveu-Remov.

Alexandre Roumiantsev, lien entre les deux évêques.

Au cours de l'instruction, Mgr Barthélémy a nommé beaucoup de personnes, dont certains nous sont bien connus par la correspondance Neveu. Nous présenterons d'abord celui qui mit en relation les deux évêques, Alexandre Roumiantsev puis plus longuement les évêques contre lesquels Barthélémy mit en garde Mgr Neveu. Ce contact nous changera un peu des prisons et des interrogatoires et nous fera mieux connaître la situation de l'Eglise orthodoxe en Russie dans les années trente.

Dès 1927, Mgr Neveu remarquait parmi les paroissiens de Saint-Louis un fidèle orthodoxe qui lui inspira confiance. Alexandre Alexandrovitch Roumiantsev était ingénieur architecte de son métier et bibliophile par goût, ce qui devait le rapprocher de Neveu. Très vite aussi Alexandre Roumiantsev fit part à l'évêque de sentiments favorables à l'Eglise romaine et à l'union des Eglises. Je relève dans une correspondance qu'il fit cadeau à Neveu d'une denrée rare, caviar frais et caviar pressé, destiné au pape par la voie de la valise diplomatique de l'ambassadeur d'Italie, Vittorio Cerutti.

Roumiantsev était dirigé par l'évêque orthodoxe , Mgr Barthélémy, ce qui explique ses sentiments philoromains.  Grâce à lui, Neveu et Barthélémy, étaient entrés en relation dès 1928. Mgr Barthélémy, voyant les bonnes dispositions d'Alexandre Roumiantsev, lui proposa de l'ordonner prêtre. Il accepta et voulut absolument que Mgr Neveu assistât à son ordination en compagnie d'un autre ami, l'évêque orthodoxe Nicolas d'Orel. Dans sa lettre du 28 octobre à Mgr d'Herbigny, Mgr Neveu raconte la cérémonie. 

Alexandre Alexandrovitch Roumiantsev a été ordonné prêtre le 17 de ce mois pa Mgr Barthélémy. L'ordinand et l'évêque tenaient à avoir ma présence et je n'ai pas voulu lui faire de la peine en leur refusant. La cérémonie eut lieu à 9 h du matin dans une église où il n'y a jamais un chat en semaine. celle du "podvorié" du Mont Athos, église grecque de Saint-Nicolas à la Nikolskaïa (1)
(1) L'église de Saint-Nicolas des Grecs, où fut ordonné Roumiantsev, a donné son nom à la rue Nikolskaïa, bien qu'il y ait dans cette rue des monuments plus illustres, notamment l'Académie des Lettres slavonnes, grecques et latines et le monastère du Sauveur-derrière-les-icônes. En 1930, la Nikolskaïa fut débaptisée en rue du 25 octobre, jour de la révolution, ancien style. . Mais elle a retrouvé aujourd'hui son nom. Comme elle relie la Place Rouge à la Lioubianka, elle est l'une des rues les plus fréquentées de Moscou.
Le recteur de l'église est un moine grec de l'Athos, le Père Païssios Pour lui cacher ma personnalité, il avait été entendu que l'ordinand n'aurait que moi comme assistance. Pour l'occasion, je reçus le titre de cousin Ivan Ivanovitch de Kalouga, ancien maître de langues. Nous n'étions donc que quatre à la cérémonie : l'église se trouve au second étage et était fermée à clef: personne ne nous dérangea. Je me tenais derrière l'iconostase et tout près de l'autel. Je restai là immobile à prier tout le temps de la cérémonie.
La messe célébrée, le nouveau prêtre vint à moi avec une "prosfora" (pain bénit au cours de la liturgie et distribué à la fin aux assistants.) et du vin bénit, prononça les paroles de commémoraison du pape, mon nom précédé du vôtre (comme après la consécration) et m'assura qu'il se considère comme enfant du pape et de l'Eglise catholique et nous nous embrassâmes. Pour jouer mon rôle, je lui baisai les mains, celle de l'évêque et celle du Père Païssios : ce dernier ne se douta de rien. Dans sa cellule de moine, il nous offrit à tous les trois un verre de thé et causa de l'Athos qu'il n'avait plus vu depuis 1912, date de son arrivée à Moscou. C'est un ancien compagnon du couvent du nouveau patriarche Photios : comme le Père Païssios est de tendance tikhonienne, nous l'encourageâmes  très fort à écrire au patriarche pour contrebalancer  l'influence de l'archimandrite Dinopoulo, rénovateur qui est l'instrument des obnovientsy. (2)
(2) L'archimandrite Basile Dinopoulo se donna un rôle comme représentant (sakkelion) du patriarche œcuménique auprès de l'organe dirigeant des Rénovateurs. Le 1er juin 1924, il avait publie dans les Izvestia un faux, selon lequel le patriarche Grégorios VII  et son synode avaient déposé le patriarche Tikhon du gouvernement de l'Eglise orthodoxe russe.            
Et ensuite tout le monde se sépara en se tenant à distance respectueuse. Extérieurement, Alexandre Alexandrovitch reste ingénieur et personne, sauf encore Mgr Nicolas d'Orel, ne sait qu'il est prêtre. Je conseille à cet excellent père Augustin, (c'est son nouveau nom) de prendre le chemin de l'Institut pontifical à la première occasion, lui-même paraît fort le désirer.

