Léonide Féodorof : Solovki

Solovki

L'homme n'est pas un pur esprit; il ne peut ignorer les exigences de son corps... Le procédé employé par les Néron de tous les temps pour étouffer les idéalistes et les empêcher d'agir fut de faire peser brutalement sur eux, à l'extrême, les nécessités de la vie physique. Un être humain appesanti par la privation de sommeil, grelotant et sans protection contre un froid pénétrant ininterrompu, affaibli et rongé par une faim continuelle devient à ce point absorbé par la lutte pour l'existence qu'il perd jusqu'à la pensée d'une action extérieure. A tout prendre, la première détention de l'exarque n'avait pas été très pénible. Il avait été assimilé à des prisonniers polonais et la Guépéou avait sans doute estimé qu'il valait mieux ne pas fournir à la presse étrangère de nouvelles raisons d'ameuter contre elle l'opinion mondiale. Mais trois ans avaient passé depuis le procès de Moscou; les Soviets avaient consolidé leur emprise sur les institutions du pays, les armées de leurs opposants avaient été défaites, les puissances occidentales avaient pris leur parti du nouveau régime établi en Russie... Ils pouvaient donc désormais à leur gré tâcher de mater ceux qui semblaient ne pas accepter avec pleine docilité leur idéologie... L'exarque allait l'apprendre à ses dépens.

Les condamnés étaient expédiés dans les camps du grand Nord entassés dans des wagons à bestiaux appelés "Teplouchka" (de "Tieplo" chaud. La meilleure traduction française de ce mot forgé par dérision serait sans doute "chaufferette"). Des trains spéciaux formés de ces wagons partaient à jours fixes, chaque semaine, pour traîner les malheureux vers leurs bagnes. Dans les grandes gares de Moscou et de Leningrad un quai spécial avait été aménagé pour l'embarquement de ces forçats. Il était entouré de fils de fer barbelés: des tours de guet avaient été dressés à ses quatre coins; des soldats armés de mitrailleuses y veillaient et auraient impitoyablement abattu quiconque aurait manifesté la moindre velléité de fuir.   

On aurait pu croire que ces opérations d'embarquement, désormais si fréquentes chez les Soviets, auraient été exécutées avec ordre et d'une manière aisée. Au lieu de cela, elles se faisaient sous les cris, avec disputes et bousculades dans un désordre indescriptible. Les gardes poussaient les condamnés d'un wagon à l'autre, jusqu'à ce qu'ils trouvent où entrer. Les hommes d'escorte hurlaient; les condamnés de droit commun  se débattaient: les paysans déportés pour n'avoir pas répondu avec assez d'enthousiasme à la collectivisation gémissaient et se lamentaient... Généralement, les "Teplouchki" avaient été équipées pour quarante hommes mais on y entassait habituellement de soixante à septante individus. Aucun  de ces malheureux ne savait où on le conduisait, ni combien de temps, il serait immobilisé dans cette cage ... Le long des parois, il y a des couchettes superposées en bois , mais il n'y en a pas pour tous. Elles appartiendront aux plus forts et feront l'objet de batailles sans merci. Dans ce monde, on ne connaît que la loi de la jungle, c'est-à-dire l'égoïsme le plus cynique. Les laissés pour compte devront se coucher sur le plancher du wagon dont les planches mal ajustées laissent entrer l'air glacé du Grand Nord. Sous le toit, quatre lucarnes bien au-dessus de la hauteur des yeux et obstruées par d'épais barreaux de fer. Dans un coin, un seau qui sert de fosse d'aisance, et dégage, nuit et jour, dans le wagon, une odeur nauséabonde.                                    
 Boris Solonevitch, dans la Tempête Bolchévique, Paris 1939

Parmi les déportés, il y a surtout des Koulaks, c'est-à-dire des agriculteurs aisés qui ont résisté à la collectivisation, il y a quelques intellectuels et quelques ouvriers, il y a aussi les "ourki", c'est-à-dire les criminels de droit commun. A cette époque, les ourki ne sont autres que la fine fleur de cette armée d'orphelins et de vagabonds qui couvre la Russie. Toujours indéfectiblement solidaires pour attaquer et voler, ils sont aussi d'une endurance exceptionnelle, ce qui leur a permis de survivre à une sélection naturelle impitoyable.

Tous ceux qui n'ont pas pu supporter des voyages sous les essieux des wagons, passer leurs nuits sur des tas de charbon, se nourrir de résidus trouvés dans des bacs à ordure, tous ont péri. Il ne reste que les plus durs, ceux d'une résistance inimaginable, des hommes gonflés de haine pour un monde qui les a jetés tout jeunes sur les grands chemins de la faim et de la lutte pour la vie.     

 Idem

Dans ce monde, aucun recours contre la violence n'est possible. Qu'importe aux soldats convoyeurs de ce qui se passe dans ces cages?  Pourvu qu'aucun oiseau ne s'évade et que le nombre de décès en cours de route ne dépasse pas trop ostensiblement le pourcentage habituel, ils peuvent vivre et s'amuser en paix. L'alimentation des forçats est exactement le minimum requis pour qu'ils ne meurent pas tous d'inanition. Il n'en est aucun parmi eux qui n'ait passé deux ou trois jours , parfois davantage, sans recevoir aucune nourriture. L'exarque a connu ce régime comme les autres mais il n'a pu nous le décrire. Il n'a pas davantage pu nous dire combien de temps dura cette expédition. Nous savons cependant que ces convois traînés par une locomotive au charbon de bois ne faisaient habituellement pas plus de 50 km par jour. On peut donc craindre que l'exarque n'ait passé environ trois semaines dans ces conditions, peut-être même davantage. En fin de course, ces convois de wagons s'arrêtaient à Kern, un petit port sur la mer blanche. Les prisonniers y étaient transférés sur un navire qui les transportait ensuite dans une des îles de l'Archipel de Solovki. Le Père Féodoroff arriva ainsi dans l'île principale à la mi-octobre de 1926.

Situé à la latitude d'Arkhangel et de l'Islande, l'Archipel de Solovki comprend une île maîtresse et six petites îles satellites dont la seule habitée porte le nom d'Anzer. La plus grande largeur de l'île maîtresse ne dépasse pas 25 kms. Sillonnés de collines et de ravins, ces îles sont couvertes de forêts de sapins et de bouleaux. Perdues au milieu de l'eau du Grand Nord, elles sont d'un climat très pénible parce qu'il est en même temps très froid et très humide. En décembre, le soleil ne se lève que pour une heure ou deux; elles restent donc plongées un mois durant dans une demi-obscurité. En revanche, en mai et en juin, elles ne connaissent pas de vraie nuit car le soleil ne s'y couche que pour très peu de temps. La température moyenne de ces îles, au cours de l'année entière, ne dépasse pas 1° centigrade. Pendant les mois d'hiver, la mer gèle et forme autour de chaque île un anneau de glace épaisse qui en rend l'accès impossible.

Aucun être humain n'avait habité l'archipel avant 1439  A cette date, deux saints moines de l'Eglise orthodoxe en quête de solitude, les moines Gherman et Savvati vinrent s'établir dans l'île principale et y passèrent six années dans l'isolement.   

Témoins de Lumière : l’archipel des Solovki et Butovo, Golgothas russes (partie 2)    

 
Témoins de Lumière : l’archipel des Solovki et Butovo, Golgothas russes (partie 2)  
 
Anna Khoudokormoff-Kotschoubey  
L’ ARCHIPEL DES SOLOVKI   Petite  icône des Solovki avec tchékistes  
Que recouvre le mot Solovki ? Les Solovki sont un archipel qui se trouve au nord-ouest de la Russie, dans la mer Blanche, tout près du cercle polaire. Il y a six grandes îles principales, dont l’île d’Anzer qui deviendra tristement célèbre au XXème siècle. Mais l’archipel des Solovki c’est tout d’abord un prodigieux et très ancien monastère. C’est un tout haut lieu de la spiritualité orthodoxe russe. Le monastère est entouré de murs massifs (car  il a servi de fortifications contre les suédois au XVIIème siècle) (hauts de 8 à 11 m, épais de 4 à 6 m), percés de portes et renforcés de tours. Ces murs sont faits de larges pierres, des rochers  parfois atteignant 5 m de longueur. Au centre de cette forteresse oblongue, on trouve un magnifique ensemble de bâtiments religieux, dont  un immense réfectoire vouté, la Cathédrale de la Dormition, la Cathédrale de la Transfiguration, un beffroi et d’autres églises.  