 

Hélas ! dès le courrier suivant, Neveu annonce l'arrestation d'Alexandre Roumiantsev, la nuit du 28 au 29 octobre, après une perquisition. Quelqu'un donc avait parlé, ou bien le NKVD par ses propres filières, avait-il réussi à connaître cette réunion. On a saisi chez Roumiantsev des proclamations sans doute celles du patriarche Tikhon qu'il collectionnait. Il fut condamné à trois ans de camp dans les îles Solovki de la Mer Blanche. Il quitta la prison de Boutyrki la nuit du 27 décembre 1929. Les fidèles et les amis de Roumiantsev l'attendaient le 28 décembre sur le quai de la gare de Iaroslav pour lui remettre de l'argent et des vêtements chauds, mais les sbires de la prison l'avait fait partir la veille. Le 27 décembre au soir. Les amis de Roumiantsev ont cherché vainement à le secourir aux îles Solovki. On leur répondit qu'il y avait plusieurs Roumiantsev. En vérité, le Père Alexandre n'arriva jamais aux îles Solovki. Il est mort le 25 février 1930 du typhus, sans doute à Kem, où étaient rassemblés les prisonniers dans l'attente de l'été. En effet, quand la mer Blanche est gelée, n'étaient acheminés en ski que le courrier et les mandats.

 

 

Evêques agents du NKVD.

Le NKVD reprocha à Mgr Barthélémy, d'avoir mis Mgr Neveu en garde contre quatre évêques. Deux de ces évêques: Mgr Nicolas Rozanov, rénovateur et Mgr Pierre Roudnev, tikhonien, ont effectivement vu assez régulièrement Mgr Neveu. Le deux autres, Mgr Poutiata, rénovateur et Mgr Nicolas Iarouchevitch, tikhonien, ont bien tenté de contacter Neveu, mais celui-ci, refusa de recevoir le premier ; à cause de sa mauvaise réputation, et ne put établir le contact avec le deuxième, à cause de son éloignement à Leningrad.

Staline à Laval : "Le Vatican combien de division?

Ces mois de 1935 furent sans doute pour Mgr Neveu les plus douloureux de son ministère en Russie. Tandis qu'il souffrait mort et passion pour Mgr Barthélémy et les autres prisonniers du Petrovski monastère, la vie continuait.

Du 12 au 15 mai, Pierre Laval était venu à Moscou pour confirmer le pacte d'assistance mutuelle entre l'URSS et la France, signé à Paris le 2 mai par Laval et l'ambassadeur d'URSS Potemkine. A cette occasion, Neveu avait demandé à l'ambassadeur Charles Alphand  de suggérer à Laval  d'inclure dans les conversations la question religieuse. Le problème fut effectivement posé, comme nous l'apprend Neveu dans sa lettre du  19 mai 1935. Cette lettre contient des éléments inédits importants sur les entretiens Staline-Laval. "Hier, samedi (18 mai 1935) M. Alphand est venu me trouver et m'a dit en substance "Comme je lui en avais manifesté le désir et comme c'était sa propre idée, le ministre, Pierre Laval, a parlé de la situation religieuse en URSS avec Staline et lui a dit qu'il serait bien avantageux à tout le monde si l'Etat soviétique  consentait à prendre langue avec le Vatican et à proclamer un apaisement  religieux. Staline sur l'air de ne pas vouloir comprendre a dit : " J'aime mieux m'entendre avec des nations qui ont des solats et des canons."  M. Laval répondit que la force matérielle n'est pas tout et qu'en ce monde il faut compter avec les forces spirituelles, qui sont très influentes, bien qu'impondérables. Staline et Molotov  qui était là, firent remarquer qu'une détente se produisait déjà aux point de vue religieux dans l'URSS." (11)

(11) On remarquera que nous avons ici l'origine du propos de Staline "Le Vatican combien de divisions?" colporté par le Père Quenard, destinataire de la lettre, et à son retour en France, par Neveu lui-même, à qui nous l'avions entendu dire plus d'une fois.

 Comme ses collaborateurs se félicitaient du bon déroulement de l'entretien avec Laval, Staline s'empressa de les détromper : "Méfiez-vous, leur dit-il, cet homme est un filou."

Les faits allaient vite démentir la détente religieuse alléguée par Staline. Le Père Amoudru, dominicain, curé de Notre-Dame de France, à Leningrad ordonné évêque en secret par Neveu le 30 avril 1935, fut expulsé de l'URSS en juillet 1935. Les arrestations et condamnations d'hommes d'Eglise continuèrent de plus belle. 



13/01/2016
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