 

 

En 1455, le moine Savvati fit un voyage sur le continent et y mourut. Le moine Zosime vint prendre sa place; d'autres suivirent: ils entreprirent alors la construction  d'une église et d'un monastère en bois.  En 1558, le saint higoumène Philippe qui devait devenir plus tard Métropolite de Moscou et mourir étranglé pour avoir résisté à Ivan le Terrrible, commença la construction  d'un vaste monastère en pierres. Plus tard, ses reliques y furent rapportées de Moscou.

Complètement isolé, le monastère dut pourvoir à sa propre défense contre les envahisseurs du dehors. Il résista ainsi victorieusement aux assaut des Suédois et des Anglais. Il devint de la sorte pour ces régions rudes du Grand Nord, en même temps qu'un centre de prières et de culture, un vrai bastion militaire.

Les Soviets avaient transformé en bagne cette oasis de vie spirituelle et intellectuelle intense élevée par des saints au milieu des solitudes boréales. Les croix qui, jadis, surmontaient les églises et les donjons avaient été arrachées et remplacées par des drapeaux rouges. Les moines avaient été expulsés de leurs cellules, de leurs fermes ou de leurs ateliers. Certains étaient en prison; ceux qui restaient - une soixantaine - avaient été relégués dans quelques pièces éloignées du monastère. En même temps, les Soviets, avaient peuplé ces îles de milliers de prisonniers - hommes, femmes et enfants - amenés par lents convois de tous les coins de la Russie.

Le long des murs et au centre des anciennes églises et des salles, des "nari" ou lits de camps avaient été construits par superposition de planchers étroits. Chaque matin, de bonne heure, des sentinelles venaient réveiller brutalement, à coups de crosses accompagnés de vociférations sauvages, les malheureux étendus sur les planchers. Peu de temps après, Ils partaient en caravane, dans le froid, souvent sous des tempêtes de neige, pour aller dans les forêts, abattre les arbres, les émonder, les transporter sur leurs épaules. Parmi ces bagnards, se trouvait alors un millier de "serviteurs du culte", évêques et prêtres orthodoxes ou catholiques, quelques pasteurs protestants, quelques mufti musulmans.

L'exarque n'était pas le premier prêtre catholique jeté à Solovki. En juin 1924, tandis qu'il achevait sa première année de prison, son prêtre de Moscou, le P. Nicolas Alexandroff, ainsi que deux religieuses dominicaines et deux laïcs avaient été arrêtés et, par étapes, déportés à l'île centrale de Solovki. Les hommes avaient été enfermés avec une centaine d'ecclésiastiques orthodoxes dans le bâtiment central dénommé Kremlin, les femmes dans une baraque voisine. Les prêtres orthodoxes avaient obtenu de la direction du camp l'autorisation de fréquenter les offices liturgiques que les quelques moines de Solovki restés en  liberté partielle célébraient dans la chapelle du cimetière laissée à leur disposition. Le P.Alexandrof demanda la même autorisation pour les catholiques. Elle fut accordée en principe mais fut vaine, car il leur manquait un local où ils auraient pu prier ensemble. Pressentis en  vue de l'usage de leur chapelle par les catholiques, les moines refusèrent courtoisement.

En novembre 1925, le petit groupe des catholiques de rite byzantin s'accrut encore de trois détenus. Ils décidèrent de renouveler leurs instances. Après avoir prié ensemble avec ferveur, ils allèrent présenter au chef de l'administration du camp une requête concrète et précise; ils demandèrent de pouvoir utiliser une ancienne chapelle dédiée à saint Gherman, un des deux premiers moines arrivés dans l'île. Elle se trouvait isolée au bord de la mer, à trente minutes de marche du Kremlin. C'était loin, mais que faire? Il n'y avait pas de choix. Le chef du camp avait la réputation d'être méchant et cruel. Parmi les détenus, le bruit courait qu'il prenait un vrai plaisir à procéder lui-même aux exécutions capitales. Cependant, il accorda l'autorisation demandée, mais pour les dimanches et les fêtes seulement, et avec l'obligation de fournir chaque fois à l'administration la liste des participants et assistants aux fonctions religieuses.

Le premier office fut célébré dans la chapelle pour la Noël de 1925. Ils furent poursuivis tous les dimanches et jours de fête. Les catholiques se groupaient à un endroit convenu devant le Kremlin et se rendaient ensemble à la chapelle. En cours de route, le P.Nicolas entendait au besoin les confessions. Dans les premiers temps, le P.Nicolas ne se crut pas autorisé à célébrer le sacrifice eucharistique sans antimension (pièce de soie représentant la mise au tombeau du Christ, dans laquelle est insérée une relique d'un saint et est bénite par l'évêque). A ce moment, à condition d'être patient, il n'était pas encore impossible, pour les prisonniers, de communiquer avec leurs amis du dehors et de recevoir d'eux des colis de vivre ou de vêtements. Informée des hésitations du P.Nicolas, une dame catholique de Moscou parvint à les faire connaître à Rome et à transmettre ensuite la réponse du Saint-Siège: le pape autorisait les prêtres prisonniers dépourvus d'antimension à célébrer sur une pièce de toile ordinaire, à condition qu'ils se transportent en pensée sur les tombes des saints les plus proches. La même dame parvint à faire parvenir au P.Alexandroff un colis contenant du vin de messe. Peu de temps après, elle fit suivre un antimension, puis de la soie pour ornements liturgiques, des icônes... Quand les catholiques en avaient obtenu l'usage, la chapelle de Saint Gherman n'avait conservé que ses murs. Après deux ans, grâce à l'ingéniosité et la patience de ses fidèles, elle était transformée; elle avait son autel, ses icônes, ses livres et quatre ornements liturgiques avec les accessoires requis.  

Avant son ordination sacerdotale, le P.Nicolas Alexandroff avait été ingénieur électricien. Les geôliers de Solovki s'étaient rendus compte de ses capacités techniques et, de plus en plus, recouraient à ses services pour les besoins de ce vaste camp. Le père en profitait pour demander progressivement en  retour quelques nouvelles concessions pour le culte liturgique. Il obtint ainsi l'autorisation d'user de la chapelle non seulement les dimanches, mais également en semaine. Il se mit alors à célébrer la divine liturgie tous les matins. Il devait pour cela se lever à 5 heures et faire dans chaque sens 30 minutes de marche dans l'obscurité , le froid et la neige. Sœur Imelda, une des sœurs dominicaines de Moscou , l'accompagnait pour lui servir de chantre. En général, quelques fidèles se joignaient à eux. Ils avouèrent dans la suite qu'au cours de l'hiver, le mauvais temps ne les avait empêchés que trois fois de faire leur pèlerinage matinal à la chapelle.

Pendant l'été 1926, arriva à Solovki le premier prêtre de rite latin. Le P.Baranovsky, doyen de Vitebsk. Des services liturgiques furent alors organisés pour les catholiques de rite latin. Les accrochages avec les gardiens d'ordre subalterne ne manquaient pas, mais le prêtre-ingénieur parvenait chaque fois à calmer les esprits. En principe, l'accès de la chapelle n'était autorisé qu'aux Tzerkovniki (церковники) c'est-à-dire aux condamnés pour activité religieuse; en fait, beaucoup d'autres condamnés parvenaient à s'y rendre.

L'arrivée soudaine de l'exarque dans l'île, un jour d'octobre, fut pour ce petit cénacle un événement de première importance. Les catholiques ne purent cependant l'avoir tout de suite parmi eux car les autorités le tinrent pendant deux semaines en quarantaine.

Malgré cela, rapporte un de ses compagnons de cette époque, nous lui procurâmes le nécessaire pour célébrer le saint sacrifice. Sa quarantaine terminée, il vint nous rejoindre à Saint-Gherman. Ses prédications prononcées avec tant de feu vinrent accroître encore le courage des prisonniers..."    
 Mémoires inédits de deux prêtres qui furent jadis compagnons de l'exarque à Solovki et sont encore en vie (en 1964 note de la rédaction du blog). Leur nom n'est pas donné par prudence.                

 En Russie, la propagande pour l'athéisme et la pression contre toutes les organisations religieuses croissaient de jour en jour. En conséquence pendant l'été de 1927, le nombre des détenus catholiques augmenta considérablement. Parmi les nouveaux arrivés se trouvaient deux prêtres catholiques de rite byzantin dont un archimandrite géorgien, et une vingtaine de prêtres de rite latin. Il n'était plus possible à un groupe aussi considérable de se rendre chaque matin à Saint-Gherman. Les catholiques s'efforcèrent de se faire loger alors dans les mêmes chambrées de manière à y célébrer les offices liturgiques et à y prier ensemble. Des valises superposées servirent d'autel. Le dimanche, ceux qui le pouvaient se rendaient à Saint-Gherman; un chœur fut organisé et il fut convenu que le sacrifice eucharistique serait célébré alternativement dans le rite latin et le rite byzantin.

La générosité des amis lointains permettait d'enrichir sans cesse la chapelle. Un jour, arriva, dans un colis, un autel latin portatif avec quatre ornements complets. Les caissettes de vivre expédiées par les amis restés en liberté contenaient généralement un peu de vin liturgique. Les anciens moines orthodoxes du monastère de Solovki devinrent complices à leur tour. Dans les débuts, ils avaient été méfiants et réservés, mais progressivement ils se dégelèrent. Ils aidèrent leurs frères catholiques et, entre autres choses, procurèrent à l'exarque une mitre pour lui permettre de célébrer les offices avec dignité.

Dans l'attitude légèrement différente, des prêtres catholiques et des prêtres orthodoxes internés à Solovki on pouvait observer clairement les tendances diverses des spiritualités occidentales et orientales. Eduqués dans une spiritualité plus individualiste, les prêtres catholiques célébraient le sacrifice eucharistique pour y chercher un soutien personnel en s'unissant au Christ qui leur rendait sa passion sacramentellement présente; le nombre des assistants et le décorum extérieur leur importaient assez peu. Il leur arrivera même souvent, dans la suite, de n'avoir comme ornements qu'une étole minuscule et grossière tandis qu'un simple verre et quelque disque de fer serviront de calice et de patène. Les orthodoxes au contraire continueront à considérer la Divine Liturgie comme une action collective  de la famille chrétienne; ils n'oseront généralement pas célébrer par pure dévotion personnelle sans les ornements et le décorum habituels et sans être en quelque sorte délégués par une communauté.

En 1927, Une rumeur parvint aux catholiques internés à Solovki; un des trois évêques que le Saint-Siège avait fait sacrer en privé, Mgr Boleslav Sloskan, avait été arrêté par le G.P.U. Sans être prophète on pouvait prévoir que lui aussi débarquerait un jour à Solovki. Il fallut cependant attendre une année entière avant que cette prévision ne se vérifiât. Entre-temps, l'évêque s'était vu imposer de très lourds travaux dans la région d'Ouchta, sur la côte continentale, non loin de Solovki. Epuisé, rongé par les rhumatismes, devenu sourd, il fut finalement acheminé vers Solovki dans un convoi de malades. Il y arriva le 12 août 1928 et fut d'abord abandonné sans soins dans un corridor de l'hôpital. Le troisième jour, un moine orthodoxe, devenu infirmier vint le trouver.

"Vous êtes évêque, lui dit-il, je ne le savais pas."

Aussitôt il lui trouva une place dans une salle et prit à cœur de lui assurer la nourriture et les médicaments indispensables. Les forces de l'évêque se reconstituèrent; avec elle l'ouïe revint et les douleurs à la jambe disparurent...   Les catholiques furent informés. Quelques jours après, L'exarque accompagné d'un laïc de Moscou venait à la sauvette surprendre l'évêque. Il le mit au courant de la vie liturgique organisée dans l'île, de la ferveur des catholiques et il lui demanda tout de suite de vouloir bien ordonner prêtre le candidat au sacerdoce, qu'il venait de lui présenter, après l'avoir soigneusement préparé. Tout avait été prévu. Persuadés qu'un jour ou l'autre Mgr Sloskan viendrait les rejoindre, les catholiques avaient fait venir de Moscou le pontifical et tout le nécessaire pour une ordination sacerdotale. Le 5 septembre, un tout petit nombre de fidèles initiés au secret se rendirent à la chapelle se rendirent à la chapelle de Saint-Gherman et, à 4 heures du matin, le candidat fut ordonné diacre. Deux jours, plus tard, il fut ordonné dans les mêmes conditions.

Après trois ans de déportation en Sibérie, Danzas fut, elle aussi, envoyée à Solovki. Son voyage d'Irkoutsk aux îles de la Mer Blanche, dans les groupes de détenus, dura quatre mois; elle y arriva le 29 août 1928. Grande fut sa surprise d'apprendre par les sœurs Dominicaines de Moscou, prisonnières de l'île que l'exarque s'y trouvait lui aussi. Cependant, à cause des séparations établies entres les groupes de prisonniers, elle ne parvint qu'une seule fois à se rendre à la chapelle de Saint-Gherman. C'était un dimanche , le P.Féodoroff célébrait la liturgie. Sa mauvaise mine  frappa vivement son ancienne secrétaire; il souffrait de nouveau de rhumatismes; ses jambes enflées le torturaient. Après l'office, elle ne put lui parler que très brièvement; il fallait regagner les baraques avant l'appel du matin.

Elle parvint cependant à le rencontrer une seconde fois plus longuement. Peu de temps après son arrivée, Mlle Danzas fut attachée comme comptable à un musée où devaient êtres exposées les pièces curieuses  recueillies dans l'ancien monastère. En fait, il en restait assez peu: les plus précieuses avaient été volée dans le pillage général qui eut lieu dans les premières années de la révolution. Les détenus pouvaient demander à visiter le musée; ils y étaient conduits par un groupe d'une cinquantaine; un guide leur débitait sur le objets un commentaire d'orientation antireligieuse. L'exarque parvint un jour à se faire inclure dans un de ces groupes puis, le moment venu à s'en détacher pour parler à l'aise à la comptable du musée. Elle était supposée lui donner un cours approfondi d'antireligion ! Un jeune geôlier avait été complice. Bien connu des détenus sous  le nom de Dimitri (Dimka) ce jeune de 20 ans était en fait un ennemi juré du communisme. Ses vrais sentiments furent mis à jour un an plus tard et il fut fusillé. 

L'exarque parut ce jour-là profondément affecté par l'écroulement de toute son œuvre. Il s'en considérait responsable et l'attribuait à son indignité et à son incapacité.
Mémoires de Mlle Danzas           

 L'entrevue dura trois heures. L'exarque baisa avec un profond  respect un ornement qu'avait porté le saint Métropolite Philippe, victime d'Ivan le terrible, et la pierre sur laquelle le saint avait reposé la tête.

"Sur cette pierre, rappela l'exarque, n'eut pas que de radieuses visions; que de larmes amères n'y versa-t-il pas aussi" puis se tournant vers Mlle Danzas, il poursuivit : " Vous avez sans doute traversé vous aussi des périodes pénibles."          
Oui, répondit-elle, vous le savez. Mais depuis mon long séjour à la prison d'Irkoutsk, j'ai retrouvé la paix et la clarté."
C'est bien, dit l'exarque, le Seigneur vous soutient mais si jamais une heure revient où vous ne sentiez plus ce soutien, ne craigniez rien; l'aide du Seigneur est peut-être précisément plus abondante lorsqu'il nous semble que nous sommes délaissés."

Le père dut partir en hâte, Dimka étant venu l'appeler; il fallait qu'il soit à l'appel du soir dans sa baraque.

Au cours de ces trois heures, il n'avait parlé d'aucune question d'ordre' temporel; il semblait perdu en Dieu.

Le vrai messianisme de l'Eglise russe, avait-il souligné, n'est pas celui qu'ont imaginé les slavophiles, mais c'est l'exemple de la souffrance. C'est par là qu'elle montre qu'elle est vraiment en ce monde le Christ continué.
Suite "dans l'île d'Anzer"                     


24/12/2014
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